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10 juillet 2014 4 10 /07 /juillet /2014 14:30

Les mois d’Octobre et Novembre 1987 en Hongrie resteront pour moi les temps forts de cette tournée de transformistes. Tout avait commencé à Montélimar, nous nous produisions dans une discothèque dont le nom m’a échappé. Mr Andrieu, un célèbre imprésario dans le milieu du music-hall parisien étais venu nous voir, je ne sais sur quelle recommandation. Il a aimé le spectacle. A l’issue de ce dernier, il est immédiatement venu à notre rencontre en coulisses. Il avait besoin de transformistes pour une grande revue appelée “Bonsoir Paris” qui représenterait la France en Hongrie. A ces mots : « représenter La France » tous mes sens étaient déjà en éveil. Mes partenaires étaient plus réservés, moi j’étais déjà à Budapest !

Le garçon en talons hauts - 19

Comme je vous l’ai dit, j’avais monté un numéro de magie, “La malle des Indes”. Et comme je l’avais espéré, ce numéro nous distinguait des autres troupes. C’est lui qui nous a ouvert les portes de « l’international ».

Le garçon en talons hauts - 19

Monsieur Andrieux voulait aussi un numéro comique parodiant une vedette de la chanson française connue dans le monde entier. Nous avons choisi comme tête de turc, Mireille Mathieu. J’avais imaginé trois « Mireille » habillées de bleu, blanc, rouge dont l’une serait en patin à roulettes. Rien de bien imaginatif, je le reconnais volontiers.

Le garçon en talons hauts - 19

Il était aussi dit que Maxine ferait son numéro de charme sur la chanson de “Cabaret”. Histoire d’en mettre plein la vue aux Hongrois qui, c’est certain n’en reviendraient pas de voir cette femme magnifique n’être en réalité qu’un homme.

Le garçon en talons hauts - 19

L’impresario semblait être à deux doigts de nous signer le contrat, le suspens était à son comble quand il nous demanda :

-L’un d’entre vous imite Edith Piaf ?
Consternation dans la loge et surprise quand, sûr de moi je réponds :

-Oui moi bien sûr !!!

Je ne doute de rien, mes partenaires sont consternés.

-Alors ok le contrat est signé.

Dit-il.

Si vous aviez vu la tête que faisait Pinky, Maxine et Philippe lorsque j’ai répondu oui ! Bien entendu, il ne m’était jamais venu à l’idée d’imiter Edith Piaf, ça ne faisait pas partie de mon répertoire, je n’avais assurément pas la tête de l’emploi. Il me restait deux mois pour y arriver. Je n’étais pas vraiment inquiet ou alors totalement inconscient. Je pensais, un cirque c’est grand, le premier spectateur sera au moins à dix mètres de moi, si je ne ressemble pas vraiment à Edith, ce n’est pas si grave. De toute façon le contrat est signé ! Sur un coup d’audace comme souvent dans ce métier, certes, mais il est signé.

L’un des membres de la troupe, Pinky, effrayé par cet épisode préfère ne pas nous suivre, il quitte “Les Hirondelles” pour entamer une carrière en soliste. Je suis profondément attristé par son départ mais l’excitation du moment prendra le dessus sur l’émotion de l’envol de Pinky vers d’autres aventures.

Nous avons pourtant failli ne pas partir en Hongrie. Non pas que le spectacle ne soit pas prêt mais c’est à ce moment là que Philippe a pris la décision de rompre avec moi.
Nous venions de terminer un moi de contrat dans la cité du nougat. Nous allions rentrer à Charleroi en Belgique pour préparer le spectacle destiné à la Hongrie. Le dernier soir, nous avons comme toujours chargé le camion avec les costumes et les décors et au moment de prendre la route Philippe me dit :

-Je ne rentre pas avec toi !

Le ciel m’est tombé sur la tête. Je n’aurais jamais imaginé que ce moment arrive un jour. Depuis notre rencontre en février 1978, ma famille avait totalement adopté Philippe. Malheureusement presque dix ans ont passé et à mes yeux aussi il était devenu un membre de la famille, plus qu’un amant. Sauf qu’apparemment lui ne voyait pas les choses ainsi. Il avait besoin d’amour charnel que je ne lui apportais plus depuis longtemps. Je me disais toujours, il a des aventures soit, mais il ne me quittera pas, il est de ma famille. J’avais évidemment tort. Il avait récemment rencontré à Aix en Provence un jeune et joli garçon. A notre dernier soir de contrat à Montélimar, Philippe avait décidé d’aller le rejoindre pour passer quelques jours avec lui avant d’entamer nos répétitions pour le cirque d’hiver de Budapest. Comble du hasard, le jeune homme s’appelle lui aussi Bernard. (À cette époque je n’avais pas encore changé de prénom, c’était aussi le mien !) Je suis comme anesthésié ! Maxime ne conduisait pas, il n’avait pas le permis. J’ai donc fait la route tout seul, Montélimar / Charleroi comme hypnotisé par ce que je venais d’apprendre.

Philippe me quitte ! Maxime me dit :

-Tu devais bien te douter que cela arriverait un jour. Vous vous disputez souvent, vous n’êtes plus un couple depuis longtemps !
Et moi de répondre :

-Oui mais il me quitte tu te rends compte ? Qu’est ce que je vais devenir ?

Maxime qui avait la tête sur les épaules me dit :

-C’est peut-être mieux comme ça, non ?

Moi, de lui répondre :

-Pourquoi tu dis ça ?

Maxine :

-Vous vous rendez malheureux, tous les deux. Vous auriez du rompre il y a longtemps. Vous vous aimez comme des frères plus comme des amants du coup ni l’un ni l’autre ne veut faire de peine à l’autre. Vous vous mentez, vous vous trompez, vous entretenez une fausse relation.

