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Le garçon en talons hauts - Chapitre 12

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le Grand-Café de Charleroi n’était pas un établissement conçu pour présenter un spectacle de Music Hall, c’était une brasserie, c’est vous dire si au départ ce fut laborieux.  Nous avons dans un premier temps aménagé le fond de la salle avec un petit podium. 

 

Scene-Gd-Cafe.jpgPhoto : La scène du Grand-Café de Charleroi.

 

 

Côté jardin de cette petite scène, nous avons construit une loge, une pièce ridiculement petite derrière un rideau de velours rouge.  Nous avons installé des étagères, des miroirs, des ampoules, un portant pour les costumes, juste le stricte minimum.  Je me demande encore aujourd’hui, comment nous avons pu nous changer à huit artistes dans cet endroit avec à peine un mètre carré chacun !

 

Loge.jpgPhoto : Dans la loge, Philippe, Sophie et Pinky.

 

Une loge qui fut souvent le théâtre de biens des aventures comme par exemple le bizutage des nouveaux serveurs.

Une fois encore influencé par le travail de Jean-Marie Rivière et de Michou à Paris, nous pensions nous aussi que le personnel de salle avaient un rôle important à tenir pour que l’ambiance de la soirée soit parfaite.  Il fallait qu’ils soient en harmonie avec le spectacle, c’est pourquoi à chaque fois qu’un petit nouveau arrivait dans l’équipe des serveurs, Didier le patron, se faisait un malin plaisir à tester ses aptitudes à notre humour décalé !

Pour ce faire, il envoyait le novice un peu avant le spectacle en coulisses en lui disant : Vas dans les loges demander aux artistes s’ils ont soif ?  Le petit « garçon » s’exécutait bien entendu.  Il prenait la direction de notre refuge en passant sur la scène ce qui représentait déjà en soi une première épreuve.  Ensuite, il ouvrait le rideau de la « micro loge » et là, il se retrouvait à 50 cm de moi qui occupais la première place.  Dès qu’il entrait, je montais sur ma chaise faisant mine de chercher quelque chose sur l’étagère du dessus et je laissais tomber mon peignoir.  Le petit se retrouvait tétanisé face à moi, maquillé comme un camion volé et complètement nu !

Je me retournais alors vers lui en disant :

            - Un vin blanc Chéri !
Le plus souvent les gamins ne savaient plus où se mettre et répondait totalement perdu :

            - Euh oui monsieur… enfin euh,…non…pardon madame…

Ensuite, il essayait tant bien que mal de demander aux autres artistes ce qu’ils buvaient.  Dans la continuité, Sophie se retournait vers lui, laissant elle aussi tomber négligemment son peignoir en exhibant ainsi sa poitrine absolument parfaite ! Dans les minutes qui suivaient, le serveur retournait au bar rouge comme une jeune pucelle tourmentée et ne savaient absolument plus ce que nous lui avions commandé !

 

Didier le patron revenait lui-même prendre la commande dans la loge et il nous disait :

 

            - «  celui-là … y’a du boulot les filles !!! »

 

C’était notre façon de savoir si le « petit » avait l’esprit Music Hall !  Après ce test, ou on ne revoyait plus jamais le jeune serveur, ou il revenait souvent se rincer l’œil dans la loge !  Cette loge qui fut également le théâtre d’autres aventures plus câlines lorsqu’elle était plongée dans le noir une fois le spectacle terminé.  Le public dansait sur la scène jusqu’à tard dans la nuit, il n’y avait qu’un petit rideau à pousser, mais ça c’est une autre histoire... Je pense que nous avions inventé le premier « back room » de Charleroi !

 

L’espace nous manquait certes mais peu importe, il y avait durant ces soirées une ambiance fabuleuse.  A l’entracte, Roger, le patriarche reprenait son accordéon pour mettre de l’ambiance.  Jeannine sa femme et Véronique sa brue étaient au Bar et à la caisse.  Didier lui s’occupait de la sonorisation, des éclairages et de nous.
Nous formions une véritable famille, c’était merveilleux et le public a suivi, ce fut immédiatement un immense succès.  Cinq jours par semaine nous remplissions la salle, un miracle dans une si petite ville.

Pour nous aider à faire des progrès, Didier n’hésitait pas à nous emmener à Paris voir des Grands Spectacles, comme celui du “Paradis Latin”. 

 

Paradis LatinPhoto : Au Paradis Latin : Pépé, un serveur, Philippe, Adrien, Véronique Dupuis, Didier Dupuis, Sophie et Yves Kordain.

 

A l’époque c’était « Sergio » qui présentait la revue, il avait quitté son habit de Monsieur Loyal pour celui de Meneur de Revue.  J’étais impressionné par la maîtrise absolue de sa discipline, par l’intelligence de la personne.  

 

Sergio.jpgPhoto : Sergio.

 

Sa voix éclatante et son sens de la répartie bien aiguisé me tétanisaient d’enthousiasme.  Bref, j’avais sous les yeux le modèle exact de ce que j’avais envie de devenir.  J’avais eu l’audace d’emporter avec moi discrètement un mini enregistreur à casettes (pas de MP3 à l’époque) j’enregistrais donc discrètement toutes ses interventions.  Une fois rentré en Belgique je l’écoutais en boucle pour comprendre et décrypter son style.  Je m’inspirais de sa musicalité et de son rythme.  Il a été mon coach sans le savoir.  Ce n’est que vingt cinq ans plus tard, lorsqu’il fut l’invité d’une émission de radio que j’animais que j’ai pu lui avouer cela, preuve à l’appui car j’avais toujours les fameuses cassettes, ça l’a amusé je crois. 

 

Adrien-Sergio.jpgPhoto : Sergio et moi.

 

 

Hasard de la vie, il y a quelques années, je suis allé assister à une représentation d’un festival international de Cirque que Sergio présentait, à l’entracte, il m’a invité à boire un coup dans sa loge, rien que lui et moi à discuter de choses et d’autres…  Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état j’étais, une vraie midinette !  Aujourd’hui, grâce à Marc Zucherberg nous échangeons quelques mots de temps en temps, c’est magique et comme je sais qu’il lira peut-être ces lignes, j’en profite pour lui dire merci Monsieur Sergio.

Merci de vous comme l’aurait dit Barbara.
Après ces escapades parisiennes, nous revenions plein d’idées, moi de numéros, Didier de lumières et de décors.

Je pense que ces années-là nous avons fait du très bon travail.  Je dis nous, car j’étais divinement bien entouré.

 

Je dois par exemple mes progrès à ma rencontre avec un jeune transformiste bruxellois qui avait déjà fait ses armes à la capitale.  Pinky, qui ne s’appelait pas encore « Andersen » à l’époque, m’a apporté tous les petits secrets professionnels qui me manquaient.  C’est lui qui m’a entre autres appris à me maquiller correctement et je peux vous assurer que si les derniers temps je m’exécutais en quinze minutes, à l’époque ça n’était pas gagné.  Pinky Andersen m’a ouvert les portes de l’univers professionnel des transformistes, il m’a tout donné sans jamais rien attendre en retour.  Sans lui, j’y serai peut-être arrivé mais il m’a certainement fait gagner dix ans.  Et quand je pense qu’aujourd’hui, parfois il s’imagine que tous le monde l’a oublié !

Si vous croisez Pinky Andersen un soir, vous ne pouvez l’oublier, c’est impossible.

 

Pinky.jpgPhoto : Pinky Andersen.

 

Philippe Bordier qui était toujours à mes côtés depuis que nous avions quitté Paris a fait partie de l’aventure et s’est révélé un artiste attachant.  Bien que n’étant au départ pas destiné à monter sur scène, il s’appliquait du mieux qu’il pouvait avec sincérité et envie.  Sa beauté ombrageuse fut incontestablement un atout majeur dans notre réussite.

 

Philippe.jpg

Photo : Philippe Bordier.

 

Il y eu Sophie, une jeune comédienne et chanteuse que j’avais rencontrée en cours de théâtre à Paris.  Elle s’est immédiatement imposée dans ma vie comme « ma meilleure amie du moment ».  Attirée par l’aventure que je vivais, elle est venue me rejoindre pour étoffer le spectacle.  Séduite par la Belgique, elle s’y est installée.
Nos routes se sont séparées par la suite mais je sais qu'elle y vit toujours et je ne pouvais imaginer vous raconter cette période sans penser à elle qui a joué un rôle essentiel dans le spectacle et dans ma vie.

 

HirondellesPhoto : Les Hirondelles

 

Une fille dans une revue de transformiste, me direz-vous !  Oui, à l’époque je pensais que des travestis seuls ne suffisaient pas.  Il fallait y mêler des filles, les vraies, peut-être comme élément de comparaison ! Il y a eu Sophie, Sabine, Martine, Joëlle, Sylvia, Françoise, Ferry, Francine entre autres.  Cela s’explique peut-être par le fait que dans les années 80 je n’avais pas véritablement la sensation de monter des revues de transformistes.  Je mélangeais les genres.  Un peu de ce que m’inspiraient les shows du « Boa », de chez « Michou » et du « Paradis Latin ».  Un peu d’opérette, de danse, quelques imitations et le tour était joué.

Mais à propos des filles dans un spectacle de transformistes, j’ai un peu changé d’avis par la suite je l’avoue.

 

DEBUT.jpgPhoto : Les Hirondelles, Joëlle, Adrien, Pinky, Martine, Philippe et Sophie.

 

Nous avons eu beaucoup de succès, à tel point que même la télévision Belge nous engagera pour sa grande émission du 31 décembre, présentée par Pierre Tchernia.  Nous étions aux côtés de Paul Préboist dans “Zigomaticorama”. 

 

Beaucoup d’humour et un peu d’émotion ça a toujours été ma formule.  Le public a besoin d’être distrait, surpris et ému.  Cela je l’avais compris.  L’élaboration d’une attraction, c’est comme la préparation d’un bon petit plat.  Il faut des ingrédients frais, soigneusement préparés et assaisonnés de quelques piments exceptionnels.  Reliez le tout d’une façon exquise.  Garnissez avec soin de mille accessoires scintillants et servez show !

 

En plus du spectacle du Grand-Café, nous faisions aussi quelques apparitions dans différentes boîtes de nuit.  Charleroi a eu l’occasion de vivre de vrais instants de frénésie à cette époque.  Je ne suis pas certain que cela soit encore le cas aujourd’hui à moins que Paul Magnette le nouveau jeune bourgmestre dynamique de la ville ne me fasse mentir avec ses beaux projets.

 

L’une des discothèques dans laquelle nous faisions des apparitions était située à Anderlues, elle s’appelait : “Aux Hirondelles”.  Elle fut le premier établissement de la famille Dupuis avec qui je travaillais maintenant.  Un jour Didier m’annonce que ce dancing allait fermer pour travaux.  Ils vont en faire un super club luxueux qui s’appellera “Le Cupidon”.  Je suis un peu triste de voir disparaître le berceau de leur succès, leur fortune et leur réputation.  C’est à ce moment que j’ai décidé de baptiser les artistes qui travaillent avec moi.  Je vais créer une troupe : « Les HIRONDELLES ».  Imaginant qu’à nous aussi ce nom porterait bonheur. 

 

Je m’en suis fait tatouer une sur l’épaule droite.

 

Je travaille beaucoup.  Je monte tous les spectacles du “Grand-Café” et je danse encore souvent dans les opérettes du théâtre de Charleroi.  Je viens de terminer “Le Chanteur de Mexico” avec Rudy Hirigoyen et je suis en même temps engagé pour jouer dans une création, “L’Amour Chante à Mallory”.  Mais j’en fais manifestement trop, je ne peux m’investir totalement dans chacune de mes entreprises et le résultat va vite s’en ressentir. 

