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Le garçon en talons hauts - 27

Publié le par Adrien Lacassaigne

Je suis arrivé à Courchevel le soir du dernier spectacle de mes anciens collègues au « Saint Nicolas ». C’était le nom de la discothèque. L’ambiance était étrange, lourde, quelque chose était brisé. Les retrouvailles sont courtoises, mais sans plus. Nous avons soigneusement évité de parler de choses qui fâchent.

Maxine, Patrick et Philippe ont assisté à mon premier spectacle.

Maxine, Patrick et Philippe ont assisté à mon premier spectacle.

Il était évident que je n’avais plus envie de les suivre, mais il était également certain qu'ils n'avaient plus envie de travailler avec moi. Je ressentais une étrange sensation, un peu comme celle que doit sentir un couple qui divorce.

Patrick et moi à Courchevel.

Patrick et moi à Courchevel.

J’ai donc enchaîné seul le mois de janvier. Pas seul sur scène évidemment, d’autres artistes avaient été engagés. Il y avait Lisa qui imitait Marie Laforêt comme personne, une artiste absolument délicieuse. Je retrouvais aussi Sabrina By Night qui était venue travailler un peu avec nous à Bruxelles autrefois. Et la « surprenante » Stéphanie Trottoir, un drôle de personnage.

Le garçon en talons hauts - 27

J’ai vraiment apprécié ce mois à la neige. Remarquez, il y a pire comme endroit en janvier que Courchevel 1850 ! Le travail était très différent de celui que je connaissais avec ma troupe. J’étais beaucoup moins stressé de ne pas avoir le poids de tout le spectacle sur le dos. Je n’étais responsable que de mes prestations. Je dois d’ailleurs avouer que notre show n’était pas mirobolant. Individuellement, les artistes avaient de bons numéros, mais le tout manquait à mon sens de cohérence. Mais ce n’était plus mon problème.

Sabrina, Lisa et moi. Ambiance décontractée dans les loges.

Sabrina, Lisa et moi. Ambiance décontractée dans les loges.

Marie Laforêt par Lisa.

Marie Laforêt par Lisa.

Lisa et moi.

Lisa et moi.

Au quotidien, je vivais une solitude sereine.

Le garçon en talons hauts - 27
Sabrina et Lisa sur la terrasse de notre appartement.

Sabrina et Lisa sur la terrasse de notre appartement.

J’ai évidemment fait mes premières glissades sur les pistes des trois vallées. Je n’avais jamais skié de ma vie, mais Pierre un magnifique jeune client de la discothèque s’est très vite proposé de m’initier.

Le garçon en talons hauts - 27
Le garçon en talons hauts - 27Le garçon en talons hauts - 27

J’ai découvert autre chose, mon statut privilégié d’artiste de cabaret !

« Le Saint Nicolas » était la seule boîte à proposer un spectacle transformiste. Il était par conséquent un lieu incontournable pour les noctambules de la station. Je vais pénétrer l’univers des touristes les plus fortunés. (A l’époque il ne fallait pas obligatoirement parler russe.) Ce genre de clientèle adorait nous apprivoiser. De ce fait, nous étions très régulièrement invités dans les plus grands restaurants et palaces de la station. Où alors, c’était les patrons d’établissements à la mode qui nous invitaient. Il était impératif pour eux que leurs affaires aient l’image d’endroits branchés. Et pour cela, rien de mieux qu’ils soient fréquentés par des artistes comme nous. Bien souvent les patrons de bars nous disaient :

-Vous passez prendre l’apéro ? Vous venez « en femmes » bien entendu, c’est plus délire !

Le garçon en talons hauts - 27

Mais évidemment, prend moi pour une conne !

Une « créature » rousse assise à un bar à 19h, cela crée de l’effervescence ! Il est évident que le commerçant s’offrait une belle animation au prix de quelques coupes de champagne. Mais comme nous n’avions rien de mieux à faire, nous participions à la mascarade ! Je me suis donc régulièrement retrouvé en début de soirée, en talons hauts, dans les rues enneigées de Courchevel.

Le garçon en talons hauts - 27
Le garçon en talons hauts - 27

Je croisais les derniers sportifs qui rentraient se changer à leurs hôtels pour entamer une nuit de folie. Ils me criaient :

-A tout à l’heure, on vient voir le spectacle, on boira un verre ensemble après…

En réalité, j’étais « homme sandwich » mais sans les pancartes et en talons hauts !

Un soir, il avait neigé plus que d’habitude, j’avais beaucoup de mal à traverser la rue avec mes escarpins. On aurait pu imaginer que j’étais totalement ivre. A un moment, je vois une camionnette de gendarmerie s’arrêter à ma hauteur. Je me suis dit « eh merde, ils vont me chercher de noises », en réalité ca c’est passé tout autrement. Les gendarmes sont sortis du véhicule et sont venus à ma rencontre :

-Voulez-vous que l’on vous aide ?

J’étais stupéfait !

Pour la saison d’hiver à Courchevel, des dizaines de gendarmes venaient renforcer le contingent habituel. Ils sont en général jeunes et passionnés par le ski. Bref, ils étaient absolument charmants. Les jours qui ont suivi, bien souvent lorsqu’ils me croisaient dans les rues, ils s’arrêtaient et me disaient :

-Adrien, monte, tu vas où ? Viens on t’emmène.

Parfois, il était très tard, ils me reconduisaient chez moi. « Le jeune gendarme en renfort pour la saison d’hiver n’est pas farouche » ! Oh je peux le dire maintenant, il y a prescription. Ils montaient prendre un dernier verre et allez savoir pourquoi, sur les photos qu’il me reste, ils sont tous en caleçons !

Le garçon en talons hauts - 27

Bref, vous l’aurez compris nous avions une vie effervescente en dehors du spectacle. Que cela soit les clients ou les patrons qui nous invitaient, nous vivions comme des « Princes ». Je ne sais à combien me serait revenues mes additions au Byblos, au Chabichou ou à La Bergerie pour ne citer que ces établissements, si j’avais du ouvrir mon portefeuille.

Et c’est sans parler des personnalités qu’il nous était possible de côtoyer de très près. Je me suis par exemple retrouvé un soir à la table de « Baby Doc ». J’ignorais absolument qui était ce monsieur. C’est un serveur du restaurant qui m’a dit discrètement :

-Tu sais qui c’est ?

-Non, c’est qui ?

-Un dictateur chéri ! (On dit beaucoup de « Chéri » dans ce milieu.) Il y a trois ans il était encore président de la République d'Haïti !

-Ah bon !

J’ai préféré quitter discrètement la table pour me joindre à celle de Gérard Majax. L’ambiance y était beaucoup plus festive !

Comment faire disparaître un verre de Get 27 avec Gérard ?

Comment faire disparaître un verre de Get 27 avec Gérard ?

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Le garçon en talons hauts - 26

Publié le par Adrien Lacassaigne

Je retrouve donc mes deux complices à Genève. Ils sont en contrat à « La Garçonnière » pour un mois. L’appartement qui est réservé aux artistes, avenue François Adolphe Grison à Chêne Bourg est suffisamment grand. Ils se proposent de m’héberger. Ils seront extrêmement discrets quand à l’échec amoureux que je venais de vivre. Dans les mois qui vont suivre, Philippe envisage de poursuivre sa route en solitaire. Maxime a dans la tête de créer sa propre troupe. Je comprends donc très vite que les « Hirondelles » ne renaîtront jamais. Je suis pris à mon propre jeu. Maxime donnera comme nom à sa nouvelle compagnie, « Les Particules ». Il sera rejoint par Patrick, alias Gloria Von Strass. Un garçon extrêmement doué avec qui nous avions déjà travaillé à Bruxelles. Son seul défaut était de ne pas être très sûr de lui alors qu’il avait un talent fou.

A son propos, je me souviens de cette anecdote à Bruxelles. J’avais parmi les artistes que je dirigeais au moins trois garçons capables d’imiter parfaitement Sylvie Vartan. C’est pourtant à Patrick que j’avais demandé d’interpréter ce rôle. Il était très doué en maquillage, la ressemblance serait parfaite. Seul petit souci, Patrick avait des rondeurs ! C’est justement cela que je trouvais intéressant. Je voulais proposer une Sylvie Vartan « décalée ». Il avait été étonné de mon choix mais avait accepté de se prêter au jeu. Toutefois, je sentais que malgré l’énorme succès qu’il remportait avec ce numéro, quelque chose le chagrinait. Je lui ai demandé pourquoi il semblait si malheureux d’imiter Vartan et il m’a répondu :

-J’aime bien ce numéro mais les gens rient de moi !

Je lui ai rétorqué immédiatement :

-Non Patrick, les gens rient grâce à toi ! C’est très différent.
Bref, le choix de Patrick pour constituer sa nouvelle troupe ne m’a pas surpris venant de Maxine.

Patrick et Maxine préparent les nouveaux costumes des "Particules" dans l'appartement des artistes à Chêne Bourg en Suisse.

Patrick et Maxine préparent les nouveaux costumes des "Particules" dans l'appartement des artistes à Chêne Bourg en Suisse.

En revanche j’étais plus circonspect quand à la troisième personne, un certain Marc Lorens, qui sortait de nulle part. Là, j’avoue n’avoir jamais compris.

Le soir de mon arrivée en Suisse, je suis évidemment allé les applaudir à « La Garçonnière ». Le patron, Frédéric Richner m’aperçoit au bar et il me dit :

-Mais qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi n’est tu pas sur scène avec tes partenaires ?

Je lui ai sommairement raconté mes mésaventures amoureuses. Frédéric m’a dit :

-Si tu veux travailler, tu commences dès demain.

Je suis donc remonté sur scène avec Maxine et Philippe pendant quelques jours.

A ce même moment, Jacques Villeret était en tournée avec la pièce « C'est encore mieux l'après-midi » de Ray Cooney, mise en scène de Pierre Mondy. Villeret et la troupe étaient installés pour plusieurs jours au Grand Théâtre de Genève. Un soir, un des serveurs de « La Garçonnière » nous dit que les comédiens du grand théâtre avaient prévu une sortie. Ils avaient réservé une table pour ce soir. Il y avait souvent des personnalités dans ce club, il en fallait plus pour nous impressionner.
Nous avons donc débuté notre spectacle comme d’habitude. Et là, sur scène j’ai eu un choc. Il était assis juste à côté de Jacques Villeret. Je venais de reconnaitre mon compagnon de cours de théâtre. Nous étions sortis ex aequo avec un premier accessit du cours Jacques Fontan à Paris, il y a dix ans. Jean-Pierre Rochette me regardait me déhancher en faisant du play-back ! Le sentiment de honte que j’ai vécu à ce moment-là est indescriptible. Je me suis à peine risqué à un petit clin d’œil pour lui signifier que je l’avais reconnu et surtout qu’en effet c’était bien moi !

Jean-Pierre Rochette

Jean-Pierre Rochette

Jean-Pierre est forcément venu me rejoindre en coulisses après le spectacle. J’ai eu droit à l’inévitable question :

-Mais qu’est-ce que tu fous là ?

Alors je lui ai dit :

-Je donne un coup de main à des amis à qui il manquait un artiste et je rentre préparer une nouvelle pièce à Bruxelles. Le gros mensonge ! Je sais c’est moche, très con et très lâche. ! J’ai vécu cet épisode comme une déchéance. Jean-Pierre, lui avait trouvé notre spectacle superbe. Jacques Villeret aussi, mais ce n’était pas un homme facile à aborder.