Max avait raison, car même le jeune Bernard que Philippe partait rejoindre à Aix-en-Provence était passé dans mon lit !

Une fois rentré à Charleroi, il a fallu apprendre la nouvelle aux miens. Ils avaient tous désignés Philippe comme le troisième fils de la famille, ce fut un choc pour eux. Même mon grand-père Maurice ce vieux bourru me disait à chaque fois qu’il me voyait :

-Où est Philippe ?

A l’heure où tant de jeunes ont du mal à faire accepter leur homosexualité à leur famille, moi j’avais du mal à leur faire accepter ma séparation !

J’ai un temps envisagé de rompre le contrat pour Budapest, heureusement que Maxine était là pour me raisonner. Maxine a aussi réussi à convaincre Philippe de nous suivre et il est donc venu nous rejoindre deux semaines avant le départ pour la Hongrie. Nos rapports étaient tendus, je le sentais hésitant. Son jeune amoureux lui envoyait de nombreuses lettres enflammées, (il n’y avait pas de téléphone portable à l’époque) cela m’inquiétait. Nous logions à Charleroi dans l’immeuble de mon père, j’avais donc demandé à papa de subtiliser les courriers. Dans un premier temps, il a refusé de se prêter au jeu. Je lui ai expliqué que le nouvel amoureux de Philippe lui demandait de ne pas partir en Hongrie avec nous (j’ai un peu exagéré). Notre avenir professionnel était à deux doigts de s’effondrer. Si Philippe ne partait pas avec nous, le contrat serait annulé. Papa a fini par accepter de me remettre les lettres. Vous vous demandez évidemment si je les ai lues. Il serait noble de vous répondre, non évidemment. En réalité je n’en ai aucun souvenir, j’en ai peut-être lue une où deux. Les ai-je rendues à Philippe par la suite ? Je ne sais plus.

Evidemment ça n’a pas été facile de continuer à travailler avec Philippe, mais je n’arrivais pas vraiment à lui en vouloir. L’important c’était qu’il soit là.

Nous voilà donc partis tous les trois pour Budapest par le train. Nous avons un compartiment avec quatre couchettes. Le voyage est long, mais il passe vite, nous sommes tout excités par ce qui nous attend. Pour faire passer le temps nous donnons un dernier coup aux nouveaux costumes de scène que nous avions confectionnés pour l’occasion. A cette époque, je pailletais encore mes tenues à la main, paillettes et perles, une à une… Arrivés à la gare de Budapest, un bus nous attendait pour nous conduire au cirque d’hivers.

Le garçon en talons hauts - 19

C’était un véhicule qui semblait d’un autre temps. Bien que n’ayant, à l’époque aucune conscience politique, c’est pour moi le premier choc avec le régime communiste de la Hongrie. Je pensais que ce genre d’autocar n’existait qu’au cinéma dans les films des années « 50 ».

Moi qui ne m’intéressais à rien d’autre qu’à mes spectacles, je pense que c’est la première fois que j’ai ouvert les yeux sur le monde dans lequel je vivais.

Au cirque, nous découvrons nos chambres qui sont situées à l’arrière du bâtiment. En réalité il s’agit de « chambre-loge » car la pièce est divisée en deux parties, la première réservée aux costumes de scène et aux tables de maquillage, la seconde à un espace chambre avec deux petits lits et une salle de bain. Maxime sera seul dans une chambre, Philippe par habitude sans doute, partagera la mienne. A peine les valises posées, le producteur vient me voir et me demande de me préparer pour mon numéro de “Piaf”. La télévision Hongroise souhaite filmer un extrait du spectacle en avant-première pour les infos télévisées du soir. Consternation, panique, effroi...

-Je vous attends dans 15 minutes sur la piste.

Me dit-il.

Je n’étais pas certain qu’après ma prestation, on ne nous remette pas subito presto dans le premier train pour Paris.

Le trac était tel que je me suis dit, je n’ai pas d’autres solutions que de gagner la partie. Soutenu par Maxine et Philippe je me suis mis à ma table de maquillage pour me dessiner le visage de la môme. La tension était palpable, nous ne parlions pas. A peine de temps en temps un :

-ça va aller ?

Oui, il le faut. Je dois être Edith Piaf !

Vingt minutes plus tard, me voilà prêt, je m’habille, la fameuse petite robe noire. Je sors de la loge pour rejoindre la piste, mes jambes tremblent un peu. Je suis le premier interprète que le personnel du cirque va voir en tenue. Les autres artistes de la troupe m’observent, épaté par le maquillage, ça me rassure un peu. Juste avant d’entrer dans la lumière, je me rends compte que quelque chose ne va pas, il me manque un truc autours du cou ! Ma chaine avec ma croix. Vite, il me faut remonter dans la loge mais c’est à ce moment que l’on me réclame sur la piste, je n’ai pas le temps d’y retourner.

Troublé, je me retourne, Maxine était derrière moi, mon bijou à la main ! Il avait remarqué l’accessoire indispensable à l’imitation d’Edith Piaf oublié sur ma table à maquillage et s’était empressé de me rejoindre. Il m’a mis la chaine autours du coup sans un mot mais avec tellement d’énergie que je lisais dans ses yeux. « Vas-y montre leur ce que tu sais faire ».

Le producteur et le réalisateur de télévision me demandent de me mettre en place. Je respire un grand coup, je me concentre et je me laisse aller. Un peu comme si je mettais mon corps et mon esprit à la disposition d’Edith Piaf pour qu’elle revienne un peu parmi nous. C’est fou et prétentieux, je sais mais c’est comme ça que j’ai fait, sans me poser de questions.