 

Mallory.jpgPhoto : Opérette "L'Amour chante à Mallory"


Faute de travail sérieux, dans cette nouvelle opérette j’y suis d’une médiocrité consternante !  Je n’avais pas eu le temps d’apprendre mon texte, à chaque représentation j’improvisais.  Ma voix était trop faible par rapport aux autres artistes, j’étais obligé de chanter avec un micro !

J’ai vraiment honte de moi lorsque je visionne la cassette vidéo de ce spectacle aujourd’hui.  Il faut dans ce métier d’artiste beaucoup travailler et beaucoup de rigueur et dans ces années là, je vais trop souvent en manquer, je le confesse aujourd’hui.

 

Même pas la peine de se demander si je me suis trompé !

 

Je m’éloigne de plus en plus de l’univers du théâtre et de la danse, je suis très pris par les créations des revues de cabaret.  C’est à ce moment, je pense, que je suis devenu sans m’en rendre compte un professionnel du genre.  Je me suis engagé dans cette voie peut-être aussi par laxisme.  Je sais que je ne suis pas un très bon danseur, que ma voix n’est pas travaillée…  Faire du play-back c’est quand même moins laborieux que d’apprendre des pages entières de texte.  Et en plus je gagne pas mal ma vie !  Je ne me pose pas trop de questions !

La revue que je mène au “Grand-Café” de Charleroi est à son comble, je suis très heureux du résultat, la maison ne désemplit pas.  Ce succès va arriver aux oreilles du propriétaire du même établissement de la capitale belge.

 

Le Grand-Café de Bruxelles présente également tous les week-ends un spectacle de transformistes mais il semble qu’ils aient un gros problème avec leur troupe.  Tout le monde a été congédié ! Des nouveaux artistes ont été contactés mais ces derniers ne peuvent être présents avant trois semaines.  Pas question pour un tel établissement de rester tout ce temps sans spectacle, le manque à gagner aurait été considérable.

C’est justement à ce moment qu’ils entendent parler du succès des « Hirondelles » à Charleroi et ils désirent me rencontrer au plus vite.  L’entretien très bref s’est probablement bien passé.  Je dis « probablement » car je n’en ai aucun souvenir.  La seule chose qui me reste en mémoire est la beauté insolente du très jeune directeur de l’établissement, Jean-Marc Roosens. 


Jean-MarcPhoto : Jean-Marc Roosens.

Je suis engagé sur le champ pour assurer l’intérim.  Je débarque à Bruxelles avec trois autres artistes de ma troupe, Sophie, Philipe et Pinky bien entendu.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 11

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années 80, avec Philippe, mon compagnon, il nous vient l’idée de créer un endroit rien qu’à nous, une salle de spectacle qui serait un lieu de fête teintée d’esprit parisien.  Un troisième larron séduit par le projet se joint à nous, Philippe Mac Kay.  Nous allons ouvrir tous les trois un café-théâtre à Charleroi : « La Comédie ».

 

Ce fut une singulière aventure, tant de personnes nous ayant offert leur talent, leur temps et leurs faveurs.  Les spectacles que nous avons montés eurent un succès immédiat.  Il faut dire que parmi les gens qui nous ont aidés, il y eu entre autres Jean-Michel Thibault, un comédien Belge qui avait beaucoup de succès dans ces années-là.

 

J-M-Thibault.jpg

 Photo : Jean-Michel Thibault

 

 

Laissez-moi un instant vous parler de Jean-Michel.  Bien des années plus tôt, quand je sortais de l’école, aux environs du parc Reine Astrid de Charleroi, je le voyais régulièrement.  Il faut dire qu’avec sa Porsche 911, il ne passait pas inaperçu.  J’avais à peine 15 ans à l’époque, mais je savais qu’un jour Jean-Michel poserait ses yeux sur moi.  Il faudra à un moment de ce livre que je vous parle de « mes intuitions étranges ».

 

Toujours est-il que ces intuitions étaient justes, il a un jour poussé la porte de « La Comédie ».  Il était comédien, mais il était aussi le coiffeur le plus couru de la ville.  Il n’avait pourtant au départ, aucune qualification en la matière, c’était surtout Jean-Louis, son compagnon qui était le véritable professionnel.  Mais Jean-Michel, d’une élégance rare et avec beaucoup d’esprit avait ce petit « je ne sais quoi » qui séduisait toutes ces dames, elles ne voyaient que par lui.  A mes yeux, Jean-Michel et Jean-Louis étaient un couple parfait, tout dans la vie leur avait souri. 
Ils n’avaient pas attendu la loi sur le mariage pour tous pour imposer leur couple à la société.  Je les prenais volontiers comme exemple de réussite tant sur le plan professionnel que personnel.  Avec Philippe, mon compagnon, je voulais devenir comme eux !  Nous avons, nous aussi acheté une Porsche, mais je n’ai jamais su poser un bigoudi ! 

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, évidemment, on ne calque pas sa vie sur une autre, c’est idiot.  Mais certaines personnes ont parfois de l’influence sur nous sans même le savoir, ce fut le cas pour moi avec cet homme épatant.

 

Après notre première rencontre à « La Comédie », Jean-Michel Thibault a petit à petit développé  une certaine affection pour moi, sans que jamais il ne soit question de sexe entre nous, soyons clairs.  C’est donc tout naturellement, qu’il m’a proposé de mettre en scène un spectacle pour notre café-théâtre.  Il avait choisi de monter les pièces “Poivre de Cayenne” et “Le défunt” de René de Obaldia.  Une fameuse opportunité pour « La Comédie », une chance incroyable.

 

Poivre-de-Cayenne.jpgPhoto : Adrien Lacassaigne & Gérard Gilles dans Poivre de Cayenne de René de Obaldia.

 

C’est Gérard Duquet, qui à l’époque hésitait encore entre sa carrière d’avocat et celle de comédien, qui avait été choisi pour jouer avec moi.  Un choix formidable car en plus d’être extraordinairement doué, Gérard avait un physique de rugbyman qui contrastait parfaitement avec le mien.  Ensemble nous jouions la première de ces deux pièces, « Poivre de Cayenne » en bagnards comme le veut l’histoire, mais l’idée géniale de Jean-Michel était de faire interpréter la seconde pièce,« Le Défunt » par les mêmes comédiens, mais cette fois en travestis. 

Nous y voici !

 

Le-Defunt.jpg

Photo : Adrien Lacassaigne & Gérad Gilles dans Le Défunt de René de Obaldia.

 


C’était une idée audacieuse de faire jouer cette pièce écrite pour deux comédiennes, par deux hommes.  Cela nous permettait d’accentuer les traits satiriques développés par Obaldia.  Après avoir joué la première pièce, pendant l’entracte, nous nous changions donc, Gérard en grosse dame chamarrée et moi en maigre femme aux allures de corbeau sous « prozac ».

 

Oubliées les frustrations du Conservatoire de Paris, je me lâche comme me l’avait conseillé Maria Pacôme.  Sois naturel, sois toi-même et surtout amuse-toi m’avait-elle dit. 

 

Ce qui veut donc dire qu’en 1980 je jouais déjà des rôles de femmes au théâtre !  Avant Guillaume Gallienne et Michel Fau.  Mais pourquoi n’ai-je pas continué ?

 

Jean-Michel Thibault en grand professionnel avait eu cette idée magnifique car la démesure sied bien à l’œuvre théâtrale de René de Obaldia.  Tout le monde s’y retrouvait tant nous avions de plaisir à jouer et les clients à découvrir ce spectacle.  Mais notre metteur en scène ne s’était pas arrêté là, il avait voulu terminer la représentation par un clin d’œil.  Nous finissions donc sur une chansonnette en play-back.  La chanson c’était : “Pour plaire aux garçons”, interprétée par Sophie Darel, la comparse de télévision de Guy Lux.  Un truc absolument décalé et improbable !

 

J.-Careuil.jpg

 Photo : Parmis les spectateurs de "La Comédie" Jacques Careuil, une immense vedette de la télévision Belge ces années-là et Michèle Piquet, danseuse et chanteuse.

 

 

Bien des années plus tard j’ai raconté cette histoire à Sophie Darel qui m’avait invité à dîner chez elle à Paris.  Elle a bien ri.  C’est donc probablement avec cette chanson que débute sans que je le sache ma carrière de transformiste.

 

Nous y sommes enfin !
« La Comédie », était ouverte cinq jours sur sept mais nous n’avions prévu de faire des représentations de café-théâtre que le weekend end.  La semaine, c’était un petit bar original, nous dirions aujourd’hui, « Gay Friendly ».  Un petit bar qui a très vite rencontré un vif succès.  Il y avait de plus en plus de monde et ce monde réclamait des animations tous les soirs de la semaine.  C’était malheureusement très difficile à mettre en place.  Philippe Mac Kay était l’administrateur, Philippe Bordier s’occupait de la partie bar, j’étais donc le seul à gérer les spectacles.  J’avais remarqué que notre petit play-back de fin de soirée « Obaldia » plaisait beaucoup, les spectateurs était friands de parodies burlesques.  J’ai donc décidé de me monter un numéro pour moi seul quand les autres artistes n’étaient pas disponibles.

 

En trois semaines, j’ai acheté un enregistreur « Revox » pour me créer un montage son, une perruque blonde, une paire de hauts-talons et c’était parti pour l’aventure.

 

Influencé par Richard Flèche que j’avais découvert chez Michou, j’ai monté mon premier numéro.  Je commençais par une vague imitation de Sylvie Vartan, drapée dans un bout de tissu mauve pâle.  Ensuite je me changeais sur scène en mimant la célèbre chanson de Charles Aznavour, “Comme ils disent” où cette fois, j’enfilais un pantalon et un blouson de cuir noir.  Et je terminais sur la chanson de l’indicatif du “Grand Escalier”, le music-hall de Patrick Lucas à Bruxelles.

Le tout devait bien faire vingt minutes seul sur scène, un marathon. 

 

Comme-ils-disent.jpgPhoto : Mon premier numéro de transformiste.


Je ne savais pas bien me maquiller, tout juste grossir les traits que j’avais appris avec les danseurs classiques pour les spectacles du ballet ou des opérettes.

 

Maquillage.jpgPhoto : Premier maquillage.

 

 

Je ne savais pas coudre non plus, j’utilisais n’importe quoi les costumes étaient d’une banalité désarmante.  Mais sur scène il se passait un petit quelque chose, un je ne sais quoi.  Par miracle, la sauce prenait.  De plus en plus souvent, mes amis du Palais Des Beaux-Arts venaient me rejoindre pour s’amuser avec moi.  Nous avons passé des nuits complètement folles et de là sont nées nos premières revues.

 

1ere-Revue.jpg

 Photo : Première revue avec : Sophie, Enrico, Adrien, Pascal et Aurore. (de gauche à droite)

 

 

Si vous saviez le nombre d’artistes prestigieux qui sont montés sur la scène de « La Comédie ».  Alexandre, Aurore, Enrico, Yves, Michèle, Françoise, Pascal, Marie-Françoise, Gérard, Sophie.  J’en oublie peut-être, je m’en excuse.  « La Comédie » a su fédérer bien des énergies sur scène et en coulisses.  Nicole Ficheroulle par exemple, qui au départ ne devait s’occuper que de l’entretien de l’endroit, s’est vite révélée une couturière et régisseuse fantastique.  Elle en a passé des nuits à nos côtés avec son mari et ses deux petits garçons, Pascal et Jean-Michel. 