Une chose est certaine, je ne m’assume plus du tout. Rien ne va plus, ni dans ma vie privée, ni sur scène.

J’imite encore Mylène Farmer qui chante :

-Bulle de chagrin, boule d'incertitude. Tant de matins, que rien ne dissimule. Je veux mon hiver m'endormir loin de tes chimères. Je sais bien que je mens, je sais bien que j'ai froid dedans…

Les nouveaux partenaires de Maxine, eux arrivaient pour répéter avec lui. J’assistais à la naissance de leur troupe sans véritable émotion, ni joie, ni peine, ni colère ni regrets. A la fin du moi, Frédéric Richner, le patron de la Garçonnière m’a dit :

-Tiens, voici un contrat, il est signé de ma main, il ne manque que les dates. Tu es ici chez toi, tu viens quand tu veux ! Un seigneur Monsieur Richner, mais j’espérais bien ne jamais devoir me servir de ce cadeau.

J’ai toujours le contrat au fond de ma boîte à souvenirs...

A la fin du mois, je n’avais rien d’autre à faire que de rentrer en Belgique. Juste avant de reprendre la route, je me suis un peu promené dans Genève. J’adore cette ville et je me disais que je n’y reviendrais peut-être pas de si tôt. A un moment mon attention s’est portée sur un livre posé sur la plage arrière d’une voiture en stationnement. La couverture était orange et jaune. Il y avait le visage d’un homme, cheveux très court, portant des lunettes. Le titre c’était, « Au loin la liberté » le livre était signé du Dalaï Lama. Je me suis immédiatement rendu dans la librairie la plus proche pour me le procurer. C’est le premier bouquin que j’ai acheté. J’y ai probablement vu un heureux présage pour l’avenir.

A Charleroi en Belgique, je retrouve Jean-Michel Thibault, mon ami, metteur en scène et depuis peu propriétaire du théâtre du Vaudeville. Depuis l’époque de « La Comédie », il m’avait gardé en amitié. Je vais bien entendu lui raconter tous mes malheurs, sentimentaux et professionnels.
-Tu sais Jean-Michel, rien ne va comme je l’avais imaginé. Je rêvais avec Philippe d’avoir une vie de couple comme celle que tu vis avec Jean-Louis, et Philippe aujourd’hui ne fait plus partie de ma vie. Je voulais faire une carrière de comédien, et tu vois où j’en suis…

Jean-Michel m’a répondu :

-Tu sais bonhomme, je n’ai pas l’habitude d’étaler ma vie privée mais là, il le faut. Tu es quand même un peu naïf ! Depuis des années ma vie est un enfer. Jean-Louis est alcoolique ! Depuis vingt cinq ans j’ai tout essayé. Je n’en peux plus et je viens de prendre la décision de le quitter.

Je n’en revenais pas, un couple si parfait ! Et Jean-Michel ajouta :

-Et ta carrière !!! Mon dieu ta carrière… Tu as à peine 30 ans!

J’ai répondu :

-32 !

A cet âge-là, deux ans ça compte.

-J’ai peut-être une idée. Tu as envie de refaire du théâtre ?

-Oui, j’adorerais ça.

-Cela fait longtemps que j’ai envie de monter « Pauvre France » la pièce de Sam Bobrick et Ron Clark adaptée en français par Jean Cau. Tu serais parfait dans le rôle de José.

-Mais c’est une idée géniale.

-Nous pourrions même proposer le rôle du père à Gérard Gilles. Cela serait formidable de recréer votre duo de « La Comédie », non ?

-Et comment !

L’opportunité est trop belle, je n’hésite pas une seconde à dire oui. Dans l’élan, Jean-Michel va même me faire une proposition originale.

-Nous pourrions programmer la pièce tous les soirs à 20h. Après la représentation, il y aurait un entracte pour que les gens profitent du bar. Ensuite nous pourrions proposer un spectacle de transformistes ! Décidément pensais-je, on y revient toujours. Je n’ai pas caché mon hésitation à Jean-Michel. Il me dit :

-Ce soir, j’organise un petit diner à la maison avec quelques amis, viens nous en reparlerons.

Je suis arrivé vers 20h à la propriété de Jean-Michel et Jean-Louis à Marcinelle Bruyère. Il y avait là quelques messieurs forts sympathiques. A l’apéritif, l’un d’eux s’est approché de moi, sa coupe de champagne à la main. Il me dit :

-Alors, il parait que vous hésitez à nous monter votre revue au théâtre du Vaudeville ?

Pour savoir cela il devait être un intime de Jean-Michel. Et il continua :
-Je suis très déçu, moi qui croyais découvrir votre travail. Nous sommes tous les deux de Charleroi mon garçon, et l’on m’a rapporté que vous étiez « mon successeur ». On a du se tromper, moi j’aurais dit oui immédiatement ! Au fait excusez-moi, je ne me suis pas présenté, je m’appelle Guy. Mais on m’appelle plus souvent « Zoa ».

Oh mon dieu !

-Vous êtes « la » ZOA ?

-Oui, il parait. Ferme la bouche mon garçon !

La Grand Zoa, le Roi des nuits Bruxelloises des années "70".

La Grand Zoa, le Roi des nuits Bruxelloises des années "70".

Jean-Michel nous observait de loin, il est venu nous rejoindre.

-Je vois que les présentations sont faites. Alors, cette revue avec les Hirondelles, on la présente oui ou non ?

C’est Zoa qui a répondu pour moi.

-Mais évidemment, ce n’est pas quatre « travelottes » qui vont nous emmerder ! Va on trinque ! A ton succès ma grande !

Et il a ajouté :

-J’ai beaucoup entendu parler de toi. Tu es un emmerdeur il parait, mais ton travail est excellent. Il fallait que la relève vienne de Charleroi. Bravo ma fille !

Pour tenir de tels propos, je suppose que Zoa n’était pas à sa première coupe de champagne, mais comment voulez-vous après ça que je refuse de jouer avec les Hirondelles au Vaudeville ?

J’ai trinqué avec lui, fier comme Artaban.
Après réflexion, c’était pour moi une belle occasion de réunir une dernière fois les « Hirondelles » au grand complet. La pièce étant un vaudeville sur fond d’homosexualité, un spectacle de transformistes n’était pas totalement déplacé.

Marché conclu avec le directeur du théâtre, il ne me reste plus qu’à convaincre Maxine, Philippe et Pinky. Ces trois-là ne vont pas se faire prier et, il a été convenu que nous présenterions la revue des « Hirondelles » pour la dernière fois en novembre 1988 à Charleroi en Belgique. La boucle était bouclée.

Il fallait que je sois en bonne condition physique car après avoir joué la pièce, je n’avais que trente minutes d’entracte avant d’enchainer avec la revue des Hirondelles. Et dans les deux cas, mon rôle n’était pas des moindres.

Mon prénom n'avait pas encore été changé.

Mon prénom n'avait pas encore été changé.

J’ai eu énormément de plaisir à me remettre au théâtre. Le duo que je formais avec Gérard Gilles fonctionnait de nouveau à merveille. Il faut dire que le rôle de José c’était du « sur mesure » pour moi. C’est une grande gueule efféminée… Les critiques étaient encourageantes :

-Adrien Lacassaigne est une réelle personnalité théâtrale. Très présent et professionnel dans le rôle du petit ami José, Adrien Lacassaigne est surtout brillant dans son remarquable « duo », tour à tour tendre et rosse avec Gérard Gilles au début du deuxième acte, où règne une chaleureuse complicité d’acteurs. Michel N’Diay

-Adrien Lacassaigne a toute l’exubérance envahissante qui convient pour donner son relief au personnage délicieux de José. Claude Destabel.

Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.
Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.
Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.

Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.

Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.
Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.

Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.

Pauvre France , Gérard Gilles, Roland Michaux et moi.

Pauvre France , Gérard Gilles, Roland Michaux et moi.

Je règle les éclairages du théâtre du Vaudeville, juste avant la revue.

Je règle les éclairages du théâtre du Vaudeville, juste avant la revue.

Sur la scène du Vaudeville avec E.T.

Sur la scène du Vaudeville avec E.T.

Cette période a donc été une formidable transition. Après ce spectacle, mes trois collègues ont repris la route. Moi, je suis resté dans ma ville natale. J’ai posé mes valises chez ma tante, que tout le monde autour de moi appelait « Marraine Renée ». La sœur de papa était veuve depuis quelques années. Ils n’avaient pas eu d’enfant, de ce fait, Marraine Renée nous avait toujours considéré mon frère et moi comme telle. Elle souhaitait que j’arrête de bouger, que je trouve un bon travail et que je m’installe à Charleroi. Son mari ayant été président du parti socialiste de Charleroi, elle avait encore quelques relations. Elle se proposait de m’aider à trouver un poste d’employé à « La Mutualité » ! Elle me dit en plus :

-Et quand je ne serai plus là, tu hériteras de cette maison, tu habiteras Gozée ! Rien ne t’empêche de faire un peu de théâtre de temps en temps pour t’amuser…

J’adorais ma tante mais sa vision de mon avenir m’a effrayé. Pas question pour moi de me retrouver derrière un bureau. Je me suis dis : bon, je fais quoi ?

Marraine Renée.

Marraine Renée.

Hélas, très vite je vais me rendre compte que sur le plan professionnel, personne ne m’attend. Je ne trouve pas de travail. Je ne suis plus du tout capable de danser, ce n’est même pas la peine d’envisager un retour au Palais des Beaux arts. De toutes manières je n’y connais plus personne. La télévision belge me propose de temps en temps un petit tournage, sans plus. J’ai bien fait quelques auditions pour jouer au théâtre à Bruxelles mais sans succès. Le pire, il faut bien l’avouer, c’était de vivre en Belgique. Je n’avais plus ma place à Bruxelles. Charleroi me semblait triste à mourir. C’était difficile après avoir vécu à Paris, Marseille, Cannes, Aix-en Provence, Toulouse, Genève…
D’autant que la capitale du pays noir n’avait vraiment rien de sexy ! Je suis perdu, je suis libre mais je ne sais pas quoi faire de cette liberté.

Pendant ce temps-là, Maxine, Philippe et Patrick assurent les tous derniers engagements qui avaient été signés il y a plus d’un an sous le nom des “Hirondelles”. Ils arrivent à Courchevel mais là, le patron de l’établissement leur fait une grosse colère. Il ne me voit pas au programme et menace de rompre le contrat si je ne viens pas immédiatement les rejoindre.

Maxine me téléphone pour m’exposer la situation. Je décide de mon côté d’appeler le propriétaire de la discothèque en question et je lui propose un marché. Il garde Maxine, Philippe et Patrick pour décembre et moi je viendrais en janvier. Le marché est conclu.

Je suis satisfait de cet arrangement même si il m’oblige à rechausser mes talons hauts. De toute manière, je n’ai pas vraiment d’économies, l’argent se fait rare il fallait que je trouve du travail, et vite. Un constat s’impose, la seule chose que je sache faire vraiment et pas trop mal dans l’immédiat c’est le transformiste. Je me suis dit, tu n’as pas vraiment le choix !

A mon départ, marraine Renée me confiera que si elle souhaitait que je reste ce n’était pas vraiment pour que je trouve un bon travail. Elle me dira :

-Je t’ai vu sur scène, tu es bien. Tu trouveras toujours du travail. Mais… Je me sens si seule. Je n’avais pas d’autres choix que de lui répondre :

-Ecoutes, je vais un mois à Courchevel, je reviens et on en parle, OK ?