- Non, rien de rien, non je ne regrette rien, ni le bien qu'on m'a fais, ni le mal, tout ça m'est bien égal…

Le garçon en talons hauts - 19

A la fin de mon numéro, il y a eu un grand silence, quelques secondes qui ont duré des minutes pour moi. Et puis, toutes les personnes présentes autours de la piste se sont mises à applaudir. Ceux qui étaient assis se sont levés, les techniciens, le personnel du cirque, les autres artistes qui étaient venus assister à l’enregistrement de la séquence, tous. Je m’étais véritablement laissé habiter par le personnage de “Piaf”, et dès le premier jour, j’ai fait un joli succès et ça a marché tous les soirs.

Il se passera la même chose des années plus tard lorsque j’imiterai Jacques Brel. C’est un truc impossible à vous expliquer. D’ailleurs je dois bien vous l’avouer, je n’ai jamais véritablement travaillé ces personnages sur vidéo ou avec un metteur en scène. Je me suis juste laissé aller par mon instinct et même si physiquement ce n’était pas toujours très ressemblant, l’interprétation était au rendez-vous, comme protégé par eux. J’ai toujours été sauvé par cette magie !

Monsieur Andrieux, l’impresario est venu me féliciter et me dit :

-Vous n’aviez jamais imité Edith Piaf avant ce jour n’est ce pas ?

Moi, pas très rassuré :

-Pas vraiment…

Lui :

-C’est bien ce que je pensais, vous êtes un sacré personnage !

Mon numéro a fait sensation au journal télévisé du soir et la presse le lendemain ne parlait que de ça : « Edith Piaf est sur la scène du Cirque d’Hiver de Budapest » !

Le garçon en talons hauts - 19
Le garçon en talons hauts - 19

Durant ces deux mois en Hongrie, le rythme de travail était soutenu, deux représentations par jour, six jours sur sept. La revue était bien montée. De belles attractions internationales et une jolie compagnie de danseurs et danseuses. A l’intérieur du cirque, l’ambiance entre les artistes était chaleureuse et familiale.

Le garçon en talons hauts - 19

Parfois après le spectacle, il nous arrivait de dîner tous ensemble dans le foyer. L’atmosphère était décontractée. Autour de quelques mets improvisés, la meneuse de revue Elsa Manet et son accordéoniste chantaient et plaisantaient.

Les danseurs argentins jouaient aux échecs entourés de vingt girls plus charmantes les unes que les autres. Thierry et Sandrine Bouglione étaient du spectacle. Ils présentaient cette année-là un numéro de grande illusion agrémenté par la présence de leur tigre en liberté. Le soir à nos côtés, ils jouaient avec leurs bébés panthères, c’était incroyable.

Le garçon en talons hauts - 19
Le garçon en talons hauts - 19
Nous devions parfois préparer le repas entre deux représentations. Je devais cuisiner maquillé et en costume ! Maxine goûte la sauce...

Nous devions parfois préparer le repas entre deux représentations. Je devais cuisiner maquillé et en costume ! Maxine goûte la sauce...

J'ai d’ailleurs gardé très souvent ces félins dans ma chambre, réalisant ainsi mon rêve d’approcher de près des fauves. Thierry et Sandrine m’avaient expliqué que les artistes qui travaillent avec des félins les gardaient très souvent avec eux durant les premiers mois de leur vie. Sampion Bouglione, leur fils avait à peine un an. Avec l’enfant si petit, il était dangereux de garder les petites panthères dans leur chambre. Comme ma pièce était voisine de la leur, j’ai joué le baby sitter de panthères pendant le séjour, pour mon plus grand bonheur.

Non ce ne sont pas des chats, mais bien des panthères !

Non ce ne sont pas des chats, mais bien des panthères !

J’étais aux anges car j’ai toujours été fasciné et attiré par les félins. Thierry et Sandrine m’ont aussi permis de faire connaissance avec leur tigre, adulte cette fois.

Quelle émotion !

C’était une obligation car j’entrais en piste juste après eux. Dans le noir des coulisses, je croisais deux fois par jour de très près le tigre qui les accompagnait dans leur numéro. Il fallait que la bête s’habitue à mon odeur.

Le garçon en talons hauts - 19

Le petit Sampion Bouglione a fêté ses un an au cirque. Nous lui avons offert deux lions en peluche. Haut comme trois pommes il fixait ses animaux et leur donnait des ordres en les montrant sévèrement du doigt. Nous étions certains qu’il deviendrait dompteur comme papa. En réalité il s’est illustré avec énormément de talent dans un tout autre domaine, le jonglage et les claquettes.

Le garçon en talons hauts - 19Le garçon en talons hauts - 19

Nous avions très peu de temps pour jouer les touristes mais j’ai quand même visité un peu la ville, en taxi (ils roulaient comme des fous) ou en métro (quatre lignes).

La partie au-dessus du Danube est charmante, en revanche l’autre rive avait été plus touchée par les restrictions communistes au pouvoir depuis 1956. J’ai découvert leurs fameux grands établissements de cures thermales à l’architecture souvent rococo. Des endroits plein de surprises. Nous avons bien entendu dîné dans quelques restaurants au son des illustres violons tziganes. Lorsque toute la compagnie des artistes décidait de sortir, on réservait souvent tous le resto rien que pour nous. Les propriétaires étaient ravis de la recette ! Nous avions parfois un mal fou à commander une viande « saignante ». Le chef nous proposait de le rejoindre en cuisine pour lui monter comment cuire notre viande. Moi qui ne là mange que « bleue », je provoquais souvent l’incompréhension voire le dégoût des cuisiniers.