 

Nicole---Aurore.jpg

 Photo : Préparation des costumes et décors avec Aurore & Nicole Ficheroulle.

 

 

Nous vivions dans un tourbillon de créations, de fêtes, de rencontres.  Le succès était au rendez-vous et le bruit de nos folles soirées a fait rapidement le tour de la ville.

 

Un soir nous avons vu arriver les propriétaires de la brasserie la plus réputée du centre-ville, Didier et Véronique Dupuis.  Après le spectacle nous avons bu un peu de champagne.  Didier et son papa Roger étaient déjà à la tête de nombreuses discothèques, ils étaient des hommes d’affaires reconnus.  Je ne le savais pas mais ils avaient pour le « Grand-Café », leur restaurant, des envies de nouveautés.
Didier Dupuis n'a pas été long à me convaincre que notre "Comédie" était un établissement sympathique, certes mais trop petit, donc peu rentable et voué à disparaitre tôt ou tard.  Discrètement mais avec un certain aplomb il me dit que nous étions fais pour nous entendre…

 

Il m’a proposé de venir présenter mes numéros chez lui, de créer ensemble le premier diner-spectacle de la ville.  Je serais libéré des contraintes de comptabilité et dès lors, je pourrais me concentrer exclusivement sur mon travail de créateur.  J’avais deviné évidemment que lui se retrouverait de fait à la tête d'un établissement unique en son genre dans la région.  Didier m’a inspiré confiance, j’ai décidé de le suivre, nous avons ce soir-là conclu un accord dans le genre : « top là » on va monter un truc d’enfer tous les deux !  Tout le monde devait y gagner, je n’ai pourtant à cet instant rien négocié, aucune entente financière particulière.  J’y suis allé à franco, la passion du spectacle transformiste venait de l’emporter.

 

Nous allions fermer « La Comédie », notre établissement très rapidement.  Aujourd’hui encore je ne sais si j’ai fait le bon choix à ce moment-là.  Certes, ce que nous avons vécu auprès de la famille Dupuis dans les années qui ont suivi valaient la peine d’être vécu, mais n’aurions nous pas pu faire grandir « La Comédie » plutôt que de l’étouffer dans l’œuf ?  Je n’ai pas été visionnaire ni très élégant avec mes partenaires, Philippe Bordier et Philippe Mac Kay.  Je ne voyais plus qu’une chose, monter des spectacles plus grands, plus beaux, plus audacieux.  Ma vie a pris un virage à 180° cette année-là

 

 

En 1981 Dalida chantait : « C’est fini la Comédie »…

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 10

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris est peut-être une des plus prestigieuses écoles de théâtre au monde.  Tous les ans des centaines d’étudiants se présentent au concours d’entrée de cette institution.  Seule une quinzaine seront retenus.  Le jour de mon audition, je donne dans un premier temps la réplique à une copine du cours Fontan, Pascale Bardet.  Elle est exactement dans la mouvance des comédiens de cette époque, elle a beaucoup de talent et va immédiatement séduire le jury.  En jouant une scène avec Pascale, j’ai pu entrer dans la grande salle d’audition avant mon passage.  Cela aurait du me rassurer de voir le jury, mais au contraire j’ai un mauvais pressentiment.  L’enseignement du théâtre dans ce lieu est à l’opposé de l’apprentissage que j’ai reçu jusqu’à aujourd’hui.  L’ombre des opérettes plane encore sur moi.  Je joue la comédie mais à l’ancienne, dans une époque où l’on prône la sobriété et l’intériorité.

Le conservatoire est alors sous l’influence de professeurs comme Pierre Debauche ou d’Antoine Vitez (qui par ailleurs avait échoué dans ce même conservatoire en 1950).

 

Il était fréquent par exemple, que l’on nous demande de jouer nos textes pieds nus, pour être directement en contact avec l’énergie du théâtre, de la scène, du monde ! Une belle connerie. 

 

Moi, qui ai appris mon métier en dansant et en chantant, j’étais loin de la méthode Stanislavski.  J’ai tout de suite senti à l’attitude du jury après le passage de Pascale Bardet que mes chances étaient vraiment minces.  Il y avait une lutte entre les partisans de l’enseignement classique et ceux qui se voulaient « modernes ».  J’avais la sensation d’être très en retard à mon rendez-vous.
Qui plus est, j’avais décidé de présenter une scène des petits marquis du Misanthrope, du classique !  Et pour la première fois, un élève allait présenter un extrait de « La Cage aux folles » de Jean Poiret, c’était moi.  J’avais choisi la scène de la biscotte, pas vraiment le genre de la maison, peut-être un peu marqué !

 

Si vous aviez vu la tête des jurys !

 

Je ne suis évidemment pas reçu au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique de Paris et je vais vivre cela comme une déchirure profonde.

Avec le recul, aujourd’hui, je suis absolument certain que je n’étais pas en phase avec mon époque.  Il n’était plus de bon ton, en 1978 de jouer la comédie comme Jacques Charron, Robert Hirsch ou même Robert Manuel.qui étaient mes maîtres, surtout au conservatoire où ces messieurs dames du jury voulaient dépoussiérer le théâtre Français !  Mais force est de constater qu’entre 1945 et 1950 sont sortis de cette école des comédiens comme : Claude Gensac, Bernard Dhéran, Jean Richard, Jeanne Moreau, Jean Le Poulain, Michel Galabru, Pierrette Souplex, Martine Sarcey, Jean-Paul Roussillon, Louis Velle, Françoise Seigner, Claude Rich, Bruno Cremer, Georges Descrière, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Annie Girardot et je pourrais continuer encore…

 

Et si je compare, entre ces années là et les années 75/80 nous avons : Isabelle Huppert, Carole Bouquet, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Hugues Anglade et Catherine Frot.  Certes des comédiens extrêmement talentueux mais pas des rigolos, et la liste est nettement plus courte.  D’autres en sont sortis, eux aussi, comme ma camarade de classe Pascale Bardet, mais plus discrètement.


Notez, ce n’est pas faux que mon jeu était « particulier » !  Depuis que je prenais des cours de théâtre les professeurs avaient remarqué que j’étais un comédien « de composition » comme ont disait à l’époque.  Adolescent, je ne jouais pas Scapin mais Géronte !  J’adorais me grimer, transformer mon corps, prendre la voix d’un petit vieux ou d’une petite vieille.  Je ne jouais jamais les jeunes premiers mais toujours leurs pères.  C’était pratique pour un prof dont tous les élèves avaient en moyenne vingt ans, d’avoir un élève comme moi, passe partout,  mais forcément ça laisse des traces.

Je me console en pensant à ce que disait le grand Sacha Guitry dans « Debureau » :

 

            -Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais.  Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels, car ils n’enseigneront jamais hélas, que leurs défauts.

 

Aujourd’hui Guillaume Gallienne ou Michel Fau excellent dans l’excentricité et l’originalité et, on les trouve géniaux.  Ils le sont.

 

En 2014, la Comédie Française confie le rôle de Lucrèce Borgia à Guillaume Gallienne !  Je me marre en pensant à la tête des anciens profs du conservatoire qui m’ont méprisé alors que je leur présentais « Albin ». 

 

En 1978, lorsque je ne suis pas reçu au conservatoire, tout s’effondre sous mes pieds.  Le théâtre français ne veut pas de moi, je n’ai aucun talent, je suis nul, je déteste tous le monde, je me déteste.  Toujours très simple dans mes émotions.  Par colère et désespoir, je décide de quitter Paris et de rentrer illico me réfugier en Belgique.


Par chance, cette année-là j’ai rencontré un jeune parisien à la beauté sauvage, Philippe.  Sans la passion qui nous unissait à l’époque, je ne sais pas ce que je serai devenu, je crois qu’il m’a sauvé la vie. 

 

Boubou.JPGPhoto : Philippe Bordier

 

Philippe Bordier a été ma première liaison sérieuse, il est venu s’installer avec moi à Charleroi.  Quitter Paris pour la capitale du Pays Noir ! Je me dis qu’il devait vraiment beaucoup m’aimer.  Nous nous installerons dans un petit appartement à Marcinelle.  Pour subvenir à nos besoins, il sera serveur dans un café et moi, de temps en temps je reprends le chemin du Palais des beaux-arts.  Le théâtre est alors sous la direction artistique de Robert Mathieu et de Renée Lafontaine, ces deux-là m’aiment bien, je suis un enfant du pays, ils me font travailler de nouveau régulièrement.  Je retrouve la scène de mes débuts pour de nombreuses opérettes : « Méditerranée » avec Rudy Hirigoyen, Jackie et Fernand Sardou.  « La Belle de Cadix » avec José Todaro.  « Monsieur Carnaval » avec Georges Guetary.  « Violettes Impériales » et « Douchka »  avec Paulette Merval et Marcel Merkes.  « Le Chanteur de Mexico » ou encore « Rose de Noël » où je vais partager le rôle de Franz avec un des plus brillants danseurs que j’ai rencontré, Alexandre Proia.  Formé à l’école de l’Opéra de Paris il est aujourd’hui directeur artistique du « Georgia Ballet » aux Etats Unis, grâce à Facebook nous nous sommes retrouvés il y a peu, c’est épatant il est toujours aussi bel homme.

 

rose-de-noel.jpgPhoto : page intérieure du programme du spectacle "Rose de Noël". (mon prénom n'avait pas encore changé.)

 

Il faut oublier mon échec parisien, pour cela rien de tel que l’amour et le travail.  Je ne prends plus de cours de danse mais je continue à faire l'apprentissage du métier de la scène.  Lorsque je suis au théâtre j’observe tout, les moindres détails, je passerais volontiers mes jours et mes nuits dans ce lieu dont je connais les moindres recoins.  Je m’y sens vraiment comme un poison dans l’eau. 
A l’époque, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi c’était un peu ma seconde maison.  C’est là que je rencontre une des plus pétillantes comédiennes françaises, Maria Pacôme.  Elle était en tournée avec une de ses pièces.  Je me sentais beaucoup plus proche d’elle que des profs parisiens du conservatoire.  Un après-midi que nous discutions très simplement dans sa loge, je lui fais part de mon échec et de ma profonde déception dans la ville lumière.  Elle aura ces mots :

 

            -Et alors, tu n’es pas au Conservatoire de Paris, où est le problème ?

 

Je ne sais pas quoi dire.

 

            - Regarde-moi, ils n’ont jamais voulu de moi, est-ce que tu crois que cela m’a empêché de jouer?

 

Je reste bouche bée !  Ils n’ont pas voulu de Maria Pacôme !  J’en ai presque du chagrin pour elle et honte pour ceux qui n’ont pas su déceler ce talent unique.

 

Le mépris des « cultureux-théâtreux » m’insuporte.  Tous ces branchés de la culture qui s’accrochent bien souvent comme des lierres grimpants à leurs postes bien subventionnés.  Tous ces sombres fonctionnaires du théâtre qui montent des pièces de quatre heures où je m’ennuie dès la première minute.  Je garderai pour toujours une antipathie profonde pour ceux qui méprisent les vaudevilles et le théâtre de boulevard.  Pour moi, Louis de Funès et Laurent Terzieff faisaient le même métier.  N’oublions jamais que Molière était un saltimbanque, un amuseur public !
Sans le savoir, en trois mots, Maria Pacôme venait de me redonner la force de m’imposer.  Si mon style ne plaisait pas à ces messieurs du conservatoire et bien tant pis, il plaira peut-être à d’autres.  Merci Maria.