-“Take it easy boy”…

M’a-t-elle répondu.

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Le garçon en talons hauts - 25

Publié le par Adrien Lacassaigne

En octobre 1988, Pascal et moi nous sommes donc installés dans un studio au 37, rue Condorcet dans le 9ème arrondissement de Paris.

Le garçon en talons hauts - 25

Ses importantes qualifications lui avaient permis de trouver rapidement un emploi. Moi, je n’ai même pas songé un seul moment à chercher du travail. Je jouais un nouveau rôle, « épouse modèle ». J’ai décoré l’appartement. Je préparais les repas pour que tout soit prêt lorsqu’il rentre. Le soir, il se mettait au piano pour me jouer quelques morceaux classiques qu’il affectionnait particulièrement. Nous étions en plein cliché, une romance de série « B ». Parfois, je luis proposais d’aller voir un spectacle mais le soir, il était fatigué par sa journée de travail. Il me disait :

-Vas-y toi, tu n’as pas besoin de moi…

C’est comme cela que j’ai découvert au Théâtre de Paris « Starmania », tout seul. J’ai adoré la création de Michel Berger et Luc Plamondon, cela m’a même un peu donné l’envie de remonter sur scène. Il y avait dans la distribution une chanteuse belge époustouflante, Maurane.

Mon amoureux s’était totalement investi dans sa nouvelle entreprise, moi je commençais à trouver le temps long. J’ai un moment imaginé retourner chez Michou, mais je me disais que le mari d’un ingénieur ne pouvait pas être transformiste ! Pauvre dinde !

Avec mon chien Caiüs dans notre studio de la rue Condorcet. Heureusement, il était à mes côtés.

Avec mon chien Caiüs dans notre studio de la rue Condorcet. Heureusement, il était à mes côtés.

Très vite Pascal s’est absenté les week-ends. Il me disait qu’il retournait chez ses parents à Neuilly. Il n’avait jamais été question de me présenter à la famille qui ignorait tout des préférences du fils parfait. La réalité était tout autre.
Mes dernières semaines de contrat avec « Les Hirondelles », j’étais au « Club 7 » à Cannes, je vous l’ai dit. Ce que j’ignorais c’est que pendant que j’étais sur scène, Pascal se faisait outrageusement draguer par les gigolos de la maison. Et apparemment, il a adoré ça. Il rattrapait le temps perdu par sa jeunesse extrêmement studieuse. Je n’ai rien vu venir.

Donc, en réalité mon bel amant prenait l’avion tous les week-ends pour aller retrouver son nouvel amoureux à Cannes !

J'ai aussi trouvé cette photo d'un garçon dans notre salle de bain. Plus de doute !

J'ai aussi trouvé cette photo d'un garçon dans notre salle de bain. Plus de doute !

Un jour, je suis rentré à notre studio, il y avait un mot à mon attention :

-Courage, la vie n’est pas finie. Tu peux aller plus loin dans ta carrière. Ta famille t’aime. Tes amis sont fidèles…et je ne suis pas très loin. Garde confiance en toi. J’ai honte. Pascal.

C’était clair, la romance était finie pour moi. J’ai pleuré des jours entiers. En même temps, je me disais, je le savais, c’était trop beau pour être vrai.

J’ai rassemblé mes affaires et suis parti retrouver mes frères de spectacle, Maxime et Philippe qui étaient en contrat à Genève. Au passage, en partant j’ai arraché les rideaux de la baie vitrée de notre salon. J’en ai fait une robe longue absolument divine. D’où cette réputation que j’avais de faires mes costumes dans de vieux rideaux !

Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Pascal jusqu’à ce jour de 1993. Je me changeais dans les vestiaires du « Gymnase Club Nation » à Paris, après ma séance de sport. Je sentais dans mon dos le regard appuyé d’un garçon. Je me suis retourné, c’était lui, c’était Pascal.
Nous avons échangé quelques banalités. Je le sentais un peu gêné, je n’ai pas insisté. Je l’ai observé quitter le club, il avait sur le dos un vieux loden vert. Je l’ai regardé partir sans broncher, il sortait définitivement de ma vie. Je vous avoue pourtant avoir fait une recherche sur Facebook pour essayer de le retrouver. Non pas pour entrer en relation avec lui et le mettre mal à l’aise. Je voulais simplement savoir ce qu’il était devenu. Il est probablement marié et père de famille. Ma recherche est restée veine. Mais si il devait tomber sur ces quelques pages qui lui son consacrées, je voudrais qu’il sache qu’il m’a rendu très heureux. Je lui dis merci. Vous connaissez la phrase un peu « cliché » du philosophe allemand Friedrich Nietzsche, «Tout ce qui ne tue pas rend plus fort». Ce fut le cas mon cher Pascal.

Aujourd’hui, je suis même capable de dire que cette phrase est extraite de l’essai « Le crépuscule des idoles » publié en 1888. Ca en jette, non ?

La romance avec Pascal n’a pas duré certes mais elle fut un élément déclencheur incontestable pour la suite de ma vie. A partir de ce moment-là, je vais m’intéresser à d’autres choses qu’à mon métier de transformiste.

Un gagne-pain que j’ai envie d’arrêter, ça c’est certain. Ceci dit, je gagne très bien ma vie en me déguisant en fille. Le job est confortable, sans peine, mon salaire équivaut à celui d’un jeune médecin ! Ca ne va pas faciliter ma décision.

Nous sommes, je vous le rappelle en 1988, mes adieux ont donc duré 25 ans ! Plus longtemps que ceux de Marcel Merkes et Paulette Merval ! (les plus jeunes iront sur Wikipédia pour découvrir qui ils sont !)

Serais-je un peu cabotin en plus ?

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Le garçon en talons hauts - 24

Publié le par Adrien Lacassaigne

Les heures, les jours, les semaines se sont soudainement mises à passer très vite. « Le Piano Blanc » allait enfin ouvrir ses portes. Diner de gala en grande pompe avec pour invitée d’honneur Mademoiselle Jane Russell.

Jane Russell avec nous sur la scène du Piano Blanc.
Jane Russell avec nous sur la scène du Piano Blanc.

Jane Russell avec nous sur la scène du Piano Blanc.

« Les Hirondelles » ne seraient pas seules en scène. Le propriétaire nous avait annoncé la venue de trois autres artistes. C’est Maxime qui m’a révélé la nouvelle :

-Tu sais nous allons travailler avec Gribouille et Audrey Carelle.

Très bien, je connaissais le travail de ces deux-là, c’était d’excellent professionnels. Parfait !

-Et qui est le troisième ?

Demandais-je à Maxime. Il y eu comme un malaise…

Mon partenaire connaissait ma période « Michou » et toutes les anecdotes qui s’y rapportaient. Parmi elles, mon supposé flirt avec le compagnon de la star de la maison en tournée au Japon. Ce dernier, ayant appris la nouvelle à son retour, avait décidé de me faire la peau !

-C’est Richard Flèche, le troisième ! Tu vois qui c’est ?

Me dit maxime.

Je crois avoir changé de couleur ! Comment oublier celui-là même qui m’avait donné envie de faire ce métier. J’espérais juste qu’il avait oublié cette histoire de flirt avec son « boy-friend » et cette furieuse envie de me casser la figure.

Nous avions rendez-vous au « Piano Blanc » un après-midi pour la mise en place de l’ordre de passage du spectacle. En arrivant sur le parking, j’ai aperçu par les fenêtres, les artistes assis autours d’une table, ils nous attendaient. Maxime et Philippe sont arrivés les premiers. J’ai prétexté un truc bidon pour arriver bon dernier, retardant ainsi le plus tard possible ma rencontre avec Richard Flèche. Je n’en menais pas large, je peux vous l’assurer. Arrivé près de l’endroit où les artistes étaient installés, j’ai fait un tour de table pour les saluer. C’est le patron de l’endroit qui faisait les présentations. Arrivé à la hauteur de Richard, je lui ai tendu la main. Le patron lui dit :

-Richard vous connaissez bien entendu le créateur de la troupe des Hirondelles ?

Richard flèche m’a regardé fixement avant de répondre sur un ton qui n’appartient qu’à lui :

-Je sais très bien qui il est !

Il m’a tendu la main et nous nous sommes salués cordialement. Ouf, le poing dans la figure ce n’est pas pour tout de suite, pensais-je.

Richard Flèche en coulisses

Richard Flèche en coulisses

Richard Flèche

Richard Flèche

Dans la loge, je m’étais installé pas très loin de lui pour l’observer discrètement. Cet artiste me fascinait, il était à la fois, arrogant et éclatant. J’adorais aller en coulisses l’observer pendant ses numéros. Pour moi, il était une légende, je n’en revenais pas de travailler sur la même scène que lui. L’ambiance était décontractée alors un soir, nous avons fini par mettre sur le tapis la fameuse histoire du flirt avec son compagnon. J’avais l’impression qu’en réalité cela l’amusait plus qu’autre chose.
Richard entretenait volontiers sa réputation diabolique, mais il n’en était pas moins un être délicieux. Il suffisait de se donner la peine de le découvrir.

Je lui ai dit :

-Nous n’allons quand même pas nous battre pour si peu ! Qui plus est, tu viens de subir une intervention chirurgicale importante aux mâchoires. Ca serait ballot de se prendre un coup de poing, non ?

« Balle au centre » !

Mon maître venait de comprendre que j’avais tout appris de lui.

Richard et Danny vivent aujourd’hui des jours paisibles à Bormes les Mimosas. Ils sont grands-pères. Parfois dans ma campagne tourangelle, lorsque j’ai le blues de ces années là, je me verrais bien me prendre une bonne cuite au champagne avec Richard. Nous dirions des horreurs sur le monde qui nous entoure comme nous savions si bien le faire en ce temps là.

Les artistes du Piano Blanc.

Les artistes du Piano Blanc.

L’été 1988 se termine, mon ingénieur en informatique doit trouver du travail. Pascal projette de rentrer sur Paris. Pour lui c’était évident, j’allais le suivre. J’en avais très envie mais, il y avait un « Mais ». A chaque fois qu’il parlait de notre installation je lui disais que j’allais y réfléchir.

Fin d’été, « Les Hirondelles » sont au « club 7 » à Cannes. Nous nous y produisons souvent depuis le début de notre tournée, c’est un endroit fort sympathique.

Sur la scène du "7" à Cannes.

Sur la scène du "7" à Cannes.

Un soir, je suis arrivé dans la loge pour me préparer. Maxime et Philippe était déjà là, ils se maquillaient en silence. J’ai immédiatement senti qu’il se passait quelque chose, mais quoi ?

-Tout va bien ?

Leur demandais-je. Pas de réponse !

Après un moment, n’y tenant plus, Maxine se retourne vers moi, me regarde fixement et me dit :

-Tu aurais quand même pu nous l’annoncer toi-même !

Dit-il glacial. Je lui ai répondu :

-Vous annoncer quoi ?

Maxime :

-Que tu nous quittais pour monter vivre à Paris avec Pascal !

Eh merde ! Pascal sans le vouloir avait parlé de notre future installation à Paris. Un peu lâchement cela m’arrangeait. Il avait pris la décision que je n’arrivais pas à prendre. Il avait annoncé la chose aux Hirondelles ce qui m’aurait été extrêmement douloureux. Philippe n’a rien dit comme d’habitude. Maxime, lui était extrêmement déçu, je le sais. Il ne pensait pas au spectacle, un artiste comme lui retrouverait du travail immédiatement, c’est certain. Il a vécu cet épisode comme une trahison amicale. Il avait raison, j’ai été nul sur ce coup-là.