Le garçon en talons hauts - 19Le garçon en talons hauts - 19

J’étais très impressionné et passablement agacé par la présence constante de la police, et par la pauvreté évidente dans les rues. Je ne comprenais pas cette soumission d’un peuple à un système. Heureusement, ils s’en sont sortis.
Nous avions trouvé le seul endroit où les gays Hongrois se retrouvaient le soir dans la clandestinité. C’était un établissement du centre ville. Une pâtisserie durant la journée et qui la nuit tombée fermait ses tentures et devenait un bar pour garçons. C’était folklorique ! Nous y venions de temps en temps. Notre arrivée ne passait pas inaperçue, tant par nos tenues vestimentaires (Maxine et son renard gris jeté négligemment sur l’épaule par exemple) tant par notre facilité à offrir à boire à toute l’assistance. Quand nous franchissions le pas de la porte, une vieille farfelue au piano dans le fond de la salle se mettait à jouer des airs français en guise d’hymne de salutations aux vedettes du cirque. Nous avions eu nos photos dans tous les magazines locaux, ça aide ! Nous étions, il est vrai un peu grisés par cette popularité, mais nous avions quand même conscience de la disproportion indécente entre nos salaires et ce que les Hongrois gagnaient. J’étais gêné de cet état de faits, mais que faire si ce n’est jouer les princes aux grands cœurs et offrir des tournées générales ? Un soir, j’ai croisé une vieille dame qui vendait des fleurs dans la rue pour se faire quelques « forint ». A mon passage, elle m’interpelle et bien que ne parlant pas le Hongrois, je devine qu’elle me dit que ce bouquet ferait plaisir à une jolie fille… Un bouquet qui soit dit en passant avait certainement été cueilli à la sauvette dans un jardin municipal ! Je lui ai acheté le bouquet et juste après lui avoir donné son argent, je le lui ai offert en l’embrassant sur les deux joues.

Le garçon en talons hauts - 19
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De nombreux gays Hongrois avaient dépensé des fortunes pour venir revoir plusieurs fois notre spectacle. Je pense qu’ils aimaient notre travail mais qu’ils étaient surtout impressionnés par la façon d’affirmer notre différence au grand jour. Chose qui ne leur était pas permise.
Certains garçons essayaient de soudoyer les ouvreuses du cirque pour qu’elles nous fassent parvenir des petits mots nous fixant quelques rendez-vous ou quelques invitations. Nous en avons d’ailleurs accepté quelques unes, ne serait-ce que pour goûter le vrai goulash.

Le garçon en talons hauts - 19

Il n’y avait au sein de ce spectacle ni rivalité ni tension, c’était un vrai bonheur de travailler ainsi. Nous avions du succès, les autres artistes étaient formidables. J’avais la sensation que la troupe des Hirondelles avait franchi une nouvelle étape. Philippe était charmant avec moi, j’ai même cru à un moment que nous aurions retrouvé notre complicité perdue.

Le garçon en talons hauts - 19

C’est donc le cœur gros, après deux mois que nous avons repris le train pour Paris. Je venais de vivre une belle aventure. Humainement et professionnellement j’en sortirai grandi

Le garçon en talons hauts - 19
Le garçon en talons hauts - 19

Presque trente ans plus tard, au moment où j’écris ces ligne et après avoir croisé pas mal d’artistes dans ma vie je fais un constat. Les comédiens sont souvent des charmants cabotins. Les acteurs se révèlent parfois capricieux. Les danseurs, souvent ne se sentent bien qu’entre eux. Les gens de télévision, trop suffisants, les musiciens, quelquefois particuliers. Les transformistes sont fréquemment impénétrables. Les gens de cirque sont authentiques. Ils sont « artistes » au sens majestueux du terme, ils sont mes préférés.

Le garçon en talons hauts - 19
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Published by Adrien Lacassaigne
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6 juillet 2014 7 06 /07 /juillet /2014 14:49

Durant ces premières années de tournée, nous avons pleinement profité de la vie. Il était derrière nous, le temps des intrigues bruxelloises. J’étais beaucoup plus pondéré, et conscient surtout que notre succès était une réussite collective. Nous deviendrons l’une des troupes les plus demandées du marché des spectacles de transformistes pendant cinq ou six ans. Nous n’étions évidemment pas les seules, il y avait de très bons artistes. Je me souviens entre autres des « Opales », les « Doubles Faces », les « Aristocrates », les « Lord’s », les « Zigfield » et les « Incroyables » bien entendu. Toutes ces formations ont été au top à un moment ou à un autre. Il y avait du travail pour tout le monde et de ce fait très peu de rivalité. Nous étions très bien rémunérés, mais contrairement à Bruxelles, j’avais maintenant la sensation que nous ne faisions plus ce métier pour l’argent mais uniquement par passion.

Pinky, je me répète, était un excellent comique qui savait aussi émouvoir étonnement, comme tous les grands amuseurs. Maxine était « le » transformiste idéal, absolument parfait. Il avait autant de succès auprès des femmes que des hommes, ils en étaient fous. Lorsqu’il était sur scène, il avait la classe de Grâce Kelly, le corps de Cindy Crowford, et l’intelligence de Jodie Foster. Il savait tout faire à la perfection, faire rire, faire pleurer et séduire surtout.

Paradise était lui « le » garçon de la troupe. Il était très beau et de ce fait il est vite devenu la coqueluche des boites de nuit. Il avait ses groupies partout où nous passions. Cela me rendait même parfois un peu jaloux car il était encore mon compagnon « en titre ». Il en a brisé des cœurs.

Philippe & moi.

Philippe & moi.