 

La direction du Palais des Beaux-arts de Charleroi me propose de jouer dans “Nini la Chance” la comédie musicale avec pour vedette, Annie Cordy.  Voilà un truc pour moi, pensais-je.  Et j’avais raison,cela reste une de mes plus belles expériences professionnelles.  Cette femme, Annie Cordy est tout simplement extraordinaire.  Je parle toujours d’elle en vantant ses innombrables qualités humaines et professionnelles.  Dans “Nini la Chance”, nous étions peu nombreux et il fallait tout faire, chanter, danser et jouer la comédie... un vrai bonheur!

 

C’est là que j’ai appris à changer de costumes très, vite tant les tableaux se succédaient à une vitesse incroyable.  Annie elle-même n’avait pas le temps d’aller se changer dans sa loge, elle se déshabillait à côté de nous juste à la sortie de la scène côté jardin.  Aux répétitions déjà nous avions été impressionnés par son professionnalisme.  Alors qu’elle connaissait tout sur le bout des doigts, elle recommençait avec nous tant que l’un d’entre nous avait un problème. 

 

Pendant le spectacle, même si elle chantait devant nous, rien n’échappait à Annie, comme si elle avait des yeux dans le dos !

 

Un soir dans la gigue Écossaise, un des tableaux de Nini La Chance (me v’la capitaine d’un régiment qui s’en va la jupe au vent !!!), j’avais “oublié” volontairement de fermer mon kilt.  Dès lors, mes cuisses nues sortaient au vent lorsque je dansais (un petit effet pour les copains). 
Eh bien à l’issue du spectacle alors que je quittais le théâtre discrètement et qu’elle signait des autographes à une foule d’admirateurs, elle fit semblant de rien en me voyant passer au loin et me cria :

 

            -Demain tu fermes ton kilt Adrien, bonsoir…

 

Elle voyait tout !  Quelle merveilleuse aventure que ce spectacle.  Tous les soirs quand nous terminions avec : “ça ira mieux demain” sous un tonnerre d’applaudissements, j’avais toujours les larmes aux yeux tant j’étais heureux de faire partie de cette distribution.  J’oubliais mon échec parisien petit à petit.

 

Annie Cordy et moi, nous sommes retrouvés il n’y a pas si longtemps sur la scène du « Minotaure » à Vendôme dans le Loir-et-Cher.  Des artistes de Music-hall faisaient sa première partie et, j’étais à leurs côtés.  Elle était assise près de moi dans la loge.  Les années « Nini la chance » étaient loin, elle ne m’avait bien entendu pas reconnu et je ne suis pas le genre à importuner les artistes avec mes vieilles histoires.  Mais une photo dépassait de ma boite à maquillage, une photo qui visiblement la troublait.  C’était un portrait d’elle dans sa robe blanche du final de « Nini la chance ».  Elle était entourée de deux garçons et elle me dit :

            - Tu as cette photo, toi ?

 

Nini-la-chance.jpgPhoto : Nini la chance.

 

Après l’avoir regardée un moment, elle dit :

 

            - Je reconnais très bien la scène de ce théâtre, c’est à Charleroi en Belgique.  A côté de moi c’est James Sparrow, mon chorégraphe.  Et le jeune danseur, attend… non… ne me dit pas que c’est toi ?

 

            - Eh si, c’est moi.
Nous étions aussi émus l’un que l’autre.  C’est une très grande professionnelle et qui plus est une authentique personne de cœur.  J'ai beaucoup d’admiration pour Annie Cordy.

 

Avec-Annie.jpg

 Photo : Retrouvailles avec Annie dans le Loir-et-Cher.

 

 

Durant toutes ces années d’opérette, j’ai eu la chance de beaucoup travailler et sans m’en rendre compte j’apprenais une autre facette de mon métier d’homme de spectacle.  Mais je raconte, je raconte…Je me laisse emporter par le flot de ces étonnants souvenirs, mais je ne suis toujours pas transformiste me direz-vous !

 

C’est pourtant à cette époque que je découvre le Cabaret « Chez Michou » rue des Martyrs à Paris.

 

C’est encore grâce aux amis parisiens de mes parents, Robert et Jean-Marie, les fourreurs qui nous avaient déjà fait découvrir « Le Boa » au Cap d’Agde que je vais entrer « Chez Michou » pour la première fois.  Un de leurs amis, agent immobilier, était un des associés et créateur du cabaret avec Michou.  J’y entre comme client bien entendu ! 

 

Quel endroit ! Mon dieu quel endroit !  Dans un premier temps on est étonné car c’est petit, très petit, plus petit encore que ce que l’on peut s’imaginer.  Mais cet étonnement vite passé on est immédiatement envouté par la magie de l’endroit.  Dans les années « 80 », « Chez Michou » c’était encore un lieu ou l’on pouvait croiser ceux que nous appelons aujourd’hui « les peoples ».  Pratiquement tous les soirs dans la salle, il y avait des célébrités internationales et nous, les touristes, on avait un peu l’impression de faire partie du « Tout Paris ».  
Dès que l’on se trouvait dans l’entrée on savait que l’on était dans un endroit unique au monde.  Toutes les photos des stars internationales au mur vous faisaient bien comprendre que vous n’étiez pas n’ importe où.  Michou en personne vous accueillait, comme si nous étions des amis de toujours, il a ce don.  Michou est un homme d’affaire redoutable doté d’un sens de la communication inné.  Il a tout compris en 1956 bien avant tout le monde.

Il le savait, il fallait que le public soit immédiatement plongé dans une atmosphère particulière.  Dès l’arrivée des clients il criait :

            - « Chanoupette… vestiaire pour mes amis… »

Le spectacle avait commencé !

 

Après le hall d’entrée on découvrait la salle !

Les tables si serrées qu’il fallait parfois monter dessus pour passer de l’autre côté de la banquette et tout cela sous le chahut des serveurs maquillés ! C’était « Folklorique » !

Le menu du dîner était relativement simple.  La seule chose qui comptait c’était l’ambiance, le spectacle.  Et il débutait vers 22h30.  Là aussi j’étais surpris par la petitesse de la scène.  En réalité c’est comme si les artistes avaient été dans un écrin, dans un cadre. J’étais au premier rang, quelle émotion !  L’artiste qui m’a le plus marqué à l’époque s’appelait Richard Flèche, je vous en ai déjà parlé.  Il imitait à la perfection Sylvie Vartan, il interprétait « Amsterdam » la chanson de Jacques Brel et le fameux « Comme Ils Disent » d’Aznavour.  Cet artiste avait un pouvoir de séduction immense, il fascinait son public.  J’ai longtemps pensé qu’il était la meilleure imitation de « Sylvie Vartan » de tous les temps, jusqu’au jour où, bien des années plus tard, j’ai découvert le travail de Bruno Perard qui est, au moment où j’écris ces lignes, « la Vartan » de chez Michou.  Comme quoi ; à chaque génération ses étoiles, et c’est bien ainsi.

 

Bruno-Vartan.jpgPhoto : Bruno de chez Michou.


Parmi les pensionnaires du cabaret, il y avait Lulu, la plus célèbre et la plus singulière des imitations de Dalida.  Il m’avait repéré au premier rang, il m’a giflé en s’amusant dans son numéro « Gigi in paradisco ».  Un artiste de chez Michou m’a touché du bout des doigts!!!

 

Les autres s’appelaient Cricri un drôle de petit bonhomme qui imitait Mireille Mathieu et Chantal Goya.  Tita qui était Zizi Jeanmaire et Joséphine Baker.  Tonin, Annie Cordy et Nana Mouskouri.  Duduche et sa folle de Chaillot inimitable.  Hortensia « La Bardot »… Ah Jacky alias Hortensia que j’ai aussi retrouvé sur Facebook, quelle joie. 

 

Hortensia-bardot.JPGPhoto : Hortensia de chez Michou.

 

Sans le savoir, Mark Zuckerberg est devenu le plus grand impresario du monde à mon avis.

 

Certain de ces artistes y sont toujours, (enfin, un ou deux) c’est ce qu’on appelle une bonne maison, la plus prestigieuse en tous cas

.

Merci Michou d’avoir hissé si haut les couleurs du transformisme, d’avoir fait de votre cabaret un haut lieu des fêtes parisiennes au même titre que Le Moulin Rouge, Le Lido, Le Paradis Latin, L’Alcazar et Le Crazy.

 

Hortensia-et-michou.JPGPhoto : Michou et Jacky, alias Hortensia.

 

 

Voilà, j’ai découvert Michou de l’intérieur, mais de là à devenir une « Michette » !

 

En Belgique, chez moi à Charleroi je danse et je joue toujours la comédie mais vous l’aurez noté, toujours sans me déguiser en femme !

 

Les choses vont bientôt changer…

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 9

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années « 70 » à Charleroi, je danse dans les opérettes qui sont présentées au Palais des Beaux-arts.  Nous avions de la chance à cette époque car ce théâtre était un des seuls à pouvoir accueillir des grandes productions avec d’illustres vedettes du genre.  Mais des vedettes je m’en moque, à vrai dire si je participe à ces spectacles c’est surtout pour sentir l’odeur de la scène, là où je me sens si bien, si vivant, si parfaitement en harmonie avec moi-même. 

 

Operette-escalier.jpgPhoto : Sur la scène du Palais des Beaux-arts de Charleroi.

 

Je n’ai pas d’ambitions particulières, je ne pense pas devenir danseur soliste, ni même chanteur.  Robert Mathieu le metteur en scène m’avait pourtant soufflé qu’avec mes facilités en danse et ma voix de ténor qui ne demandait qu’à être travaillée, je pouvais envisager une carrière de fantaisiste.  Je n’ai pas compris son message, encore une fois, je suis bien comme je suis et ça me suffit.  Je fais très peu de choses pour progresser, je crois que je n’y pense même pas.  Pourtant, allez savoir pourquoi, je décide de participer à un stage international de danse classique à Aix en Provence.  Ce dernier est organisé par une école belge, l’académie Métamorphose de Liège.  Il y a au programme des quinze jours, des cours de danse classique avec de très grands professeurs internationaux, dont des solistes de l’Opéra de Paris.  Toutefois, mon attention est attirée par une activité parallèle, un cours de théâtre donné par un certain Jacques Cantel.  J’ai déjà pas mal joué mais je n’avais jamais pris de cours !  Sur place, je suis immédiatement séduit par la personnalité du professeur et son travail.  Pendant ses ateliers, je donne la réplique à une jeune danseuse du Conservatoire de danse de Paris absolument magnifique, Juliette Degenne.  Elle aussi semble attirée par le théâtre.  Nous désertons peu à peu tous les deux les cours de danse.  Après avoir récité nos textes, autour d’une bouteille de rosé de Provence, nous refaisions le monde jusque tard dans la soirée.
Nous avions d’interminables conversations, celles-là même dont les gens de théâtre ont le secret.  Tant pis si nous n’étions pas frais et dispos à la barre de notre prochain cours de danse, dès huit heures le lendemain matin.  Les danseurs, c’est bien connu, se lèvent tôt et se couchent tôt (sauf certain de mes amis, j’ai la liste…).

 

Juliette-Degenne-photo-6521.jpgPhoto : Juliette Degenne.