Maxime était furieux mais en réalité il me comprenait. Il y a quelques temps, il était tombé fou amoureux lui aussi. C’était d’un jeune chef de cuisine à Aix-en Provence. Il s’appelait aussi Olivier, nous l’avions surnommé « Toto ». Le jeune homme était hétérosexuel mais il fréquentait le club dans lequel nous nous produisions, ça n’avait rien d’exceptionnel. Un soir il a demandé à me parler.

-J’ai besoin de tes conseils. Je ne sais pas comment m’y prendre, je ne suis jamais sorti avec un garçon. Comment faire pour plaire à Maxine ?

Je lui ai répondu :

-Ne fait rien, tu lui plais déjà.

Quelques jours plus tard, Maxime est venu me voir pour me dire :

-Ecoute, j’ai envie de passer du temps avec Olivier, rien que lui et moi. Nous allons partir deux mois en Thaïlande. Tu vas pouvoir te débrouiller pour le spectacle ?

Evidemment que nous allions nous débrouiller. Comme lui refuser cela ? Je ne l’avais jamais vu aussi heureux.

A leur retour de Bangkok, Maxine n’a pas eu besoin de mettre un terme à sa carrière, lui. Les parents de son amoureux ont exercé une telle pression sur leur fils que ce dernier a disparu sans un mot, sans une explication. Maxime en a beaucoup souffert et en souvenir de cette événement, il m’a dit :

-Si tu es certain que cette histoire avec Pascal en vaut la peine, vas-y fonce. Philippe et moi on va se débrouiller.

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Le garçon en talons hauts - 23

Publié le par Adrien Lacassaigne

Immédiatement après l’enterrement de papa, « Les Hirondelles » ont pris la direction de Villeneuve Loubet dans les Alpes Maritimes pour faire l’ouverture d’un nouveau dîner spectacle, “Le Piano Blanc”.

Arrivés sur place, quelle ne fut pas ma surprise de voir un immeuble en construction, bien loin d’être achevé.

Le garçon en talons hauts - 23

Le propriétaire voulait absolument notre troupe pour son ouverture. Il a donc décidé de nous garder sur place. En attendant qu’il puisse ouvrir son lieu, il nous payait comme si nous avions travaillé tous les soirs ! Nous sommes donc rémunérés pour aller à la plage, et on ne va pas s’en priver. Ca tombe bien, j’avais vraiment besoin de me reposer. Des tas de questions me passent par la tête, la plus importante : qu’est-ce que j’ai envie de devenir ? J’ai déjà 32 ans. Inutile de vous dire que mon moral est au plus bas. Il va à ce moment précis, m’arriver un truc improbable. Juste au moment où je m’y attendais le moins, je n’y pensais pas, je n’en avais même pas envie, ça n’était pas le moment. Pourtant, je vais tomber amoureux !

Nous allions tous les jours prendre le soleil sur les bords de la Méditerranée. Pour ne pas nous mélanger aux touristes nous avions choisi la plage de la « batterie ». Elle était située le long de la ligne de chemin de fer qui longe la route du bord de mer. C’était un peu dangereux d’accès car il fallait traverser les voies mais l’endroit était connu pour son charme et sa discrétion si vous aviez envie de faire des rencontres coquines ! Tous les après-midis, nous étendions nos serviettes sur ces grands rochers posés là comme de multiples terrasses individuelles. Ce 7 juillet, j’avais emporté à la plage un sac de cerises. Un kilo de fruits rouges qui allait être déterminant pour le reste de ma vie. J’étais allongé, pensif, probablement un peu ailleurs, le casque de mon walkman sur les oreilles.
Je plongeais machinalement la main dans le pochon, je portais le fruit à ma bouche et je me débarrassais des noyaux en les balançant négligemment à la mer. J’ai fait ça tout l’après-midi. En voilà un événement palpitant, vous ne trouvez pas ?

Vers 17h, comme tous les jours, Maxime et Philippe qui n’étaient pas très loin de moi me criaient qu’il était temps de rentrer pour nous préparer. Nous prenions tous les soirs l’apéritif à Nice où à Cannes avant d’aller dîner et de sortir en boîte de nuit. Je me suis lentement levé de ma serviette et à ce moment là, j’ai constaté qu’un jeune homme était venu s’installer sur le rocher juste en dessous du mien. Assis en tailleur sur son drap de bain, il était totalement encerclé par mes noyaux de cerise, ceux-là même que je croyais jeter à la mer !

Le garçon en talons hauts - 23

Il m’a regardé avec un grand sourire avant de me dire :

-J’espère que demain, vous ne viendrez pas avec des pêches !

Je me suis littéralement décomposé avant de me répandre en excuses toutes les plus idiotes les unes que les autres.

J’étais abasourdi mais pas au point de ne pas remarquer la beauté saisissante du garçon.

L’histoire a beaucoup fait rire Maxine.

Le lendemain même heure, nous prenions la même destination. Arrivé au même endroit, je suis retourné sur mon rocher et là j’ai découvert que ma place était prise par le bel inconnu de la veille. Je ne me suis pas démonté, je suis allé le rejoindre et je lui ai dit :

-J’ai des pêches ! Il vaudrait peut-être mieux que je m’installe à vos côtés plutôt qu’en hauteur, non ?

Le garçon en talons hauts - 23

Il a ri. Il s’est un peu poussé pour me laisser une place pour étendre ma serviette de plage.

Il s’est présenté :

-Je m’appelle Pascal, et toi ?

D’autres questions ont suivi.

-Tu es en vacances ? Tu fais quoi dans la vie ?

J’ai bien évidemment répondu à toutes ses interrogations mais celle sur mon travail m’embarrassait énormément. Lui, il venait tout juste de terminer aux Etats Unis des études d’ingénieur en informatique, vous me voyez lui répondre :

-Je suis travesti !

Je n’avais pourtant pas d’autre choix, j’ai répondu un peu dans le vague :

-Je suis artiste…

Ses yeux se sont éclairés, je me suis dit, c’est toujours ça. Je donnerai les détails plus tard ! Cet après-midi là tout a été très vite, nous avons partagé un vrai coup de foudre et sommes tombés dans les bras l’un de l’autre avant notre départ de la plage. J’étais aux anges, je ne voulais plus le quitter.

-Tu fais quoi ce soir ?

A cette minute, Pascal a fait partie intégrante de ma vie.
Il ignorait tout du monde de la nuit, du milieu gay et encore plus de l’univers des transformistes. Il avait 26 ans et avait consacré toute sa jeunesse à ses études. Avec moi, il s’enivrait de tous nos instants. Il était bien décidé à rattraper le temps perdu pendant cet été 88.

En attendant que « Le Piano Blanc » ouvre ses portes, nous faisions quelques galas. Nous nous produisions par exemple à Nice dans une discothèque gay « Le Blue Boy ». Pascal ne me lâchait plus, il était à mes côtés jours et nuits. Il a découvert très vite quel était le genre artistique que je pratiquais sans en être effrayé. Lorsque je me préparais pour notre spectacle, il restait à côté de moi dans la loge, s’émerveillant de la facilité que j’avais à maquiller mon visage. Comme tous les touristes de passage dans notre univers, il a même essayé toutes les perruques que nous avions. A ma grande surprise apparemment mon travail ne le gênait pas, je dis bien apparemment.

Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.
Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.

Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.

Nous étions fous amoureux. Maxime voyait les choses d’un bon œil se disant probablement que c’était ce qui pouvait m’arriver de mieux après la tragique disparition de mon père. Il me voyait reprendre goût à la vie et au spectacle. Sur scène en effet, je faisais tout pour séduire mon nouvel amant, pour qu’il soit fier de moi. Philippe, lui de son côté avait rencontré Stéphane, un jeune coiffeur breton. Il ne manifestait plus aucune émotion à mon égard, il était totalement indifférent à ce que je vivais. J’en ai souffert, j’aurais tant voulu garder l’amitié de Philippe. Nous étions devenus de simples collègues et par la suite je crois même qu’il s’est mis à me détester.

Evidemment, Pascal était très beau mais ce qui me séduisait surtout chez lui s’était son instruction. Même si son niveau d’étude ne faisait que mettre en évidence mes lacunes. Je me disais, comment un garçon aussi brillant peut-il tomber amoureux d’un type comme moi ?
Vous pensez que j’exagère ? Sachez qu’en 1988, je n’avais lu aucun livre, j’étais d’une ignorance absolue dans tous les domaines. Excepté peut-être dans la couture des paillettes, l’enfilé de bas résilles et le collage des faux cils !

Autre exemple, nous étions venus travailler à Tours. Le patron de l’établissement nous avait trouvé un logement rue Racine à Amboise, à deux pas du château. Pensez-vous qu’il me soit venu à l’idée de visiter ce dernier ? Non, pas du tout, j’ignorais même l’existence du Clos Lucé, la dernière résidence de Léonard de Vinci. Et des exemples comme ceux-là j’en ai des tonnes. Je vivais totalement fermé sur le monde qui m’entourait, je ne pensais qu’au spectacle, à rien d’autre. Pascal va m’ouvrir les yeux et l’esprit. Il va me sortir. Puisque nous sommes dans le sud, il me propose de visiter le mont Boron à Nice, Saint Paul de Vence, Antibes, l’île Sainte Marguerite en face de Cannes, etc. Les soirs où je ne travail pas, il m’invite aux concerts. Celui de Charles Aznavour ou encore celui de Barbara. Evidemment, je connaissais l’interprète de « l’Aigle Noir » mais j’étais loin d’imaginer le choc que j’allais ressentir en vivant le concert de « Madame ». Je m’étais déjà essayé à cette imitation dans mon spectacle mais en découvrant l’original, je me suis dit : mon pauvre garçon tu n’as rien compris au personnage ! Il ne suffit pas d’un costume noir, d’un faux nez, d’une paire de lunette et d’un « Rocking Chair » pour lui ressembler. J’ai pris une fameuse claque !

J'ai toujours adoré imiter Barbara.

J'ai toujours adoré imiter Barbara.

A travers tous ce que je découvrais avec Pascal, je prenais conscience de ma propre médiocrité. Il ne se passait pas une journée sans que j’apprenne quelque chose. C’est parfois douloureux de se réveiller, mais en même temps je me disais que tout était peut-être encore possible.
Bien qu’il soit instruit, Pascal n’a jamais été méprisant envers moi. Il me disait toujours :

-Tu vas apprendre, ne t’en fais pas. Tu es intelligent.

Et ces mots m’ont permis de prendre confiance en moi.

Tout ça grâce à un kilo de cerises !

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Le garçon en talons hauts - 22

Publié le par Adrien Lacassaigne

Julien, le patron de l’établissement et mes deux partenaires ont été formidables. Ils ont préparé dans les moindres détails mon départ immédiat en avion pour la Belgique. Hélas, malgré tous leurs efforts, il n’y avait pas de vol avant le lendemain matin. Vers 19h, ils ont décidé que je ne participerai pas au spectacle du soir. Philippe et Maxine allaient pouvoir se débrouiller sans moi. Les heures qui ont suivi, je suis resté seul dans ma chambre sans comprendre vraiment ce qui m’arrivait. Je n’arrivais pas à pleurer, j’étais comme assommé. Vers 23h je me suis dis que laisser mes amis dans l’embarras ce n’était pas la bonne solution. Je les ai convaincus de me laisser les rejoindre et à minuit, je suis donc monté sur scène avec eux. Je donnais une réelle signification à la fameuse expression : “Que le spectacle continue.”