Il me semblait pourtant qu’il manquait quelque chose pour que cette troupe soit vraiment au top. Un personnage étrange qui intriguerait le public avec un corps parfait et une voix mystérieuse, un transsexuel ! Réflexion faite, avec les facilités que j’ai à improviser le soir au micro avec le public, je me dis que si j’étais ce transsexuel je ferais un malheur ! Je suis tellement différent quand je suis en femme le soir, tellement à l’aise. Je me trouve séduisant en femme, alors qu’en homme pas du tout ! Je ne réfléchirai pas longtemps, je veux devenir ce personnage qui nous manque. Mes partenaires ne sont pas vraiment d’accord, mais je ne tiens absolument pas compte de leur avis. Je me fous pas mal des conséquences sur ma vie privée, je pense au spectacle et au succès de la troupe des Hirondelles.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

Le hasard a voulu qu’à ce moment-là nous soyons de passage au Cap d’Agde. Deux créatures vont m’aider à réaliser ce délire. La première s’appelait Pascale. C’était un jeune travesti adorable qui après avoir été marin vivait de ses charmes et faisait un peu de spectacle.

Pascale & moi.
Pascale & moi.

Pascale & moi.

L’autre, avait un passé parisien relativement trouble. Elle se serait complètement transformée pour échapper à un destin ombrageux parait-il. Elle était un peu enrobée, très blonde, très impressionnante. Elle exhibait parfois les photos de toutes ses opérations, la métamorphose était spectaculaire. C’est elle qui m’a fait ma première piqûre de “Progynon”. Une hormone que l’on s’injecte pour faire pousser les seins. Cela fait d’elle ma “marraine”, elle me baptise Corinne ! Pourquoi ce prénom ? Elle me dit :

- Parce que quand tu travailleras au bois de Boulogne et que les flics arriveront, c’est un nom qui sonne bien, pour te prévenir les filles crieront : CORIIIIIINE !
Lorsque j’entends ce prénom aujourd’hui encore, je pense toujours à la carrière que j’aurai pu faire au bois !

Je commence donc à me transformer. Malgré ma peur viscérale des aiguilles, je me pique tous les quinze jours. Je me laisse pousser les cheveux, je m’épile partout, je prends “la pilule contraceptive” (il parait que ça accélère le processus). J’essaie de me glisser peu à peu dans la peau d’une femme. Mais très vite je constate que sans projecteur, sans robe à paillettes, sans l’illusion surnaturelle qui naît sur scène, le résultat est misérable. Je ne ressemble pas à une femme mais à une « chose étrange ».

Moi en 1986

Moi en 1986

Dans la rue on se retourne sur mon passage, je passe pour une folle excentrique. Au début je m’en moquais car quand on se pique aux hormones on est déjà dans un autre monde, mais bien vite je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas. Je ne savais plus qui j’étais. Les transformistes vous le savez maintenant sont des garçons qui travaillent habillés en femme et qui sortent parfois le soir dans leur tenue de combat, mais ce sont des garçons. Moi je ne voulais plus être un transformiste ! En réalité je n’étais plus rien.

Je n’étais pas non plus considéré comme une « hormonée ». Le terme est amusant, c’est comme cela que l’on appelait à l’époque des garçons qui avaient entamé la transformation. Ils avaient des seins, plus ou moins développés, mais toujours leur sexe d’homme. Elles ou ils comme vous voudrez, avaient souvent le rôle de strip-teaseuse dans le spectacle. Dans certains cabarets allemands, ils finissaient même souvent leur strip-tease, seins nus et la zigounette à l’air. C’était prévu dans le contrat. Un peu bête de foire, je trouve.

Et il y a celles qui sont passées par l’opération irrévocable, ces nouvelles femmes. Elles ont connu leurs heures de gloire au milieu des années cinquante, les grandes années du « Carrousel de Paris ». Le plus souvent, elles essaient de quitter le milieu du spectacle pour fondre leur féminité dans une société anonyme. Toutefois, certaines ont eu des carrières colorées. Il m’a été donné de rencontrer par exemple, la première d’entre-elles, la plus célèbre, Coccinelle. Une personne d’un humour décapant, d’une grande simplicité et d’une grande gentillesse. Une carrière hors du commun, des tournées dans le monde entier, l’Olympia en vedette, mariée en blanc à l’église de la Madeleine… Je ne vais pas vous raconter d’anecdote à son sujet, elle a écrit un livre que je vous conseille. Rien que son chapitre sur une certaine Péki d’Oslo, chanteuse et comédienne énigmatique vaut le détour.

Le livre de Coccinelle.
Le livre de Coccinelle.

Le livre de Coccinelle.

De cette époque, j’ai aussi rencontré « Kiki Moustic », elles avaient curieusement des noms d’insecte. Lorsque je l’ai croisée, elle s’était isolée du monde du spectacle et vivait une retraite paisible à Cannes. Lors du passage des « Hirondelles » dans la ville festivalière, elle avait entendu parler de nous et avait souhaité nous rencontrer. Elle n’est pas venue voir notre spectacle. Elle ne sortait plus jamais le soir. C’est par connaissance interposée, qu’elle nous a invités à déjeuner. Nous sommes arrivés tous les quatre au restaurant sans savoir véritablement avec qui nous avions rendez-vous. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir une personne d’un certain âge certes mais absolument admirable. Elle était très élégamment vêtue, chignon de cheveux gris, lunettes demi-lune pendant au bout d’une chaîne en or, elle avait une classe folle. Elle ressemblait à une femme médecin, magistrat, députée! Ses anecdotes étaient aussi croustillantes que celles de sa consœur Coccinelle. Elles avaient fait toutes deux les même tournées et rencontré les mêmes milliardaires.
Certaines histoires se contredisaient ce qui leur donnaient encore d’avantage de piment et de mystère. Kiki était une grande dame.

Ces deux-là doivent bien rigoler là-haut.