 

Est-ce à ce moment-là que mon amie Juliette a peu à peu quitté l’idée de devenir étoile à l’Opéra de Paris ?  Elle n’est pas devenue danseuse mais elle fait une sacrée carrière, vous n’avez pas pu l’éviter.  Juliette c'est tout Hollywood, c’est Uma Thurman, Sandra Bullock, ou encore Gwyneth Paltrow.  Elle est aujourd’hui une des plus extraordinaires spécialistes dans le doublage de films et de séries.  « Pulp Fiction, « Seven », « Austin Powers », « les X-Men », « le Diable s'habille en Prada » ou encore « Urgences », « 24 Heures chrono », « Rome » ou Nicole Kidman dans « Moulin-Rouge »!  Elle est devenue une sacrée nana ma copine Juliette, nous nous sommes hélas perdus de vue. 

 

Ce petit livre est donc aussi parfois comme une bouteille à la mer.  Pour dire à tous ces gens que j’ai croisés combien je les ai aimés sans leur dire.  On ne sait jamais, si l’un ou l’autre tombent sur ces quelques lignes.  Qu’ils sachent que dans mon cœur, ils sont bien plus que des souvenirs.

 

A l’issue de ce stage à Aix-en-Provence, Jacques Cantel me trouve doué et désire rencontrer mes parents.  Il me propose un poste « d’élève-professeur » dans son école de danse et de théâtre à Troyes.  Cela veut dire que je serai gratuitement élève à ses cours et qu’en contrepartie j’enseignerai quelques heures le théâtre aux jeunes enfants.  Mes parents acceptent, ils ne m’ont jamais poussé à faire quoi que ce soit, mais en revanche ils ne m’ont jamais rien interdit non plus.  A Troyes, ils me louent un adorable petit studio, avenue Victor Hugo.  C’est la première fois que j’habite seul. 

 

maison-Troyes.jpgPhoto : Mon premier logement à Troyes.

 

J’adorais cet endroit, cette petite niche perdue dans une vieille bâtisse Troyenne.  Pour y accéder, il fallait passer par une vieille cour intérieure et des escaliers de bois si caractéristiques de la région de l’Aube.  C’est une grande étape de ma vie, c’est mon arrivée en France et je m’y sens déjà comme chez moi.  Je travaille beaucoup dans cette école, comme si je sentais pour la première fois que cette passion que j’avais pour la scène pouvait véritablement devenir un métier.  Après mes cours de danse quotidiens, je vais suivre les cours de théâtre de tous les niveaux.  J’apprenais au moins deux à trois scènes différentes toutes les semaines et dans tous les genres théâtraux.

Monsieur Cantel était un type sympa, genre sec et dynamique.  Son épouse, Anne, était une maîtresse femme, sévère, glaciale, mais un très bon professeur.  Elle présentait souvent ses élèves à l’école de l’Opéra de Paris, la caricature parfaite de la prof de danse.  Il me revient cette anecdote à son sujet.  Madame Cantel avait mis au monde une petite fille dont le prénom m’échappe.  Cet enfant a évidemment grandi dans cet univers rigoureux de la danse classique.  Elle a du mettre son premier tutu à trois ans !  Lorsque la gamine fut en âge de parler, souvent les gens lui demandaient ce qu’elle voulait faire plus tard.  La réponse semblait évidente !  Et la gamine répondait :

 

            -Quand je serai grande je serai comme maman : « majorette »!

 

Si vous aviez vu la tête de madame Cantel !

 

Mon indépendance me va bien.  J’aime cette vie que je gère tout seul.  J’apprends mon métier et j’apprends la vie.  Je fais mes courses, je cuisine, je range le studio, j’ai quelques aventures coquines.  Je n’ai de compte à rendre à personne, je suis libre et heureux.

 

Adrien-chez-Cantel.jpgPhoto : Sur la scène du cours de Jacques Cantel à Troyes.


J’ai la sensation d’être au bon endroit, d’être dans une bonne école, et même de faire des progrès en théâtre.  Tous les vendredis, je reprends la route de Charleroi au volant de ma nouvelle voiture offerte par mes parents, une Volvo “120” verte.  Elle était si imposante, si lourde que j’avais parfois l’impression d’être au volant d’une Rolls Royce.  Je retrouvais ma famille pour le week-end.  Je pense qu’ils étaient fiers de cet enfant qui avait trouvé enfin sa voie, le théâtre en France !

 

En tant qu’élève de l’école Cantel, j’ai eu l’occasion de travailler avec d’autres jeunes gens qui ont fait de belles carrières, comme Caroline Favier une divine danseuse classique.

 

Caroline-Favier.jpgPhoto : Caroline Favier & moi.

 

Stéphane Hillel qui était déjà très populaire en 1976 car il avait décroché le rôle principal du film « A nous les petites anglaises » aux côtés de Rémi Laurent.  Stéphane qui est aujourd’hui un metteur en scène très prisé et qui dirige le théâtre de Paris.

 

s_rg_fsa_stephillel.jpgPhoto : Stéphane Hillel.

 

Thierry Ragueneau, le « François Marti » de « Plus Belle La Vie », mais qui est aussi un spécialiste du doublage.  Les voix françaises de Simon Baker « Le Mentalist » de TF1 ou Brian Kinney de la série « Queer as Folk », par exemple.

 

Plus-belle-la-vie-le-comedien-Thierry-Ragueneau_exact810x60.jpgPhoto : Thierry Ragueneau.

 

Les professeurs aussi étaient prestigieux, j’ai travaillé avec Robert Manuel, Claude Rich et Eugène Ionesco pour le théâtre, Alain Davesne, Jean Guizerix pour la danse classique, et bien d’autres…

 

En écrivant cela, je me dis que c’est étrange cette façon de revenir sur mon passé et de vous dire : regardez, j’ai travaillé avec des gens qui ont fait de très belles carrières et moi je n’y suis pas arrivé !

Je m’humilie, je m’inflige cette punition, sans doute nécessaire à mon équilibre actuel.  Jusqu’à environs mes 30 ans, j’étais pourtant certain qu’un destin de comédien de théâtre m’attendait.  Mon professeur n’avait-il pas dit à mes parents :

 

            - Adrien, c’est un futur « Robert Hirsch » !

 

Pose-toi les bonnes questions mon garçon, qui s’est trompé ?

 

Mais à propos de questions justement, c’est quoi une belle carrière ?  Est-ce être célèbre et gagner beaucoup d’argent ou tout simplement avoir vécu toute une vie de son art ?

 

Je sais ce que vous pensez :

 

            - Ca, c’est une théorie que l’on tient quand on a échoué, pour se soulager un peu.  Ce n’est pas faux.

 

Force est de constater que je n’ai pas fait « carrière », mais mon seul véritable regret est de n’avoir pas toujours été très appliqué dans mes activités, d’avoir cru en ma bonne étoile plus qu’au travail.  Je n’ai pas été à la hauteur du don que le ciel m’avait donné.

 

Ou alors, mon destin était peut-être ailleurs.  Et si ma réussite se trouvait dans mon épanouissement personnel.  Avoir su redresser le cap d’un bateau à la dérive.  Avoir réussi à « réparer » le petit garçon souillé dès l’âge de 8 ans par un adulte pervers.  Etre devenu celui que j’avais décidé d’être, c’est pas mal non plus.

 

Ma vie valait peut-être plus que quelques applaudissements.

 

Après un cycle scolaire chez Jacques Cantel, en juin 1977, j’obtiens un 1er prix d’art Dramatique avec les félicitations du jury.  Dans ce Jury se trouve un certain Jacques Fontan, lui aussi professeur d’art dramatique mais à Paris, rue Henri Monnier, à Pigalle.  A l’issue de la remise des prix, il me propose de monter à Paris !

Vous vous rendez compte, pour un artiste : PARIS !

Cette fois encore mes parents ne s’y opposent pas et font même le sacrifice de me louer de nouveau un studio, rue Pierre Semard dans le 9 ème arrondissement.  A mon arrivée, je ne possède qu’un matelas pour dormir et une friteuse pour me faire des frites, ça ne s’invente pas.

J’avais des rêves plein la tête, persuadé que je serai à la Comédie Française dans quelques années.

 

A Paris, forcément, je m'encanaille un peu plus.  Je ne suis pas un enfant de choeur.  Un soir, je rencontre un garçon qui travaille comme régisseur aux “Folies Bergère”.  Comme je suis étudiant en art dramatique et que j’ai une formation de danseur, il me propose, pour me faire un peu d’argent, de travailler dans la revue des ”Folies” !

            - Quoi, moi dans une revue !

Vous n’y pensez pas.  Je serai “Au Français” ou rien !  Je suis entier, plein de certitudes, peut-être un peu imbu de ma personne, je sais.  Je décline la proposition.  Si j’avais su !

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, probablement, j’aurais adoré aujourd’hui mentionner les Folies Bergères sur mon CV au lieu de ça pour payer mes cours j’étais caissier au rayon quincaillerie des Galeries Lafayette !
Mes cours de théâtre à Paris son beaucoup plus importants qu’à Troyes.  J’ai l’impression de progresser encore.  Je retrouve Juliette, vous vous souvenez, ma copine danseuse croisée à Aix-en Provence.  C’est certain, elle veut devenir comédienne.

 

Il y a aussi parmi les élèves, Jean-Pierre Rochette, un jeune et joli garçon extrêmement doué mais qui aura bien du mal à s’imposer dans le métier.  Je n’ai jamais compris pourquoi, il respirait le talent.

 

JP-Rochette.jpgPhoto : Jean-Pierre Rochette.

 

Dans notre cours, il y a aussi la jeune et éblouissante Anne Fontaine qui sera bientôt l’Esméralda de Robert Hossein dans sa version de “Notre Dame de Paris” Le nom d’Anne Fontaine vous dit quelque chose…

 

528451-age-20-ans-anne-fontaine.jpgPhoto : La réalisatrice Anne Fontaine.

 

C’est elle qui des années plus tard réalisera les films “Nettoyage à sec”, « Comment j’ai tué mon père », « Coco avant Chanel »  ou encore « Mon Pire Cauchemar » et « Perfect Mothers ».  Chère Anne, elle ne doit certainement pas se souvenir de moi et pourtant nous avons été très très proches…Une explication s’impose.

 

Elle travaillait durant les cours une scène de la pièce d’Audiberti « L’Opéra du monde » dans cet extrait, le personnage se retrouvait seul au monde et avait tellement envie de faire l’amour qu’elle avait choisi pour partenaire un mannequin mâle dans la vitrine d’un magasin.  La scène était chaude…  Jacques Fontan, le professeur,  voulait « décoincer » un peu Anne qui était à l’époque danseuse classique et qui devait interpréter Esméralda sous la direction artistique de Robert Hossein. 

 

images-copie-1.jpgPhoto : Anne Fontaine.

 

Mais quel garçon du cours allait jouer le mannequin ? Anne était si jolie que les gars auraient fait n’importe quoi pour monter sur scène à ses côtés. 
J’ai oublié de vous dire qu’elle y allait franco, la main sur la braguette, des petits coups de langues dans la nuque, sur la bouche… chaud quoi !  Eh bien le garçon que le professeur avait désigné c’était moi !  Anne a eu du mal à me faire de l’effet mais ce n’était pas elle qui était en cause, évidemment.  J’en ris encore quand je la vois à la télévision aujourd’hui.