Je suis rentré en Belgique pour retrouver ma famille endeuillée et sous le choc de cette disparition tragique. J’ai voulu voir l’endroit où avait eu lieu le drame. C’était une cave sombre et infâme, la réserve à pneus du garage de papa.

Le garçon en talons hauts - 22

Il avait écrit quatre lettres, une à ma mère, une à mon frère, une à sa sœur et une dernière pour moi. Il nous expliquait qu’il n’en pouvait plus, il s’excusait ! Il avait ensuite installé son fauteuil dans cette funeste pièce, il s’y était assis, son fusil entre les mains. Le canon sous le menton, à quoi pensait-il quand il a appuyé sur la gâchette ?

Il est mort là, dans cette pièce à l’image d’une région que mon père estimait tant : « Le Pays Noir ».

Comme tous ceux qui traversent ce genre de drame, j’ai voulu comprendre, essayer de comprendre, mais rien n’y a fait. Il n’y a pas de réponse, pas d’explications face à un suicide.
Il vous laisse toujours un goût d’impuissance, d’incompréhension. Et on se dit, les choses auraient été si simple. Si… « Si » ! On refait l’histoire avec des « si », une histoire qui aurait toujours la même fin, papa serait vivant !

Sur place, je me suis même assis dans son fauteuil pour vivre sa dernière vision, c’était effroyable. Ma mère n’était pas encore descendue dans cette pièce, alors pour qu’elle ne voie pas ça, mon frère et moi avons nettoyé les traces de sang de notre père.

A un moment, j’ai regardé mes mains. Elles étaient d’un rouge ardent, j’avais la sensation qu’elles brulaient. Ce sang était aussi un peu le mien. D’un seul coup une cassure irrémédiable était née. Je n’avais plus de père. La petite part d’enfant qui vivait encore en moi venait de disparaître à jamais. Je n’avais pas vu le temps passer.

Comme beaucoup de garçons, j’avais toujours eu envie que papa soit fier de moi. Il ne m’avait jamais parlé de mon travail de transformiste. Il m’avait simplement laissé faire. Etait-il déçu que ma carrière de comédien ait été avortée au profit de celle que je menais depuis quelques années ? Il ne m’en a jamais parlé. Une seule fois, à l’issue d’un spectacle que « Les Hirondelles » avaient présenté en Belgique, un ami de mon paternel est venu me voir en coulisses. Après m’avoir dit tout le bien qu’il pensait de notre revue il me dit :

-J’ai croisé ton père dans la salle, qu’est-ce qu’il est fier de toi !

J’ai été très étonné, troublé même. Mais de la part de papa, rien, jamais. Comme dit maman, c’était un taiseux.

Rares instants de complicité avec mon père.
Rares instants de complicité avec mon père.

Rares instants de complicité avec mon père.

J’aurais pu vous éviter cet épisode sordide de ma vie pensez-vous. Il est vrai qu’à priori la mort de mon père n’a rien à voir avec ma carrière de transformiste. Pourtant c’est à partir de ce moment-là, j’en suis certain que j’ai voulu cesser de faire ce métier.

Je suis absolument persuadé que même si un père ne veut que le bonheur de son enfant, avoir un fils « travesti » ça ne doit pas être facile tous les jours à assumer! Une amie de mes parents m’a même dit un jour :

-Tu ne crois pas que c’est à cause de toi qu’il s’est tué ?

Et le pire c’est qu’elle a réussi à éveiller quelques soupçons en moi. Je me suis posé la question. Après sa mort, je me disais, maintenant qu’il n’est plus là, jamais plus je n’aurais l’occasion de lui permettre d’être fier de moi.

Par la suite je n’ai donc eu de cesse dans les aventures professionnelles et citoyennes qui suivront de me dire :

  • Bon, là tu serais fier de moi, non ?

Je regarde les étoiles, hélas je n’aurai jamais de réponse.

Après les obsèques de papa, je n’avais envie que d’une chose, un sentiment fort et inexplicable de solitude est né en moi. J’imaginais quitter la troupe avec laquelle je travaillais depuis notre départ de Charleroi. Je voulais me retrouver seul. Pour quoi faire, je n’en sais rien. Je voulais probablement essayer de me reconstruire. Je m’en voulais d’être monté sur scène le soir où j’ai appris la mort de mon père. Je trouvais mon travail inutile, je n’avais plus envie d’être celui que j’étais.

Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.
Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.

Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.

Malheureusement il y avait encore pas mal de contrats à honorer. Je ne pouvais pas laisser tomber Maxine et Philippe maintenant, mais l’idée commençait à germer.

Mon père.

Mon père.

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Le garçon en talons hauts - 21

Publié le par Adrien Lacassaigne

Après Toulouse, en mai 1988, « Les Hirondelles » sont à Neufchâtel en Suisse. L’établissement où nous nous produisons s’appelle “Le Dauphin”. Il est dirigé par un homme considérablement séduisant, Julien. C’est un suisse d’origine italienne, sportif et formidablement élégant. Il roule en Ferrari, ce qui le rend à mes yeux absolument irrésistible !

Julien et son épouse.

Julien et son épouse.

Notre spectacle lui plait mais sa clientèle est peu habituée à ce genre de show, le succès est discret dirons-nous. Notre passage au « Dauphin » n’aurait pas du être un épisode marquant de notre tournée, et pourtant… L’après midi du 16 mai, j’avais décidé d’aller faire quelques achats dans le centre ville de Neufchâtel. Au hasard de ma balade, je me suis retrouvé devant la poste. Là, j’ai été pris d’un étrange sentiment, il fallait absolument que je téléphone à mon père, c’était une pulsion incontrôlable. Je suis entré dans l’établissement pour demander une cabine téléphonique à destination de l’international. En écrivant cela j’ai la sensation d’être un dinosaure ! Aujourd’hui j’appelle ma mère depuis la Nouvelle Zélande avec mon portable quand bon me semble…

Bref, j’appelle papa. Il est surpris de m’entendre car cela ne me ressemble pas d’appeler juste comme ça pour prendre des nouvelles. Je lui demande comment il va et il me répond :

-Oh je suis fatigué.

Et je lui réplique :

-Eh bien repose toi !

Et je l’entends me dire :

-C’est ce que je vais faire…

Je ne comprendrais jamais ce qui m’a poussé ce jour-là, à entrer dans ce bureau de poste pour appeler mon père.

"Le Dauphin" à Neufchâtel.

"Le Dauphin" à Neufchâtel.

Le matin du 17 Mai, je me réveille avec une étrange sensation. J’ai rêvé que papa était mort cette nuit et qu’il était venu me dire au revoir, ici dans ma chambre en Suisse. J’ai toujours beaucoup rêvé, mais cette fois mon songe me laisse un goût amer, une sensation de vérité étrange. Je raconte cette histoire à mes deux partenaires qui s’empressent de me là faire oublier. Nous décidons d’aller au cinéma voir le dernier film de Luc Besson, “Le Grand Bleu”. Après la projection nous sommes rentrés à notre appartement où m’attendait un télégramme.

-Prière de téléphoner d’urgence en Belgique.

On me laisse un numéro de téléphone que je ne reconnais pas, c’est celui d’un ami de la famille. Je m’exécute.

- Ton père a eu un accident, je suis désolé mon garçon, il s’est tué dans la nuit !

Moi :

-Mais quel accident ? C’est impossible je l’ai eu hier au téléphone…

Mon interlocuteur :

-Il a mis fin à ses jours cette nuit !

Je suis resté sans voix, comme pétrifié.

Mon rêve est réel pensais-je. Non, je n’ai pas rêvé !
Je ne suis pourtant ni mystique ni illuminé, enfin je ne pense pas. Je n’aurai jamais l’explication à cet étrange « adieu » avant de rencontrer en 2013 Patricia Darré. C’est une collègue de Radio France « un peu particulière », elle sait les choses.

Patricia reçoit des messages de personnes disparues, elle est médium. Si le sujet vous intéresse je vous recommande son livre : « Un souffle vers l’éternité » paru chez Michel Laffont en 2012.

Je comprends très bien que des tas de gens ne croient absolument pas à ce genre de chose. Je ne vais pas m’obstiner à vouloir vous convaincre, ce n’est pas mon but. Moi, j’ai vécu des trucs étranges, les yeux grands ouverts ! Moi, j’y crois. Mon père est bel et bien venu me dire au revoir avant de partir, personne n’arrivera jamais à m’en dissuader.

Il me l’avait dit : « Je vais me reposer » !

La Poste de Neufchâtel.

La Poste de Neufchâtel.

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Le Garçon aux talons hauts - 20

Publié le par Adrien Lacassaigne

En tournée, tous les artistes vous le diront, on passe sans transition d’un extrême à l’autre. C’est une formidable école ! Ce début 1988, ne va pas déroger à la règle. « Les Hirondelles » sont de retour en France, précisément à Toulouse. Après la grande piste du cirque d’hiver de Budapest, nous nous retrouvons sur la toute petite scène, de « La Mendigote » et du « Grand Méchant Loup ». Cet établissement situé Place Arnaud Bernard, est à la fois une discothèque et un restaurant spectacle. Un endroit formidablement attachant dirigé par Jean-Marc, un jeune musicien.

Dans un même temps, le cirque “AMAR” s’est installé non loin de là. Très vite, certains de ses artistes ayant entendu parler de notre spectacle sont venus nous voir. Jacky, un des membres de l’illustre famille Gruss a été le premier à venir vers nous. Bien que son papa Philippe et sa maman Mireille présentent un numéro de chevaux (comme il se doit dans cette famille), il avait lui choisi la magie, ce qui a du aider à notre rapprochement. Après trois soirs, nous avions l’impression de nous connaitre depuis toujours. Un peu comme si nous aussi, « Les Hirondelles » faisions partie d’une grande dynastie du cirque ! Cela confirmait ce que je pensais depuis mon retour de Budapest, les circassiens sont épatants.

Jacky Gruss

Jacky Gruss

Cette année-là, le spectacle du Cirque Amar était présenté par un tout jeune et séduisant Monsieur Loyal, Patrice Roche. Lui aussi allait souvent venir nous retrouver le soir. Nous en avons passé des nuits blanches tous ensemble. Patrice était si beau qu’il nous a même un peu tourné la tête. Je dis « nous » non pas pour me là jouer « Delon » mais simplement parce qu’il plaisait à tous les membres de la troupe, c’était un charmeur. C’est évidemment encore Philippe qui a eu la chance de passer un peu plus de temps avec lui. Plus les soirs passaient plus ils étaient nombreux à venir nous applaudir.

Patrice Roche.

Patrice Roche.

Jacky Gruss avait même réussi à convaincre ses parents Mireille et Philippe de venir assister à notre spectacle. Les après-midi, c’est nous qui étions conviés à leurs représentations. Magda et Litho un couple de danseurs argentins nous invitaient à prendre le café dans leur caravane. Nous avions de longues conversations sur « le spectacle » en général, j’adorais ça. Ce qui était formidable c’était la façon dont ces gens nous avaient acceptés à leurs côtés. Que cela soit les Bouglione, les Gruss et tous les autres, ils nous considéraient comme des artistes à part entière. Je veux dire par là que le genre « transformiste » en règle générale n’était jamais pris au sérieux par les professionnels du spectacle. Les travestis c’est le trou du cul du show business, entendait-on souvent. Juste après, il y à la rue, le tapin ! Nous avions l’habitude de ces réflexions. Non, eux ils nous ouvraient les bras, nous accueillaient au sein de leur famille du spectacle et du voyage. Ils ne faisaient aucune différence entre le travail d’un dompteur, d’un acrobate, d’un clown et le notre. Ils m’ont donné une formidable leçon de vie, d’humilité et d’espoir.