Kiki Moustic

Kiki Moustic

Il y avait aussi « Bambi » alias Marie-Pierre Pruvot qui a écrit le très joli livre « Marie, parce que c’est joli » où elle raconte son incroyable parcours, des scènes de Cabaret aux salles de classes où elle enseignait les lettres. Elle a même été décorée des palmes académiques. Je n’ai jamais vu Bambi sur scène ni même travaillé avec elle. C’est plus tard, alors qu’elle était l’invitée d’honneur d’un festival de cinéma à Tours que j’ai eu l’occasion de l’interviewer dans le cadre de mon travail à Radio France. En début d’entretien je lui ai discrètement glissé que j’étais issu du cabaret, elle a gentiment souri, cela nous a rapprochés immédiatement.

Quelle femme étonnante, Sébastien Lifshitz ne s’y est pas trompé, il lui a consacré un film sympathique qui a même été nommé aux Césars du cinéma Français.

Bambi.

Bambi.

J’ai aussi rencontré celle qui plus tard deviendra la reine des nuits du “Queen” à Paris, Galia. Il est évident que cette femme absolument divine ne doit pas se souvenir de moi. Elle a du en croiser du monde qui s’est ému sur son passage. Mais moi, modeste petit artiste de tournée, comment oublier un tel choc. Un soir j’étais assis à ses côtés à la table d’un grand restaurant de Courchevel. Nous étions avec d’autres dames.
Un enfant s’approche de l’une d’elle et lui dit :

-J’aime pas ton zizi !

Galia dit :

-On peut tromper pas mal de monde mais pas les enfants. C’est la raison pour laquelle quand je vois des bambins je leur donne de l’argent et ils me disent:

-Merci MADAME! Au revoir MADAME !

Si un jour, vous vous demandez comment allier humour, séduction et majesté, allez dont boire un verre « où vous savez » à Paris et observez Galia.

Galia.
Galia.

Galia.

Mais ne vous y trompez pas l’humour et la beauté ne vont pas toujours forcément de paire chez ces “demoiselles”. Il y a aussi de belles idiotes, j’ai la liste.

Revenons à ma transformation. Malgré mes traitements aux hormones qui ont duré plusieurs mois, je n’arrivais vraiment pas à me glisser dans la peau d’un transsexuel. Je me voulais femme pour le spectacle le soir, mais en journée je ne me sentais bien qu’en jeans, baskets et tee-shirt. Je n’avais pas envie de me pomponner. Cette métamorphose représentait trop de contraintes pour moi. Vivre vingt quatre heures sur vingt quatre dans la peau d’une femme m’était tout simplement impossible. A un moment j’ai craqué. Je me suis vu devenir une personne que je ne connaissais pas, qui ne répondait à aucun critère personnel, aucune réelle envie, même plus celle d’être un artiste original ! Un soir, je me suis disputé avec un transsexuel qui me dit de façon péremptoire:

-Nous sommes des femmes « chéri » !
Elle ne plaisantait pas ! J’ai été effrayé, je ne voulais pas devenir comme ça.

Je me suis trompé, j’avais de mauvaises raisons, ce n’était pas pour moi. Ou alors n’étais-je pas suffisamment fort et courageux que pour aller au bout de ma démarche.

Je n’avais pas informé ma famille de mon entreprise de transformation. Je ne les voyais pas souvent, ça m’arrangeait bien. Mais un jour ma mère décide de venir me rendre visite à Cannes. J’avais beau porter un pull très large la journée, elle finirait par voir le spectacle et par conséquent découvrir les petits seins qui m’étaient poussés. Que faire ?

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Je vais la chercher à l’aéroport, les retrouvailles sont agréables, nous allons dîner dans un restaurant de la croisette et à l’apéritif elle me demande:

- Et alors tes hormones, tu continues ?

Comment avait-elle su ? J’étais sauvé je n’avais plus à lui en parler, que de répondre :

- Non, c’est terminé !

Une mère c’est incroyable.

Bon OK, je ne deviendrai pas transsexuel, mais je suis toujours obsédé par le succès des « Hirondelles ». Je me demande ce qui pourrait bien faire la différence entre nous et les autres. En 1987, c’est en visite à Monaco alors que nous assistions au festival international de magie que l’idée m’est venue. De la magie, mais bien sur, c’est évident!

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Notre réputation est excellente mais artistiquement j’avais un peu peur de m’essouffler. La troupe doit prendre un nouveau tournant pensais-je.

Maxime, Philippe et Pinky cette fois adhèrent à ma nouvelle lubie. Il est probablement plus facile, se disent-ils de faire apparaître une colombe que de faire disparaître un petit oiseau !

Je fais rarement les choses à moitié, j’ai immédiatement acheté en Belgique du matériel de grande illusion. Il s’agissait de deux numéros de lévitation, et la célèbre “Malle des Indes”. A ma connaissance aucune troupe de transformistes ne présentait des numéros de ce genre. Voilà une façon de nous démarquer des autres spectacles et d’avancer.

Blanche neige, lévitation.
Blanche neige, lévitation.

Blanche neige, lévitation.

Au début de l’année 1987, mes préoccupations professionnelles ne sont pas les seules. Les tournées commencent à me peser. Toujours faire et défaire les malles. Ne pas avoir de réel chez soi, pour y entasser nos souvenirs, j’ai envies de stabilité. Je me dis qu’avec un beau numéro de magie, nous pourrions peut-être intégrer le spectacle d’un grand Music-hall. Je me voyais bien au Paradis Latin !

Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.

Philippe & moi, la malle des Indes.

Je rêvais de me produire sur une grande scène, et ça tombe bien, nous allons signer un contrat d’attractions internationales.

Le garçon en talons hauts - 18
Maxine et moi, numéro de lévitation.

Maxine et moi, numéro de lévitation.