 

Je reste un an dans ce cours, j’y obtiens également un prix, mais il me faut préparer mon entrée au conservatoire d'art dramatique de Paris.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 8

Publié le par Adrien Lacassaigne

1974.  Depuis toujours ma famille prend ses quartiers d’été en Corse mais cette année, fini l’île de beauté, les vacances familiales se passeront au Cap d’Agde.  C’est une nouvelle destination très à la mode cette année là.  Un Cap d’Agde, je le précise, qui n’était pas encore une capitale libertine.  Parmi les amis de mes parents, que nous retrouvons sur place, il y avait un couple de messieurs, Robert et Jean-Marie.  Ils étaient fourreurs à Paris et habitaient un coquet pavillon bourgeois en proche banlieue.  Ils n’étaient pas discrets lorsqu’ils se promenaient avec leurs deux magnifiques grands chiens, un lévrier afghan et un danois.  Je vous parle de ces messieurs car vous allez bientôt comprendre leur rôle dans ma découverte de l’univers des transformistes.  Qui plus est, des années plus tard lorsque j’ai vécu pour la première fois en couple, nous avons mon compagnon et moi adopté un lévrier afghan et un danois, les parisiens m’avaient apparemment inspiré.  L’été au Cap d’Agde, nous vivions au rythme de la plage, des apéritifs, des bons restaurants, et des boîtes de nuit.  Le club le plus branché s’appelle “Le Boa” au château de Maraval.  Mes parents et leurs amis y vont régulièrement mais sans « les jeunes », donc sans moi.  Dans cette discothèque, vers une heure du matin, ils présentaient un spectacle.  En me racontant sa soirée, papa me dit qu’il y avait une superbe fille blonde, une allemande, qui interprétait dans le show un très joli numéro visuel avec des voiles blancs.  Mes parents savent que j’aime l’univers du spectacle, ils m’invitent à les accompagner la prochaine fois qu’ils iront danser.

 

            - Tu devrais aimer, me dit mon père !

 

Le grand soir arrive, telle l’ado gracieux que je suis, je m’habille tout de blanc pour mettre mon bronzage d’été en évidence.  J’ai une allure à la « Patrick Juvet », c’est d’ailleurs le grand succès de cet été : « Où sont les femmes ? ».
Le Boa était un haut lieu de la vie nocturne avec des spectacles à vous couper le souffle.  C'était une boîte à la clientèle bigarrée, homo, hétéros, et « les autres ».

 

A mon arrivée je découvre la créature décrite par mon père sur le pas de la porte.  La sœur cadette de Marlène Dietrich !  Elle est parfaite, la plus féminine de toutes les femmes de notre entourage mais quelque chose me dit que cette dame a une particularité qui a dû échapper à papa.

Elle est mystérieuse, très grande, très généreuse, et puis il y a cette coiffure si blonde, si parfaite.  On la croirait sortie tout droit du magazine « Ciné Revue ».

Et c’est à cet instant que j’entends une personne qui se trouve à mes côtés, glisser à son voisin, dans le creux de l’oreille, comme une révélation scandaleuse et frivole :

 

            - C’est un homme !

 

Je viens de rencontrer le premier travesti de ma vie, c’est fascinant!  Elle s’appelle “Ronny Rolls”.

Papa avait raison sur un point, elle faisait un magnifique numéro avec des voiles blancs.

 

Ronny Rolls AKFront

 

Le hasard a voulu que des années plus tard, j’ai été engagé au “Club 7” à Cannes à ses côtés.  Au premier soir de notre contrat, un peu intimidé, je lui déclare mon admiration.  Je lui raconte ma soirée au « Boa » il y a plus de dix ans avec mes parents.  A l’époque lui dis-je, vous faisiez un numéro époustouflant avec des voiles blancs.  Qu’elle ne fut pas ma surprise de l’entendre me répondre quelque peu piquée:

 

            - Mais je le fais toujours chéri, je le fais ce soir d’ailleurs !
J’ai passé d’excellents moments avec cette artiste exquise qui fut ma première révélation.  Sur scène c’était une grande professionnelle, la nuit elle était une vraie reine, elle a gagné des fortunes paraît-il.  En revanche, la journée elle était méconnaissable, il y avait vraiment deux personnages en un.

 

Aufmacher

Photo : Ronny Rolls 2014.

 

Pour en revenir au Cap d’Agde et au “Boa” en réalité le show présenté était un spectacle de transformistes, vous l’aviez peut-être compris.  A l’époque, on disait encore « spectacle de travestis », ensuite on a aussi dit « Drag Queen », aujourd’hui « de transformistes », et demain ?

 

J’étais fasciné par ces premiers artistes si étranges que je rencontrais, ils s’appelaient : Sabrina de L’Alcazar de Paris, Al Palace, Brandy Alexander, Claudia Benz, Clef...des noms qui sonnaient comme mystère, excentricité, magie.

 

En journée j’avais repéré l’endroit, éloigné de la foule où ils venaient à la plage.  J’allais souvent les observer discrètement en faisant semblant de me promener le long de la mer.  J’en faisais de même le soir devant les terrasses des bars où ils prenaient l’apéro, dans les restos où ils dinaient.  En faisant semblant de rien, pour qu’ils ne me remarquent pas, j’examinais leurs moindres gestes.

 

C’était troublant de considérer durant la journée ces drôles d’oiseaux déplumés hors de leur nid.  Ils m’intriguaient mais sans vraiment savoir pourquoi.

 

Si j’avais su à ce moment précis qu’un jour, je ferais moi aussi partie de cette volière.  J’ai eu la chance de travailler avec presque tous, plus tard.  Mais je ne leur ai jamais raconté ça.
Durant les années qui suivirent, je suis très souvent retourné au « Boa ».  Il m’est même arrivé de faire l’aller-retour Belgique/Cap d’Agde, rien que pour y voir le spectacle.  Ils avaient des idées incroyables, ils étaient en avance sur leur temps.  Ils étaient les enfants de Jean-Marie Rivière.

 

Mon grand regret est de n’avoir jamais travaillé au « Boa » en tant qu’artiste à part entière, j’y ai juste gagné un concours « d’Amateurs » avec mes amis Sophie, Philippe et Pinky.  Une soirée « tremplin » comme on disait à l’époque.

 

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Photo : Sur la scène du Boa, Philippe, Sophie, Pinky et moi.

 

 

J’étais troublé par ces artistes du « Boa » mais en même temps, je redoutais l’approche des gens comme Sabrina de l’Alcazar qui dirigeait le spectacle.  Dans ces années-là, j’étais un peu timoré, eux ils étaient d’une extravagance redoutable.  Ils fumaient pétard sur pétard, moi, je n’avais jamais touché un joint, j’avais peur de passer pour un effarouché.  A l’époque, je m’écrasais devant les grandes-gueules.  Mais quel concentration de talent, prenez Sabrina, des artistes comme elle, j’en ai croisés très peu.  Je n’ai pas le culot de prétendre avoir été un de ses amis, je n’ai peut-être échangé que quelques phrases avec elle.  D’ailleurs dois-je dire elle ou lui ?  Sabrina avait eu plusieurs vies.  Je me souviens des numéros et des tableaux extraordinaires que cet artiste créait, c'était époustouflant !

 

Je sais qu’il est décédé, j’espère que les transformistes d’aujourd’hui n’oublieront jamais son nom.
La jolie Marie-France, elle aussi de l’Alcazar faisait souvent partie de la distribution.  Il y avait aussi une autre jeune diva « Clef » qui plus tard choisira de s’appeler « France Stratton ».  Elle est d’une beauté, d’une intelligence et d’une gentillesse infinie.  Lorsque certain de mes amis peu versés dans le milieu me disent qu’ils reconnaissent toujours une femme « différente », je leur montre des photos de « France » et là ils me traitent de menteur.

 

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Photo : France Stratton.

 

 

« Al Palace » était un transformiste un peu différent des autres, je ne l’ai, par exemple, jamais vu en femme.  La particularité de ses numéros venait de là.  Il avait peut-être les plus beaux yeux maquillés qu’il m’ait été donné de croiser dans ces années-là.  Il se choisissait des numéros singuliers comme la chanson de Lou Reed, "Walk on the wild side", des performances audacieuses !  Si je me souviens bien, son prénom était Serge, un garçon discret, presque timide dans la vie.  Même s’il est venu de temps en temps chez moi à la maison lorsque j’habitais Bruxelles, nous n’avons pas beaucoup échangé, je le regrette.  Il était tellement en avance sur moi, mais trop souvent sous l’emprise de cette « fumée d’amour » qui faisait que toute communication était impossible avec ceux qui ne fumaient pas.  En écrivant ces lignes je décide de faire une petite recherche sur Google le concernant, eh bien je n'ai rien trouvé, absolument rien, pas un article, pas une photo.  Mon ami Raphaël, qui est la mémoire de notre métier et dont je vous parlerai plus tard, m’a confirmé qu’il était décédé tragiquement et qu’il reposait au Maroc.  L’emprunte numérique d’Al Palace est pratiquement inexistante, ces quelques lignes étaient donc essentielles.

Monsieur « Al Palace » était un prince.

 

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Photo : Serge, alias Al Palace.


Le Boa, l’été était un endroit captivant, mais avec le recul aujourd’hui je me rends compte d’une autre réalité.  Tous ces artistes travaillaient pour beaucoup avec Jean-Marie Rivière à L’Alcazar de Paris.  Ils avaient probablement trouvé là une façon de passer à bon compte des vacances sur la côte, une sorte de congés payés non négligeables. 

Ils ont été mes premières découvertes du monde des transformistes, ils m’ont fasciné.  Je dois avouer que j’ai eu de la chance de découvrir ce métier à travers eux, ils étaient probablement ce qui se faisait de mieux à l’époque.

 

Ce n’est pourtant pas lors de ces premières vacances au Cap d’Agde avec ma famille que j’ai décidé de devenir transformiste.  C’était impossible pour moi d’imaginer faire partie de cette corporation.  Il n’y avait aucun débutants dans leur équipe, personne à qui demander un conseil, ils étaient tous tellement parfaits et talentueux.  Parfois même, ils donnaient l’impression d’être conscient de leur éclat et s’efforçaient de préserver leur personnalité.  Etaient-ils timides au point de ne pas assumer véritablement leurs différences ou avaient-ils compris qu’ils n’avaient rien à partager avec les gens ordinaires ?  Je ne sais pas, mais toujours est-il que je n’aurais jamais osé les aborder.  C’est un peu comme si aujourd’hui une gamine croisait Lady Gaga et lui demandait :

            -Dis-moi Gaga, comment on devient une chanteuse comme toi ?

 

Mais alors quand suis-je devenu transformiste ?  Patience, nous y arrivons.

 

Quittons l’Hérault pour revenir en Belgique.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 7

Publié le par Adrien Lacassaigne

En 1974, j’ai l’âge de toutes les espérances, tous les désirs, toutes les fausses évidences aussi.

 

Vous l’aurez noté, je n’ai toujours pas enfilé une robe.

 

Ah si, je vous l’ai dit, petit, très petit vers les quatre ou cinq ans je me déguisais avec tous les bouts de tissus qui trainaient.  Une nappe devenait automatiquement autour de ma taille une robe espagnole et une serviette de table se changeait vite en turban sur ma tête, façon « Garbo », c’était plus fort que moi.  Mais ces jeux d’enfants, qui n’inquiétaient du reste personne, ont cessé vers mes huit ou neuf ans.  Dans le Nord de la France et en Belgique, les hommes se déguisent facilement en femmes pour « Mardi Gras », je ne faisais pas exception à la règle.  Vers quinze ans, j’avais enfilé une robe de nuit pour le carnaval et coiffé de la perruque de ma mère, j’avais remporté le premier prix du concours de déguisement !  (Oui, en 1970 ma mère avait une perruque ! C’était la mode parait-il !). 