Philippe, Maxine et moi sur la scène de "La Mendigotte" de Toulouse.

Philippe, Maxine et moi sur la scène de "La Mendigotte" de Toulouse.

J’ai retrouvé Jacky et Mireille Gruss sa maman en Touraine bien des années plus tard. Ils étaient toujours aussi charmants.

En 2009, Litho le danseur argentin est passé à Tours, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’étais un peu fier je l’avoue lorsque je l’entendais dire à ses nouveaux partenaires que « Les Hirondelles » était la meilleure troupe de transformistes qu’il ait jamais rencontrés.

J’ai aussi retrouvé Sandrine et Thierry Bouglione grâce à internet.

Patrice Roche quand à lui est toujours aussi charmant en 2014 sur la photo de son profil Facebook.

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Le garçon en talons hauts - 19

Publié le par Adrien Lacassaigne

Les mois d’Octobre et Novembre 1987 en Hongrie resteront pour moi les temps forts de cette tournée de transformistes. Tout avait commencé à Montélimar, nous nous produisions dans une discothèque dont le nom m’a échappé. Mr Andrieu, un célèbre imprésario dans le milieu du music-hall parisien étais venu nous voir, je ne sais sur quelle recommandation. Il a aimé le spectacle. A l’issue de ce dernier, il est immédiatement venu à notre rencontre en coulisses. Il avait besoin de transformistes pour une grande revue appelée “Bonsoir Paris” qui représenterait la France en Hongrie. A ces mots : « représenter La France » tous mes sens étaient déjà en éveil. Mes partenaires étaient plus réservés, moi j’étais déjà à Budapest !

Le garçon en talons hauts - 19

Comme je vous l’ai dit, j’avais monté un numéro de magie, “La malle des Indes”. Et comme je l’avais espéré, ce numéro nous distinguait des autres troupes. C’est lui qui nous a ouvert les portes de « l’international ».

Le garçon en talons hauts - 19

Monsieur Andrieux voulait aussi un numéro comique parodiant une vedette de la chanson française connue dans le monde entier. Nous avons choisi comme tête de turc, Mireille Mathieu. J’avais imaginé trois « Mireille » habillées de bleu, blanc, rouge dont l’une serait en patin à roulettes. Rien de bien imaginatif, je le reconnais volontiers.

Le garçon en talons hauts - 19

Il était aussi dit que Maxine ferait son numéro de charme sur la chanson de “Cabaret”. Histoire d’en mettre plein la vue aux Hongrois qui, c’est certain n’en reviendraient pas de voir cette femme magnifique n’être en réalité qu’un homme.

Le garçon en talons hauts - 19

L’impresario semblait être à deux doigts de nous signer le contrat, le suspens était à son comble quand il nous demanda :

-L’un d’entre vous imite Edith Piaf ?
Consternation dans la loge et surprise quand, sûr de moi je réponds :

-Oui moi bien sûr !!!

Je ne doute de rien, mes partenaires sont consternés.

-Alors ok le contrat est signé.

Dit-il.

Si vous aviez vu la tête que faisait Pinky, Maxine et Philippe lorsque j’ai répondu oui ! Bien entendu, il ne m’était jamais venu à l’idée d’imiter Edith Piaf, ça ne faisait pas partie de mon répertoire, je n’avais assurément pas la tête de l’emploi. Il me restait deux mois pour y arriver. Je n’étais pas vraiment inquiet ou alors totalement inconscient. Je pensais, un cirque c’est grand, le premier spectateur sera au moins à dix mètres de moi, si je ne ressemble pas vraiment à Edith, ce n’est pas si grave. De toute façon le contrat est signé ! Sur un coup d’audace comme souvent dans ce métier, certes, mais il est signé.

L’un des membres de la troupe, Pinky, effrayé par cet épisode préfère ne pas nous suivre, il quitte “Les Hirondelles” pour entamer une carrière en soliste. Je suis profondément attristé par son départ mais l’excitation du moment prendra le dessus sur l’émotion de l’envol de Pinky vers d’autres aventures.

Nous avons pourtant failli ne pas partir en Hongrie. Non pas que le spectacle ne soit pas prêt mais c’est à ce moment là que Philippe a pris la décision de rompre avec moi.
Nous venions de terminer un moi de contrat dans la cité du nougat. Nous allions rentrer à Charleroi en Belgique pour préparer le spectacle destiné à la Hongrie. Le dernier soir, nous avons comme toujours chargé le camion avec les costumes et les décors et au moment de prendre la route Philippe me dit :

-Je ne rentre pas avec toi !

Le ciel m’est tombé sur la tête. Je n’aurais jamais imaginé que ce moment arrive un jour. Depuis notre rencontre en février 1978, ma famille avait totalement adopté Philippe. Malheureusement presque dix ans ont passé et à mes yeux aussi il était devenu un membre de la famille, plus qu’un amant. Sauf qu’apparemment lui ne voyait pas les choses ainsi. Il avait besoin d’amour charnel que je ne lui apportais plus depuis longtemps. Je me disais toujours, il a des aventures soit, mais il ne me quittera pas, il est de ma famille. J’avais évidemment tort. Il avait récemment rencontré à Aix en Provence un jeune et joli garçon. A notre dernier soir de contrat à Montélimar, Philippe avait décidé d’aller le rejoindre pour passer quelques jours avec lui avant d’entamer nos répétitions pour le cirque d’hiver de Budapest. Comble du hasard, le jeune homme s’appelle lui aussi Bernard. (À cette époque je n’avais pas encore changé de prénom, c’était aussi le mien !) Je suis comme anesthésié ! Maxime ne conduisait pas, il n’avait pas le permis. J’ai donc fait la route tout seul, Montélimar / Charleroi comme hypnotisé par ce que je venais d’apprendre.

Philippe me quitte ! Maxime me dit :

-Tu devais bien te douter que cela arriverait un jour. Vous vous disputez souvent, vous n’êtes plus un couple depuis longtemps !
Et moi de répondre :

-Oui mais il me quitte tu te rends compte ? Qu’est ce que je vais devenir ?

Maxime qui avait la tête sur les épaules me dit :

-C’est peut-être mieux comme ça, non ?

Moi, de lui répondre :

-Pourquoi tu dis ça ?

Maxine :

-Vous vous rendez malheureux, tous les deux. Vous auriez du rompre il y a longtemps. Vous vous aimez comme des frères plus comme des amants du coup ni l’un ni l’autre ne veut faire de peine à l’autre. Vous vous mentez, vous vous trompez, vous entretenez une fausse relation.

Max avait raison, car même le jeune Bernard que Philippe partait rejoindre à Aix-en-Provence était passé dans mon lit !

Une fois rentré à Charleroi, il a fallu apprendre la nouvelle aux miens. Ils avaient tous désignés Philippe comme le troisième fils de la famille, ce fut un choc pour eux. Même mon grand-père Maurice ce vieux bourru me disait à chaque fois qu’il me voyait :

-Où est Philippe ?

A l’heure où tant de jeunes ont du mal à faire accepter leur homosexualité à leur famille, moi j’avais du mal à leur faire accepter ma séparation !

J’ai un temps envisagé de rompre le contrat pour Budapest, heureusement que Maxine était là pour me raisonner. Maxine a aussi réussi à convaincre Philippe de nous suivre et il est donc venu nous rejoindre deux semaines avant le départ pour la Hongrie. Nos rapports étaient tendus, je le sentais hésitant. Son jeune amoureux lui envoyait de nombreuses lettres enflammées, (il n’y avait pas de téléphone portable à l’époque) cela m’inquiétait. Nous logions à Charleroi dans l’immeuble de mon père, j’avais donc demandé à papa de subtiliser les courriers. Dans un premier temps, il a refusé de se prêter au jeu. Je lui ai expliqué que le nouvel amoureux de Philippe lui demandait de ne pas partir en Hongrie avec nous (j’ai un peu exagéré). Notre avenir professionnel était à deux doigts de s’effondrer. Si Philippe ne partait pas avec nous, le contrat serait annulé. Papa a fini par accepter de me remettre les lettres. Vous vous demandez évidemment si je les ai lues. Il serait noble de vous répondre, non évidemment. En réalité je n’en ai aucun souvenir, j’en ai peut-être lue une où deux. Les ai-je rendues à Philippe par la suite ? Je ne sais plus.

Evidemment ça n’a pas été facile de continuer à travailler avec Philippe, mais je n’arrivais pas vraiment à lui en vouloir. L’important c’était qu’il soit là.

Nous voilà donc partis tous les trois pour Budapest par le train. Nous avons un compartiment avec quatre couchettes. Le voyage est long, mais il passe vite, nous sommes tout excités par ce qui nous attend. Pour faire passer le temps nous donnons un dernier coup aux nouveaux costumes de scène que nous avions confectionnés pour l’occasion. A cette époque, je pailletais encore mes tenues à la main, paillettes et perles, une à une… Arrivés à la gare de Budapest, un bus nous attendait pour nous conduire au cirque d’hivers.

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C’était un véhicule qui semblait d’un autre temps. Bien que n’ayant, à l’époque aucune conscience politique, c’est pour moi le premier choc avec le régime communiste de la Hongrie. Je pensais que ce genre d’autocar n’existait qu’au cinéma dans les films des années « 50 ».

Moi qui ne m’intéressais à rien d’autre qu’à mes spectacles, je pense que c’est la première fois que j’ai ouvert les yeux sur le monde dans lequel je vivais.

Au cirque, nous découvrons nos chambres qui sont situées à l’arrière du bâtiment. En réalité il s’agit de « chambre-loge » car la pièce est divisée en deux parties, la première réservée aux costumes de scène et aux tables de maquillage, la seconde à un espace chambre avec deux petits lits et une salle de bain. Maxime sera seul dans une chambre, Philippe par habitude sans doute, partagera la mienne. A peine les valises posées, le producteur vient me voir et me demande de me préparer pour mon numéro de “Piaf”. La télévision Hongroise souhaite filmer un extrait du spectacle en avant-première pour les infos télévisées du soir. Consternation, panique, effroi...

-Je vous attends dans 15 minutes sur la piste.

Me dit-il.

Je n’étais pas certain qu’après ma prestation, on ne nous remette pas subito presto dans le premier train pour Paris.

Le trac était tel que je me suis dit, je n’ai pas d’autres solutions que de gagner la partie. Soutenu par Maxine et Philippe je me suis mis à ma table de maquillage pour me dessiner le visage de la môme. La tension était palpable, nous ne parlions pas. A peine de temps en temps un :

-ça va aller ?

Oui, il le faut. Je dois être Edith Piaf !

Vingt minutes plus tard, me voilà prêt, je m’habille, la fameuse petite robe noire. Je sors de la loge pour rejoindre la piste, mes jambes tremblent un peu. Je suis le premier interprète que le personnel du cirque va voir en tenue. Les autres artistes de la troupe m’observent, épaté par le maquillage, ça me rassure un peu. Juste avant d’entrer dans la lumière, je me rends compte que quelque chose ne va pas, il me manque un truc autours du cou ! Ma chaine avec ma croix. Vite, il me faut remonter dans la loge mais c’est à ce moment que l’on me réclame sur la piste, je n’ai pas le temps d’y retourner.