Le garçon en talons hauts - 18
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30 juin 2014 1 30 /06 /juin /2014 12:12

Le lendemain de mon dernier spectacle chez Flo, nous étions réunis dans mon appartement, avec tous mes costumes entassés ça et là. Que faire ?

Certains artistes avaient décidé de quitter également l’établissement, écœurés par la façon dont nous venions de vivre ces derniers mois. Il y avait mes complices des débuts, Philippe et Pinky, mais aussi Olivier qui avait fait le choix de rester à mes côtés. Catherine, notre éclairagiste en avait fait de même. Sophie, tombée amoureuse d’un joli restaurateur avait déjà quitté le groupe et ne faisait plus de spectacle.

Et si nous partions en tournée ?

Je ne sais plus qui a lancé l’idée. Je n’avais jamais travaillé en dehors de Charleroi et Bruxelles, cette pensée me séduit, m’excite même. Olivier est très emballé par le projet. Pinky décide d’être du voyage également. Deux des meilleurs artistes bruxellois m’accompagnent, tout me semble possible, mais comment faire pour entamer une tournée ?

Nous avons trouvé le numéro de téléphone d’un imprésario en France, monsieur Sissa. Nous l’avons appelé illico et après lui avoir expliqué ce que nous faisions, il nous a trouvé immédiatement un premier contrat. Il nous propose un mois dans une discothèque à côté d’Avignon. Il nous fallait orchestrer une prestation d’une heure environ. Ce n’était pas un problème pour nous qui avions tenu la scène tous les soirs depuis des années à Bruxelles. Nous allons créer un show qui offre une panoplie de nos diverses personnalités. C’est décidé nous partons en tournée, nous voilà animé d’un nouveau défi !

Nous avons quinze jours pour monter une ouverture de spectacle adaptée au voyage. Nous choisirons en ouverture, la musique de “Cabaret”, mais une version originale et peu connue, celle d’Harold Melvin & The Blue Notes. Nous présenterons ce tableau en costumes de clown blanc ! Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais plus d’où est venue cette idée. Je nous revois chez moi coller des centaines de petits miroirs rouges et or sur les costumes blancs. Nos créations étaient artisanales !

Je vais choisir de garder le nom des “HIRONDELLES” comme empreinte de la troupe. En repensant aux artistes que j’avais découverts au Cap d’Agde il y a quelques années, je me disais qu’il fallait qu’on se trouve des noms de scène qui fassent “international” !

Pinky, Maxine et moi.

Pinky, Maxine et moi.

Pinky restera Pinky, mais Pinky Andersen.

Olivier deviendra Maxine de Villeneuve, et moi B’Verly (je me demande encore ce qui m’est passé par la tête pour choisir un pseudo aussi saugrenu).

Pour notre premier périple, Philippe mon compagnon, n’a pas souhaité faire partie du voyage, il nous rejoindra plus tard.

Pour notre première expédition, mes deux partenaires, Olivier et Pinky voyageaient par le train. Catherine, notre éclairagiste et moi dans une vieille 4L chargée de tous les costumes. Quel périple mes enfants !!!

Direction, la Provence.

Je prends un nouveau départ, dans tous les sens du terme. Evidemment, je ne le sais pas en 1986, mais aujourd’hui en écrivant cette histoire, je sais que c’est ici que s’est véritablement tournée une page. Il y en aura d’autres.

Nous voilà arrivé à Châteaurenard dans les bouches du Rhône. Nous n’avions pas l’habitude de travailler dans les boites de nuit. La première s’appelle “La Chimère” : par définition du “Larousse”: un poisson qui nage dans les eaux profondes. Nous, nous allions commencer à plonger dans les eaux troubles de la nuit.

Je me revois, à notre premier soir. Nous sommes installés à l’arrière de la discothèque dans cet immense hangar qui nous servait de loge. Nous étions un peu perdus. Je me suis demandé un instant, mais qu’avons-nous fait ? Qu’est ce que l’on fait là ?

Personne ne venait nous voir dans les loges, personne ne nous attendaient. Cela nous changeait des petites vedettes que nous étions à Bruxelles. Personnellement, je sentais qu’il n’était surtout plus question de me la jouer tyran, si je voulais que ça marche. Je savais qu’il fallait que cela soit un succès de troupe et non individuel. Je me sentais véritablement différent, comme libérer par ce départ. Nous avons débuté le soir du réveillon de Noël. A minuit, à Bruxelles, nous aurions été un verre de champagne à la main, ici nous étions seuls dans cet entrepôt loin de ceux que nous aimions. L’atmosphère dans la loge avant le spectacle était particulière, nous étions silencieux, inquiets, un peu désorientés. Aux douze coups de minuit nous avons fondu en larmes dans les bras l’un de l’autre, sans un mot, comme des malheureux...
Nous logions dans un petit hôtel fort sympathique quoiqu’un peu cher pour la façon dont nous étions parqués, tous les quatre dans la même chambre. Nous n’étions pas accoutumés à ce genre de vie, il fallait tout apprendre. Nous prenions par exemple tous nos repas au restaurant. Le dernier jour du mois, malgré nos rémunérations raisonnables, nous n’avions pas assez d’argent pour payer la note de l’hôtel. Il va falloir que cela change.

Heureusement, très vite notre spectacle va avoir du succès et d’autres discothèques vont entendre parler de nous.

Dans notre show, il n’y avait pas un temps mort, beaucoup d’humour et des tableaux nouveaux pour ce public si difficile qu’est celui des boîtes de nuit. Pinky se surpasse de drôlerie dans un numéro comique qui met en scène deux bonnes sœurs et un curé. Ca marche toujours ! Maxine est divin dans “I Never Love This Way Again”, cette superbe chanson de Diane Warwick et dans sa « Rockeuse de diamant ». Moi, je les attends au tournant avec mon éternel : “Je ne suis qu’une chanson”. Eh oui, déjà à l'époque!