Beaucoup de garçons changeaient de sexe le temps de la cavalcade, il n’y avait donc rien d’exceptionnel à cela, du moins rien qui puisse éveiller des soupçons d’ambigüité !  Je ne connaissais rien de l’univers des transformistes de spectacle, personne autour de moi n’y connaissait rien.  Même le mot m’était étranger.  Pourtant dans la capitale belge, depuis 1969, rue des Princes, sur le coté du Théâtre de la Monnaie, un certain Guy Finnet, lui aussi originaire de Charleroi sévissait déjà avec grand talent sous le pseudonyme de la « Grande Zoa ».


Lorsque j’étais étudiant à Bruxelles, l’important c’était de danser et de flirter dans les boîtes disco à la mode, d’écouter Gloria Gaynor, Donna Summer, Barry White...  Quelqu’un m’aurait proposé une soirée dans un « Cabaret », j’aurais certainement trouvé ça totalement désuet.  Je découvrais la vie la nuit, l’alcool et le sexe ! 

Je passais mon temps à tester mes pouvoirs de séduction, à charmer un maximum de monde.  C’était mon divertissement quotidien, je partais à la chasse aux histoires.  La rue était devenue ma nouvelle scène.  Je vivais chaque aventure comme une expérience théâtrale ou cinématographique.  Je ne m’intéressais pas aux garçons ordinaires de mon âge, non, il me fallait des scénarios extraordinaires.

 

Comme cette liaison avec ce jeune réalisateur de cinéma déjà très en vogue.  Vous vous imaginez peut-être qu’un rôle à la clef d’une de ses productions devait me séduire, eh bien pas du tout.  Jamais je n’y ai pensé.  Ce qui me plaisait c’est qu’il était marié à une actrice magnifique.  Je vivais en plein « Feydeau ».

 

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 Photo : Celle-ci fut prise par lequel réalisateur.

 

 

Ou encore ce séduisant inspecteur de police judiciaire, j’adorais passer mes bras autours de sa taille et sentir son arme de service dissimulée sous son blouson.  Je vivais en plein « James Bond ».

 

Plus tard avec monsieur le Ministre, je m’imaginais plutôt dans la distribution du film : « Des Hommes d’Influence ».

 

Jamais je ne tombais amoureux, ce sentiment n’étais pas au programme, j’entrais dans la peau de divers personnages, je vivais des situations insolites, je traversais des univers improbables. 
Me suis-je trompé ?

On pourrait penser que oui, il n’en est rien.

 

Cette période de ma vie m’en a tant appris sur la nature humaine que ce fut une précieuse leçon.  Je me perdais peut-être dans des vies imaginaires mais je découvrais de quoi les hommes étaient capables.  J’apprenais certains codes, ceux du pouvoir, du mensonge et de la frustration.  Rien ne m’intéressait d’avantage que de vivre une autre vie que la mienne.  C’est à ce moment que j’aurais pu prendre conscience que cet attirance pour les métamorphoses me menait droit vers l’hôpital psychiatrique ou vers une carrière d’acteur.  Hélas, je ne pensais pas une seconde à l’avenir, mais qui y pense à dix-huit ans ? 

 

Je mettais toute mon énergie à vivre des situations loufoques et parfois même dangereuses.  Décider par exemple de passer la nuit sur un banc public dans un square et me réveiller au petit matin dans le lit d’un étudiant en médecine…

 

Je m’éloigne de tout ce qui est banal.  Sensation de vide, d’ennuie, d’incompréhension.  Mes prestations sur scène se sont estompées petit à petit évidemment. 
Mon père me présente un jour une amie à lui, elle est comédienne.  Pour notre petite ville de Charleroi, c’est une excentrique.  Cette femme, Monique Daubresse, elle s’intéresse à moi.  Elle me trouve original et surtout elle a une idée derrière la tête.  Sa troupe de théâtre manque cruellement de jeunes recrues, elle me propose de les rejoindre. 

 

Mes études d’architecte ne m’intéressent pas du tout et mon copain de classe, le beau Christian roucoule dans les bras d’une jolie luxembourgeoise.  Monique va réussir à me convaincre.  Je quitte Bruxelles à regrets mais c’est pour retrouver l’odeur des planches et cette fois sans être obligé de me farcir des heures de « plié - tendu » à la barre des studios de danse.

 

Je vous dois la vérité, à cette époque-là, ce n’était ni une révélation, ni une vocation pour moi, le théâtre.  J’aimais le lieu, la scène, les coulisses, les loges mais je me souciais peu de l’art.  Vous m’auriez fait jouer n’importe quoi tant que j’étais sur scène.

 

Dans mon esprit je deviens comédien!  Pardonnez-moi Jean-Baptiste !

 

Me suis-je trompé ?  Peut-être pas.

Je dois donc mes premières belles émotions de théâtre à Monique et à la troupe des « Comédiens du Rail », (la troupe du chemin de fer Belge !).  Mon premier rôle fut celui du fils dans « Le Don D’Adèle », la pièce de Barillet et Grédy.  Je n’avais jamais suivi de cours d’art dramatique mais je ne ratais jamais les représentations des pièces à succès lors des tournées « Karsenty ».  Les plus grands comédiens du moment débarquaient à Charleroi au théâtre de L’Eldorado, le temps d’une soirée.  Par chance mes parents avaient un abonnement et ils m’emmenaient avec eux.  J’adorais ces soirées, les femmes s’habillaient en robes longues comme pour une première à l’Opéra.  Le spectacle était dans la salle et sur scène où nous applaudissions les dernières créations parisiennes.  J’y ai vu Claude Riche, Jean Le Poulain, Marthe Mercadier, Jacques Charon, Robert Manuel, Maria Pacôme, Jean Piat et Robert Hirsch bien entendu.  Sans le savoir ils étaient mes premiers professeurs, je ne ratais rien de leur jeu, j’enregistrais leurs moindres gestes.  Et c’est tout naturellement que je reproduisais cela dans « Le Don d’Adèle ».

 

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 Photo : Les comédiens du Rail - Le Don d'Adèle. Mise en scène André Ackerman. Chantal Barbier (en noir sur la photo jouait Adèle) je suis au centre, à mes côtés Monique Daubresse (en rouge).

 

 

Une chose m’empêche quand même de garder un bon souvenir de cette période et de Monique.  Elle était la maîtresse de mon père et je les rendais tous les deux responsables de l’effondrement de ma cellule familiale.  Et si elle s’était servie de moi pour se rapprocher encore d’avantage de lui ?  Cette question m’a longtemps troublé.

 

Me suis-je trompé ?

 

Je crois que oui, il ne faut pas mélanger les affaires de cœur de mes parents et mes propres émotions.  J’aime profondément ma mère et j’ai du respect pour la mémoire de mon père mais Monique Daubresse a été une personne marquante pour moi, le nier serait injuste.
Dans mon esprit, je le sais maintenant ma vie est sur scène.  Je vais enchainer les pièces de théâtre et je vais même continuer à danser un peu.  Je ne collabore évidemment plus avec le ballet Royal de Wallonie.  J’ai quitté les cours de danse et je suis techniquement d’un niveau beaucoup trop faible.  Mais je suis toujours danseur au Palais des Beaux-arts.  Il y avait une autre compagnie, les artistes qui se produisaient dans les opérettes, je vais les rejoindre. 

 

operette.jpgPhoto : Dans le foyer du Palais des Beaux-Arts de Charleroi

 

Je monte également des tas de spectacles avec des amis, dans le cadre par exemple d’une maison des jeunes et de la culture, la « M.J.T ». 

 

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 Photo : A la M.J.T avec Françoise Vigneron et Enrico Césari (de dos malheureusement)

 

Eden-avant-centre-culturel-regional.jpgPhoto : Salle de l'Eden (avant qu'elle ne devienne Centre Culturel de Charleroi). Avec Dominique Courbot.

 

J’avais de toute évidence des facilités, un certain don pour le spectacle, mais j’étais d’une insouciance rare.  Je passai d’un projet à un autre sans jamais prendre le temps de parfaire ma technique, de peaufiner mes interprétations. 

Je suis persuadé que mon heure de gloire sonnera forcément un jour, c’est indiscutable !  Et voilà de nouveau la question récurrente : me suis- trompé ?

 

Oh que oui, je n’ai absolument pas pris conscience qu’il fallait travailler beaucoup pour servir son art, quel qu’il soit.  Je n’ai pas été suffisamment entier, honnête et travailleur et je n’ai malheureusement croisé personne sur ma route pour me le faire remarquer !  Ces années-là, j’ai gaspillé mes dons futilement et irréversiblement.

 

Je crois que si aujourd’hui je croisais le garçon que j’étais à l’époque, je n’aurais pas vraiment de sympathie pour lui.

 

Je ne suis toujours pas transformiste.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 6

Publié le par Adrien Lacassaigne

Je devais avoir environ 14 ans lorsque je me suis inscrit au Conservatoire Royal de danse classique de Charleroi en Belgique.  Durant des semaines je suis passé et repassé devant cet austère bâtiment situé juste derrière le Palais de justice de la ville.  Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et, j’ai franchi les portes de l’école.  Les couloirs étaient remplis de gamines en « justeaucorps » roses qui me dévisageaient avec dédain, comme si je m’étais introduit dans le vestiaire réservé aux filles.  J’ai bien failli m’enfuir en courant, ces petits monstres me faisaient peur.  C’est à ce moment qu’une femme d’un certain âge m’a demandé très aimablement ce que je voulais.  J’ai bien entendu bredouillé quelques banalités avant de lui demander si le conservatoire était aussi ouvert aux garçons.  Si vous aviez vu le sourire de la dame !

Il y avait si peu d’adolescents mâles intéressés par cet art que m’on intégration fut presque immédiate.  Je me suis donc retrouvé deux à trois fois par semaine en cours de danse classique.  Au début je trouvais ça ennuyeux et humiliant car j’étais entouré de fillettes entre 6 et 8 ans.  J’ai pas mal bossé et très vite rattrapé mon retard.  Après une année, j’étais avec les filles de mon âge.  Etre élève-danseur au conservatoire avait pour avantage de participer aux spectacles du Palais des Beaux arts.  C’était un magnifique théâtre, siège du Ballet Royal de Wallonie, une grande compagnie dirigée par Anna Vos, une maîtresse femme.

Je ferai ma première apparition sur une grande scène dans le tableau dit « la chasse » du célèbre ballet « Gisèle » d’Adolphe Adam.  Les danseurs étoiles sont Ménia Martinez et Paolo Bortoluzi, moi je suis figurant, je ne l’oublierai jamais.
C’est incroyable de se retrouver sur cette immense scène, je suis oppressé, angoissé, un truc bizarre s’empare de moi, je ne sais pas encore que c’est le trac.  Je sens bien que ma place est là sur ces deux cents mètres carrés de planches, face à ces mille huit cents fauteuils rouges.  Je sens que ma vie est ici, au théâtre, c’est une évidence.

 

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Photo : La salle du Palais des Beaux Arts de Charleroi.

 

Les immenses coulisses grouillent de danseuses, de danseurs, de musiciens, d’habilleuses…

Les tutus, les guêtres de laine multicolores, les chaussons traînent partout.  Les gens de ma génération peuvent imaginer le feuilleton télévisé d’Odette Joyeux « L’Age heureux » qui faisait découvrir aux téléspectateurs les coulisses et l’ambiance de l'Opéra de Paris avec ses petits rats si particuliers.