Troublé, je me retourne, Maxine était derrière moi, mon bijou à la main ! Il avait remarqué l’accessoire indispensable à l’imitation d’Edith Piaf oublié sur ma table à maquillage et s’était empressé de me rejoindre. Il m’a mis la chaine autours du coup sans un mot mais avec tellement d’énergie que je lisais dans ses yeux. « Vas-y montre leur ce que tu sais faire ».

Le producteur et le réalisateur de télévision me demandent de me mettre en place. Je respire un grand coup, je me concentre et je me laisse aller. Un peu comme si je mettais mon corps et mon esprit à la disposition d’Edith Piaf pour qu’elle revienne un peu parmi nous. C’est fou et prétentieux, je sais mais c’est comme ça que j’ai fait, sans me poser de questions.

- Non, rien de rien, non je ne regrette rien, ni le bien qu'on m'a fais, ni le mal, tout ça m'est bien égal…

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A la fin de mon numéro, il y a eu un grand silence, quelques secondes qui ont duré des minutes pour moi. Et puis, toutes les personnes présentes autours de la piste se sont mises à applaudir. Ceux qui étaient assis se sont levés, les techniciens, le personnel du cirque, les autres artistes qui étaient venus assister à l’enregistrement de la séquence, tous. Je m’étais véritablement laissé habiter par le personnage de “Piaf”, et dès le premier jour, j’ai fait un joli succès et ça a marché tous les soirs.

Il se passera la même chose des années plus tard lorsque j’imiterai Jacques Brel. C’est un truc impossible à vous expliquer. D’ailleurs je dois bien vous l’avouer, je n’ai jamais véritablement travaillé ces personnages sur vidéo ou avec un metteur en scène. Je me suis juste laissé aller par mon instinct et même si physiquement ce n’était pas toujours très ressemblant, l’interprétation était au rendez-vous, comme protégé par eux. J’ai toujours été sauvé par cette magie !

Monsieur Andrieux, l’impresario est venu me féliciter et me dit :

-Vous n’aviez jamais imité Edith Piaf avant ce jour n’est ce pas ?

Moi, pas très rassuré :

-Pas vraiment…

Lui :

-C’est bien ce que je pensais, vous êtes un sacré personnage !

Mon numéro a fait sensation au journal télévisé du soir et la presse le lendemain ne parlait que de ça : « Edith Piaf est sur la scène du Cirque d’Hiver de Budapest » !

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Durant ces deux mois en Hongrie, le rythme de travail était soutenu, deux représentations par jour, six jours sur sept. La revue était bien montée. De belles attractions internationales et une jolie compagnie de danseurs et danseuses. A l’intérieur du cirque, l’ambiance entre les artistes était chaleureuse et familiale.

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Parfois après le spectacle, il nous arrivait de dîner tous ensemble dans le foyer. L’atmosphère était décontractée. Autour de quelques mets improvisés, la meneuse de revue Elsa Manet et son accordéoniste chantaient et plaisantaient.

Les danseurs argentins jouaient aux échecs entourés de vingt girls plus charmantes les unes que les autres. Thierry et Sandrine Bouglione étaient du spectacle. Ils présentaient cette année-là un numéro de grande illusion agrémenté par la présence de leur tigre en liberté. Le soir à nos côtés, ils jouaient avec leurs bébés panthères, c’était incroyable.

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Nous devions parfois préparer le repas entre deux représentations. Je devais cuisiner maquillé et en costume ! Maxine goûte la sauce...

Nous devions parfois préparer le repas entre deux représentations. Je devais cuisiner maquillé et en costume ! Maxine goûte la sauce...

J'ai d’ailleurs gardé très souvent ces félins dans ma chambre, réalisant ainsi mon rêve d’approcher de près des fauves. Thierry et Sandrine m’avaient expliqué que les artistes qui travaillent avec des félins les gardaient très souvent avec eux durant les premiers mois de leur vie. Sampion Bouglione, leur fils avait à peine un an. Avec l’enfant si petit, il était dangereux de garder les petites panthères dans leur chambre. Comme ma pièce était voisine de la leur, j’ai joué le baby sitter de panthères pendant le séjour, pour mon plus grand bonheur.

Non ce ne sont pas des chats, mais bien des panthères !

Non ce ne sont pas des chats, mais bien des panthères !

J’étais aux anges car j’ai toujours été fasciné et attiré par les félins. Thierry et Sandrine m’ont aussi permis de faire connaissance avec leur tigre, adulte cette fois.

Quelle émotion !

C’était une obligation car j’entrais en piste juste après eux. Dans le noir des coulisses, je croisais deux fois par jour de très près le tigre qui les accompagnait dans leur numéro. Il fallait que la bête s’habitue à mon odeur.

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Le petit Sampion Bouglione a fêté ses un an au cirque. Nous lui avons offert deux lions en peluche. Haut comme trois pommes il fixait ses animaux et leur donnait des ordres en les montrant sévèrement du doigt. Nous étions certains qu’il deviendrait dompteur comme papa. En réalité il s’est illustré avec énormément de talent dans un tout autre domaine, le jonglage et les claquettes.

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Nous avions très peu de temps pour jouer les touristes mais j’ai quand même visité un peu la ville, en taxi (ils roulaient comme des fous) ou en métro (quatre lignes).

La partie au-dessus du Danube est charmante, en revanche l’autre rive avait été plus touchée par les restrictions communistes au pouvoir depuis 1956. J’ai découvert leurs fameux grands établissements de cures thermales à l’architecture souvent rococo. Des endroits plein de surprises. Nous avons bien entendu dîné dans quelques restaurants au son des illustres violons tziganes. Lorsque toute la compagnie des artistes décidait de sortir, on réservait souvent tous le resto rien que pour nous. Les propriétaires étaient ravis de la recette ! Nous avions parfois un mal fou à commander une viande « saignante ». Le chef nous proposait de le rejoindre en cuisine pour lui monter comment cuire notre viande. Moi qui ne là mange que « bleue », je provoquais souvent l’incompréhension voire le dégoût des cuisiniers.

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J’étais très impressionné et passablement agacé par la présence constante de la police, et par la pauvreté évidente dans les rues. Je ne comprenais pas cette soumission d’un peuple à un système. Heureusement, ils s’en sont sortis.
Nous avions trouvé le seul endroit où les gays Hongrois se retrouvaient le soir dans la clandestinité. C’était un établissement du centre ville. Une pâtisserie durant la journée et qui la nuit tombée fermait ses tentures et devenait un bar pour garçons. C’était folklorique ! Nous y venions de temps en temps. Notre arrivée ne passait pas inaperçue, tant par nos tenues vestimentaires (Maxine et son renard gris jeté négligemment sur l’épaule par exemple) tant par notre facilité à offrir à boire à toute l’assistance. Quand nous franchissions le pas de la porte, une vieille farfelue au piano dans le fond de la salle se mettait à jouer des airs français en guise d’hymne de salutations aux vedettes du cirque. Nous avions eu nos photos dans tous les magazines locaux, ça aide ! Nous étions, il est vrai un peu grisés par cette popularité, mais nous avions quand même conscience de la disproportion indécente entre nos salaires et ce que les Hongrois gagnaient. J’étais gêné de cet état de faits, mais que faire si ce n’est jouer les princes aux grands cœurs et offrir des tournées générales ? Un soir, j’ai croisé une vieille dame qui vendait des fleurs dans la rue pour se faire quelques « forint ». A mon passage, elle m’interpelle et bien que ne parlant pas le Hongrois, je devine qu’elle me dit que ce bouquet ferait plaisir à une jolie fille… Un bouquet qui soit dit en passant avait certainement été cueilli à la sauvette dans un jardin municipal ! Je lui ai acheté le bouquet et juste après lui avoir donné son argent, je le lui ai offert en l’embrassant sur les deux joues.

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De nombreux gays Hongrois avaient dépensé des fortunes pour venir revoir plusieurs fois notre spectacle. Je pense qu’ils aimaient notre travail mais qu’ils étaient surtout impressionnés par la façon d’affirmer notre différence au grand jour. Chose qui ne leur était pas permise.
Certains garçons essayaient de soudoyer les ouvreuses du cirque pour qu’elles nous fassent parvenir des petits mots nous fixant quelques rendez-vous ou quelques invitations. Nous en avons d’ailleurs accepté quelques unes, ne serait-ce que pour goûter le vrai goulash.

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Il n’y avait au sein de ce spectacle ni rivalité ni tension, c’était un vrai bonheur de travailler ainsi. Nous avions du succès, les autres artistes étaient formidables. J’avais la sensation que la troupe des Hirondelles avait franchi une nouvelle étape. Philippe était charmant avec moi, j’ai même cru à un moment que nous aurions retrouvé notre complicité perdue.

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C’est donc le cœur gros, après deux mois que nous avons repris le train pour Paris. Je venais de vivre une belle aventure. Humainement et professionnellement j’en sortirai grandi

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Presque trente ans plus tard, au moment où j’écris ces ligne et après avoir croisé pas mal d’artistes dans ma vie je fais un constat. Les comédiens sont souvent des charmants cabotins. Les acteurs se révèlent parfois capricieux. Les danseurs, souvent ne se sentent bien qu’entre eux. Les gens de télévision, trop suffisants, les musiciens, quelquefois particuliers. Les transformistes sont fréquemment impénétrables. Les gens de cirque sont authentiques. Ils sont « artistes » au sens majestueux du terme, ils sont mes préférés.

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Le garçon en talons hauts - 18

Publié le par Adrien Lacassaigne

Durant ces premières années de tournée, nous avons pleinement profité de la vie. Il était derrière nous, le temps des intrigues bruxelloises. J’étais beaucoup plus pondéré, et conscient surtout que notre succès était une réussite collective. Nous deviendrons l’une des troupes les plus demandées du marché des spectacles de transformistes pendant cinq ou six ans. Nous n’étions évidemment pas les seules, il y avait de très bons artistes. Je me souviens entre autres des « Opales », les « Doubles Faces », les « Aristocrates », les « Lord’s », les « Zigfield » et les « Incroyables » bien entendu. Toutes ces formations ont été au top à un moment ou à un autre. Il y avait du travail pour tout le monde et de ce fait très peu de rivalité. Nous étions très bien rémunérés, mais contrairement à Bruxelles, j’avais maintenant la sensation que nous ne faisions plus ce métier pour l’argent mais uniquement par passion.

Pinky, je me répète, était un excellent comique qui savait aussi émouvoir étonnement, comme tous les grands amuseurs. Maxine était « le » transformiste idéal, absolument parfait. Il avait autant de succès auprès des femmes que des hommes, ils en étaient fous. Lorsqu’il était sur scène, il avait la classe de Grâce Kelly, le corps de Cindy Crowford, et l’intelligence de Jodie Foster. Il savait tout faire à la perfection, faire rire, faire pleurer et séduire surtout.

Paradise était lui « le » garçon de la troupe. Il était très beau et de ce fait il est vite devenu la coqueluche des boites de nuit. Il avait ses groupies partout où nous passions. Cela me rendait même parfois un peu jaloux car il était encore mon compagnon « en titre ». Il en a brisé des cœurs.

Philippe & moi.

Philippe & moi.

Il me semblait pourtant qu’il manquait quelque chose pour que cette troupe soit vraiment au top. Un personnage étrange qui intriguerait le public avec un corps parfait et une voix mystérieuse, un transsexuel ! Réflexion faite, avec les facilités que j’ai à improviser le soir au micro avec le public, je me dis que si j’étais ce transsexuel je ferais un malheur ! Je suis tellement différent quand je suis en femme le soir, tellement à l’aise. Je me trouve séduisant en femme, alors qu’en homme pas du tout ! Je ne réfléchirai pas longtemps, je veux devenir ce personnage qui nous manque. Mes partenaires ne sont pas vraiment d’accord, mais je ne tiens absolument pas compte de leur avis. Je me fous pas mal des conséquences sur ma vie privée, je pense au spectacle et au succès de la troupe des Hirondelles.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

Le hasard a voulu qu’à ce moment-là nous soyons de passage au Cap d’Agde. Deux créatures vont m’aider à réaliser ce délire. La première s’appelait Pascale. C’était un jeune travesti adorable qui après avoir été marin vivait de ses charmes et faisait un peu de spectacle.

Pascale & moi.
Pascale & moi.

Pascale & moi.

L’autre, avait un passé parisien relativement trouble. Elle se serait complètement transformée pour échapper à un destin ombrageux parait-il. Elle était un peu enrobée, très blonde, très impressionnante. Elle exhibait parfois les photos de toutes ses opérations, la métamorphose était spectaculaire. C’est elle qui m’a fait ma première piqûre de “Progynon”. Une hormone que l’on s’injecte pour faire pousser les seins. Cela fait d’elle ma “marraine”, elle me baptise Corinne ! Pourquoi ce prénom ? Elle me dit :

- Parce que quand tu travailleras au bois de Boulogne et que les flics arriveront, c’est un nom qui sonne bien, pour te prévenir les filles crieront : CORIIIIIINE !
Lorsque j’entends ce prénom aujourd’hui encore, je pense toujours à la carrière que j’aurai pu faire au bois !

Je commence donc à me transformer. Malgré ma peur viscérale des aiguilles, je me pique tous les quinze jours. Je me laisse pousser les cheveux, je m’épile partout, je prends “la pilule contraceptive” (il parait que ça accélère le processus). J’essaie de me glisser peu à peu dans la peau d’une femme. Mais très vite je constate que sans projecteur, sans robe à paillettes, sans l’illusion surnaturelle qui naît sur scène, le résultat est misérable. Je ne ressemble pas à une femme mais à une « chose étrange ».

Moi en 1986

Moi en 1986

Dans la rue on se retourne sur mon passage, je passe pour une folle excentrique. Au début je m’en moquais car quand on se pique aux hormones on est déjà dans un autre monde, mais bien vite je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas. Je ne savais plus qui j’étais. Les transformistes vous le savez maintenant sont des garçons qui travaillent habillés en femme et qui sortent parfois le soir dans leur tenue de combat, mais ce sont des garçons. Moi je ne voulais plus être un transformiste ! En réalité je n’étais plus rien.

Je n’étais pas non plus considéré comme une « hormonée ». Le terme est amusant, c’est comme cela que l’on appelait à l’époque des garçons qui avaient entamé la transformation. Ils avaient des seins, plus ou moins développés, mais toujours leur sexe d’homme. Elles ou ils comme vous voudrez, avaient souvent le rôle de strip-teaseuse dans le spectacle. Dans certains cabarets allemands, ils finissaient même souvent leur strip-tease, seins nus et la zigounette à l’air. C’était prévu dans le contrat. Un peu bête de foire, je trouve.

Et il y a celles qui sont passées par l’opération irrévocable, ces nouvelles femmes. Elles ont connu leurs heures de gloire au milieu des années cinquante, les grandes années du « Carrousel de Paris ». Le plus souvent, elles essaient de quitter le milieu du spectacle pour fondre leur féminité dans une société anonyme. Toutefois, certaines ont eu des carrières colorées. Il m’a été donné de rencontrer par exemple, la première d’entre-elles, la plus célèbre, Coccinelle. Une personne d’un humour décapant, d’une grande simplicité et d’une grande gentillesse. Une carrière hors du commun, des tournées dans le monde entier, l’Olympia en vedette, mariée en blanc à l’église de la Madeleine… Je ne vais pas vous raconter d’anecdote à son sujet, elle a écrit un livre que je vous conseille. Rien que son chapitre sur une certaine Péki d’Oslo, chanteuse et comédienne énigmatique vaut le détour.

Le livre de Coccinelle.
Le livre de Coccinelle.

Le livre de Coccinelle.

De cette époque, j’ai aussi rencontré « Kiki Moustic », elles avaient curieusement des noms d’insecte. Lorsque je l’ai croisée, elle s’était isolée du monde du spectacle et vivait une retraite paisible à Cannes. Lors du passage des « Hirondelles » dans la ville festivalière, elle avait entendu parler de nous et avait souhaité nous rencontrer. Elle n’est pas venue voir notre spectacle. Elle ne sortait plus jamais le soir. C’est par connaissance interposée, qu’elle nous a invités à déjeuner. Nous sommes arrivés tous les quatre au restaurant sans savoir véritablement avec qui nous avions rendez-vous. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir une personne d’un certain âge certes mais absolument admirable. Elle était très élégamment vêtue, chignon de cheveux gris, lunettes demi-lune pendant au bout d’une chaîne en or, elle avait une classe folle. Elle ressemblait à une femme médecin, magistrat, députée! Ses anecdotes étaient aussi croustillantes que celles de sa consœur Coccinelle. Elles avaient fait toutes deux les même tournées et rencontré les mêmes milliardaires.
Certaines histoires se contredisaient ce qui leur donnaient encore d’avantage de piment et de mystère. Kiki était une grande dame.

Ces deux-là doivent bien rigoler là-haut.

Kiki Moustic

Kiki Moustic

Il y avait aussi « Bambi » alias Marie-Pierre Pruvot qui a écrit le très joli livre « Marie, parce que c’est joli » où elle raconte son incroyable parcours, des scènes de Cabaret aux salles de classes où elle enseignait les lettres. Elle a même été décorée des palmes académiques. Je n’ai jamais vu Bambi sur scène ni même travaillé avec elle. C’est plus tard, alors qu’elle était l’invitée d’honneur d’un festival de cinéma à Tours que j’ai eu l’occasion de l’interviewer dans le cadre de mon travail à Radio France. En début d’entretien je lui ai discrètement glissé que j’étais issu du cabaret, elle a gentiment souri, cela nous a rapprochés immédiatement.

Quelle femme étonnante, Sébastien Lifshitz ne s’y est pas trompé, il lui a consacré un film sympathique qui a même été nommé aux Césars du cinéma Français.

Bambi.

Bambi.

J’ai aussi rencontré celle qui plus tard deviendra la reine des nuits du “Queen” à Paris, Galia. Il est évident que cette femme absolument divine ne doit pas se souvenir de moi. Elle a du en croiser du monde qui s’est ému sur son passage. Mais moi, modeste petit artiste de tournée, comment oublier un tel choc. Un soir j’étais assis à ses côtés à la table d’un grand restaurant de Courchevel. Nous étions avec d’autres dames.
Un enfant s’approche de l’une d’elle et lui dit :

-J’aime pas ton zizi !

Galia dit :

-On peut tromper pas mal de monde mais pas les enfants. C’est la raison pour laquelle quand je vois des bambins je leur donne de l’argent et ils me disent:

-Merci MADAME! Au revoir MADAME !

Si un jour, vous vous demandez comment allier humour, séduction et majesté, allez dont boire un verre « où vous savez » à Paris et observez Galia.

Galia.
Galia.

Galia.

Mais ne vous y trompez pas l’humour et la beauté ne vont pas toujours forcément de paire chez ces “demoiselles”. Il y a aussi de belles idiotes, j’ai la liste.

Revenons à ma transformation. Malgré mes traitements aux hormones qui ont duré plusieurs mois, je n’arrivais vraiment pas à me glisser dans la peau d’un transsexuel. Je me voulais femme pour le spectacle le soir, mais en journée je ne me sentais bien qu’en jeans, baskets et tee-shirt. Je n’avais pas envie de me pomponner. Cette métamorphose représentait trop de contraintes pour moi. Vivre vingt quatre heures sur vingt quatre dans la peau d’une femme m’était tout simplement impossible. A un moment j’ai craqué. Je me suis vu devenir une personne que je ne connaissais pas, qui ne répondait à aucun critère personnel, aucune réelle envie, même plus celle d’être un artiste original ! Un soir, je me suis disputé avec un transsexuel qui me dit de façon péremptoire:

-Nous sommes des femmes « chéri » !
Elle ne plaisantait pas ! J’ai été effrayé, je ne voulais pas devenir comme ça.

Je me suis trompé, j’avais de mauvaises raisons, ce n’était pas pour moi. Ou alors n’étais-je pas suffisamment fort et courageux que pour aller au bout de ma démarche.

Je n’avais pas informé ma famille de mon entreprise de transformation. Je ne les voyais pas souvent, ça m’arrangeait bien. Mais un jour ma mère décide de venir me rendre visite à Cannes. J’avais beau porter un pull très large la journée, elle finirait par voir le spectacle et par conséquent découvrir les petits seins qui m’étaient poussés. Que faire ?

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Je vais la chercher à l’aéroport, les retrouvailles sont agréables, nous allons dîner dans un restaurant de la croisette et à l’apéritif elle me demande:

- Et alors tes hormones, tu continues ?

Comment avait-elle su ? J’étais sauvé je n’avais plus à lui en parler, que de répondre :

- Non, c’est terminé !

Une mère c’est incroyable.

Bon OK, je ne deviendrai pas transsexuel, mais je suis toujours obsédé par le succès des « Hirondelles ». Je me demande ce qui pourrait bien faire la différence entre nous et les autres. En 1987, c’est en visite à Monaco alors que nous assistions au festival international de magie que l’idée m’est venue. De la magie, mais bien sur, c’est évident!

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Notre réputation est excellente mais artistiquement j’avais un peu peur de m’essouffler. La troupe doit prendre un nouveau tournant pensais-je.

Maxime, Philippe et Pinky cette fois adhèrent à ma nouvelle lubie. Il est probablement plus facile, se disent-ils de faire apparaître une colombe que de faire disparaître un petit oiseau !

Je fais rarement les choses à moitié, j’ai immédiatement acheté en Belgique du matériel de grande illusion. Il s’agissait de deux numéros de lévitation, et la célèbre “Malle des Indes”. A ma connaissance aucune troupe de transformistes ne présentait des numéros de ce genre. Voilà une façon de nous démarquer des autres spectacles et d’avancer.

Blanche neige, lévitation.
Blanche neige, lévitation.

Blanche neige, lévitation.

Au début de l’année 1987, mes préoccupations professionnelles ne sont pas les seules. Les tournées commencent à me peser. Toujours faire et défaire les malles. Ne pas avoir de réel chez soi, pour y entasser nos souvenirs, j’ai envies de stabilité. Je me dis qu’avec un beau numéro de magie, nous pourrions peut-être intégrer le spectacle d’un grand Music-hall. Je me voyais bien au Paradis Latin !

Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.

Philippe & moi, la malle des Indes.

Je rêvais de me produire sur une grande scène, et ça tombe bien, nous allons signer un contrat d’attractions internationales.

Le garçon en talons hauts - 18
Maxine et moi, numéro de lévitation.

Maxine et moi, numéro de lévitation.

Le garçon en talons hauts - 18

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