Eh bien c’était tout à fait la même chose sans la vue sur les toits de Paris

 

Je suis chez moi lorsque je suis dans un théâtre. 

 

Toutefois, quelques temps après mes premiers pas sur scène, j’estime que les salaires des figurants sont trop minces.  Je vais le faire remarquer à la directrice et refuser de participer au spectacle à ce tarif-là.

Vous vous rendez compte, j’ai à peine 15 ans.  Si vous aviez vu sa tête !  Eh bien c’est incroyable mais j’ai obtenu une augmentation pour tous les figurants! Je ne suis pourtant devenu syndicaliste qu’à 50 ans !

 

Je le confesse, j'ai toujours été très pointilleux sur mes cachets d’artistes.  Jusqu’à mon dernier gala j’ai toujours refusé d’être mal payé.  Ou alors je me produis gratuitement pour faire plaisir à des amis ou soutenir une cause, là oui.
Je pense qu’en 1970, j’avais déjà compris certaines choses importantes du métier.  Tous mes sens sont en émoi lorsque je suis sur scène mais être danseur classique signifie, je le sais, une vie de sacrifices pour un salaire de misère, à moins d’être soliste ou étoile, et je sais déjà que je n’ai ni les qualités ni la volonté pour cela.  Ce sont des choses que l’on sent.

 

Je continue à suivre les cours de danse du conservatoire parce que cela me permet de rester dans la compagnie et de participer aux représentations, mais je sais déjà que je ne serai jamais un grand danseur.

En revanche, j’ai remarqué que mes yeux canailles et mes longs cheveux blonds plaisent beaucoup.  Dans les années qui suivront, mon aisance et mon grand sourire me permettront d’être constamment distribué dans des rôles de premier plan.  Le public ne regarde pas mes pieds mais ma tête, c’était important de comprendre ça.

 

Je pense avoir senti très jeune comment captiver un public.

 

En fin d’année scolaire du Conservatoire Royal de danse, il fallait se présenter à un concours et je détestais cela.  Pour moi ce n’était pas du spectacle mais de la compétition et je savais que je n’étais pas bon.  J’avais beau faire un grand sourire au jury, une pirouette ratée reste une pirouette ratée !  Le jour de l’examen, il a fallu qu’un de mes professeurs vienne me chercher à la maison pour être certain que je me présente à l’épreuve.  Pour une fois qu’ils avaient un garçon à présenter ils n’allaient pas risquer de le perdre.

 

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 Photo : Défilé de fin d'année du Conservatoire sur la scène du Palais Des Beaux-Arts de Charleroi. Je suis le seul garçon au centre!

 

 

 

Parallèlement à la danse classique, je continue des études traditionnelles mais sans éclat et sans passion.  Je suis élève à l’Athénée Royale de Charleroi.

 

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Photo : En 1972 à l'Athénée Royale de Charleroi. Je suis l'avant dernier à droite sur la photo. Amusant, à côté de moi se trouve mon ami d'enfance, Pierre Bolle. Il est aujourd'hui directeur du Palais des Beaux-Arts de Charleroi !

 


Je repense aux deux questions essentielles de ce livre.  Etait-ce si grave de vivre ces années d’études traditionnelles sans passion ? Me suis-je trompé ?

 

La réponse est oui.

 

On devrait mettre de la passion dans tout.  Je faisais un peu d’étude, un peu de danse, un peu de spectacle…

Je crois qu’il aurait été préférable de canaliser mon énergie sur un seul projet.  Me concentrer et me donner les moyens de progresser dans un domaine ou dans un autre plutôt que de rester moyen en tout. 

 

Sans vouloir rendre responsable qui que ce soit de mes échecs, j’ai peut-être manqué dans ces années-là d’un bon coach.  Une personne pour me dire :

            -C’est bien, fonce, vas-y, bosse mon garçon, crois-en toi !

 

Un autre défi me passe par la tête, je vais me présenter à l’examen d’entrée de l’Académie Royale des Beaux-arts de Bruxelles.

 

Une folie, car franchement je ne suis pas plus doué qu’un autre en dessin.  Je suis un jeune homme rêveur et un peu fantasque et j’imagine que je vais suivre le même chemin que le peintre René Magritte.  Il a étudié à l’Athénée de Charleroi comme moi.  En 1916 il intègre l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, s’en suivra le succès !

 

L’épreuve d’admission dans cette école est assez compliquée.  Après avoir envoyé une lettre de motivation, si vous êtes présélectionné, vous êtes convoqué pour des tests artistiques.  Il faut alors réaliser deux dessins, une nature morte imposée et un dessin libre.
Les locaux de cette institution prestigieuse sont étonnants, de grandes salles poussiéreuses pleines de chevalets et de statues en tous genres qui servent de modèles aux dessinateurs en herbe ou qui auraient pu servir de décors au tournage du film de Ron Howard, le « Da Vinci Code ».  Je suis vraiment très intimidé. 

 

Sur des centaines de postulants, une vingtaine seront retenus.  Incroyable, je suis admis en section architecture ! En toute modestie je pense que le nouveau « Magritte » c’est moi.  L’art me va bien pensais-je, mais Bruxelles la capitale aussi !

 

Je serai pendant deux ans un élève de l’Académie Royale des Beaux-Arts médiocre, il faut bien le reconnaitre.  Je n’ai absolument pas conscience de la chance que j’ai d’être dans cette école et pire, je n’ai absolument pas envie de devenir architecte !

 

Me suis-je trompé ? : oui, et sans commentaire.

 

Je fais tous les jours la navette en train entre Charleroi et Bruxelles, je sens que ma vie change.  Je me suis éloigné de ma famille, des cours de danse et de la scène.  Pour me consacrer à mes études ?  Absolument pas, elles ne m’intéressent pas.  Je suis en pleine mutation : « ADOLESCENT » quelle période affreuse !

 

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Je sens bien que je suis différent des autres, mais pourquoi, comment ?  Je me cherche, vous l’aurez compris.  En 1972 très franchement « le spectacle » est devenu la dernière de mes préoccupations.  Ce qui m’intéresse c’est ce sentiment étrange qui nait en moi.  Pourquoi suis-je si troublé par exemple lorsque je regarde Christian A, mon camarade de classe ?  Il était d’une beauté sauvage incroyable, l’archétype de l’artiste.  Il ressemblait à Julien Clerc dans « Hair ».
Et lui que pense-t-il de moi ?

 

Ce n’est plus l’odeur du théâtre qui m’attire mais l’appel de la chair !

Un jour, Christian me propose de venir passer la soirée chez lui et d’y rester pour la nuit !  Imaginez tout ce qui a pu se passer dans la tête de l’ado que j’étais !

 

Je voulais absolument passer du temps avec lui.  J’ai dû ruser auprès de mes parents pour qu’ils me laissent découcher.  J’ai inventé que j’allais assister à un concert et qu’il n’y avait plus de train entre Bruxelles et Charleroi après minuit pour rentrer.  Un copain de classe se propose de m’héberger, le tour était joué…

 

J’avais, comment dire, vraiment « mal au ventre » lorsque je regardais Christian.  L’expression est idiote, je sais, mais c’était vraiment ça.  Alors imaginer mon état, en me retrouvant au lit à ses côtés !

 

Ce fut effrayant et céleste. 

 

Je viens de découvrir l’amour, celui qui bouleverse, qui illumine et qui fait mal.  Et maintenant je suis fixé, je suis différent !

 

Me suis-je trompé en passant la nuit avec Christian ?

Oh que non !

 

Etais-ce si grave de mentir à mes parents ?

Mais non, il faut mentir à ses parents pour grandir, pour apprendre et se tromper.

 

En 1972, Véronique Sanson chante « Amoureuse », moi aussi.

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Yves Saint Laurent

Publié le par Adrien Lacassaigne

J’ai donc vu le film de Jalil Lespert, « Yves Saint Laurent » hier soir.

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Que dire d’un film où le talent est partout !

La réalisation élégante de Jalil Lespert. L’interprétation irréprochable de Pierre Niney et Guillaume Gallienne, les dignes petits-enfants de Robert Hirsch au Français.  Le Génie d’Yves Saint Laurent.  La force de Pierre Bergé.  La beauté de Paris et Marrakech

Tant d’excellence me donne envie de réécouter l’album d’Alain Chamfort « Une vie Saint Laurent » qui n’a pas eu le succès qu’il méritait.

 

 

C’est grand, c’est beau, c’est parfait.

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Guillaume Gallienne

Publié le par Adrien Lacassaigne

J’ai donc vu le film de Guillaume Gallienne, « Les Garçons et Guillaume à table ». J’ai passé un bon moment, certes mais à mon sens ce n’est quand même pas  « le film » de l’année.

Malheureusement une fois encore tous les effets sont dans la bande annonce ! 

C’est un bon film mais je préfère Guillaume Gallienne dans le rôle de comédien plutôt que celui de réalisateur. 

Quelle perfection il atteint  dans son jeu d’acteur, il est juste en tout.

Ce garçon est un « Stradivarius » du théâtre.  Quelle chance il a de pouvoir ainsi jouer les femmes sans l’ombre d’une ambigüité dans la critique !

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De mon temps (je hais cette expression) ce n’étais pas possible, hélas pour moi.

Lorsque j’ai débuté au théâtre mes maîtres Robert Hirsch, Jean Le Poulain et  Jacques Charon ne se travestissaient que pour le gala de l’union des artistes ou dans des soirées privées.

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Jamais ils ne leur seraient venu à l’idée de jouer « Lucrèce Borgia » comme va le faire Guillaume au Français !

En 1978, je pense avoir été le premier au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris  à proposer « La » scène de la biscotte extraite de la cage aux folles !

J’ai cru que des professeurs comme Pierre Debauche ou Antoine Vitez allaient s’étrangler ! Ils n’étaient pas homophobes mais il n’y avait pas de place pour ce genre de délires.

Merci, les temps ont changé et aujourd’hui Guillaume Gallienne, Michel Fau ou encore Olivier Py s’en donnent à cœur joie au plus grand bonheur des spectateurs. 

Dans les années « 80 » il n’y a eu que sur les scènes des cabarets que j’ai pu donner libre cours à mes extravagances. 

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Mais je n’ai pas dit mon dernier mot, les temps ont changés, pas mes envies de jouer des personnages « décalés »

 

 

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Robert Hirsch dans "Le Père"

Publié le par Adrien Lacassaigne

La nouvelle pièce de Florian Zeller, « Le Père », est époustouflante et Robert Hirsch est grandiose et bouleversant.

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Tout n'est pas expliqué, mais la trame est évidente. Le vieil André, personnage avec lequel Robert Hirsch fait un retour étourdissant, est devenu trop fragile et incohérent pour rester seul chez lui. Le spectateur entre immédiatement dans le désarroi de cet homme, dans ses vérités qui partent en morceaux grâce à l’écriture de Florian Zeller qui s'avère d'un éclat surprenant et d'une profonde humanité.

 

Ladislas Chollat, signe une mise en scène juste et brillante dans un très beau décor d'Emmanuelle Roy

On n'en apprécie également les partenaires de Robert Hirsch.

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D'abord Isabelle Gélinas, d'une magnifique présence et Patrick Catalifo, Élise Diamant, Sophie Bouilloux et Éric Boucher, ils sont tous très bien.

 

Robert Hirsch confirme ici, encore une fois, à 87 ans qu’il est le plus grand comédien français.

 

 Au Théâtre Hébertot à Paris.

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