Maxine de Villeneuve

Maxine de Villeneuve

Cerise sur le gâteau, nous voyageons avec Catherine, notre propre éclairagiste qui connait par cœur notre spectacle et nos caractères. Notre point fort était je crois aussi, d’être une troupe qui se connaissait bien.

Voilà, nous sommes en tournée.

Le personnel de la Chimère de Châteaurenard se rendait bien compte à travers les commentaires de leurs clients que notre spectacle plaisait. Après une semaine, ils étaient beaucoup plus sympathiques avec nous. Ils nous prévenaient régulièrement quand les propriétaires d’autres établissements de nuit qui présentent ce même type de spectacle venaient discrètement nous auditionner.

Nous étions partis pour un mois, nous sommes restés des années sur les routes. Après Châteaurenard, nous avons enchaîné avec Aubagne, à “La Taverne du Puisatier”. C’est une cave “Dîner-Spectacle” très particulière. Côté restauration, on n’y choisit pas son menu, la boisson est servie à volonté et qui plus est, on mange avec les mains ! L’atmosphère y est vraiment extravagante. Une équipe formidable réussissait à mettre une sacrée ambiance avant le spectacle. Vivianne, Jean-Jacques et Tonny sont absolument charmants avec nous. Seul hic, la scène, elle est minuscule. On y accède après avoir descendu l’escalier qui va du premier étage, l’entrée du restaurant, à la salle de spectacle au sous-sol. On traverse ensuite cette même salle avant d’arriver enfin sur la scène ! Certains soirs c’était le “Paris-Dakar”! Quand je pense que bien des artistes se plaignent parfois de quelques conditions difficiles ! Quand on a travaillé à la Taverne du Puisatier on peut travailler partout. Nous y resterons plusieurs mois et y reviendrons souvent. C’est là que Jean Roch, l’un des rois des nuits Parisiennes et Tropéziennes est venu nous chercher pour nous engager dans une de ses premières discothèques, à Toulon.

Adrien, Pinky et Maxine à la Taverne du Puisatier à Aubagne.

Adrien, Pinky et Maxine à la Taverne du Puisatier à Aubagne.

Un soir Viviane la patronne de la Taverne me

-Tu sais qu’avec ta perruque rousse tu ressembles à cette chanteuse, comment s’appelle-t-elle ? Elle chante, je suis une catin…

Mylène Farmer cartonnait en 1986 avec « Libertine ». Si tôt dit, si tôt fait, le lendemain je découvrais l’album « Cendres de lune » et deux jours plus tard j’imitais pour la première fois « La Farmer » sur la scène de la Taverne.
Vous vous rendez compte, il y a presque quarante ans de cela. Toute une génération de transformistes qui imite Mylène aujourd’hui n’étaient même pas nés ! Et si moi je devais reprendre cette imitation aujourd’hui je ressemblerais sans doute d’avantage à Endora la mère de « Ma sorcière bien Aimée » qu’à la diva aux cheveux roux.

Mais comment fait Mylène Farmer, la vraie, pour ne pas changer ?

Moi - Mylène Farmer 1986.

Moi - Mylène Farmer 1986.

Nous avons ensuite enchaîné avec d’autres cabarets. Aix-en Provence, Cannes, et Genève, à la légendaire “Garçonnière”. Nous avions bien sur entendu parler de cet endroit incontournable dans le genre. Nous savions que les plus grands professionnels s’y produisaient. Nous savions aussi qu’il y avait un animateur résident à la redoutable réputation : “Lou Scarol”. Si vous voulez vous l’imaginer, disons qu’il pourrait être la mère de Marie-Thérèse Porchet et la sœur de Dame Edna Everage. La légende disait que Lou était un artiste méchant. Par exemple, qu’en arrivant sur scène il marchait sur les costumes des stripteaseuses qui avaient eut l’outrecuidance de laisser trainer leurs affaires. Il ne faut pas toujours croire les légendes.

Le propriétaire de “La Garçonnière”, Frédéric Richner était un homme qui s’y connaissait en spectacles. Il avait vu défiler des centaines d’artistes dans son établissement. Venu nous découvrir lui aussi à Aubagne, il avait décidé de nous engager. J’avoue que personnellement, je redoutais beaucoup d’être confronté à Lou Scarol, l’animateur présent dans la maison depuis tant d’années. Il avait « son » public.

En réalité tout s’est très bien passé, car la réputation de Lou n’était entretenue que par les mauvaises langues (que je n’arrivais pas encore à repérer à l’époque).
C’était un monsieur qui savait apprécier les spectacles de qualité. Il nous a toujours mis en valeur et aimait même se prêter à nos jeux en participant à nos tableaux de temps en temps. Il était l’un des grands professionnels que cette tournée m’ait donné de rencontrer. Sur scène, il faisait « Dame » dans des petits tailleurs de “La MIGRO” (le Monoprix Suisse). Dans la lumière cette Lady d’un certain âge disait des horreurs, c’était décalé à souhait.

Il me revient une anecdote à son sujet. Lou aimait bien boire son petit whisky-coca, et nombreux étaient les clients qui lui en offraient pendant le spectacle. Lou ne se gênait pas et arrêtait son numéro pour trinquer avec ses bienfaiteurs. Il parvenait à se faire offrir un nombre considérable de verres pendant la durée du spectacle. Toujours est-il qu’il lui arrivait de recevoir cinq à six verres en même temps. Il en avait toujours de trop. Il descendait alors avec l’excédent dans la loge au sous-sol, et versait le contenu dans une carafe posée sur sa table de maquillage. Cela lui servait de réserve pour les maigres soirs! Imaginez l’allure du whisky-coca après avoir stagné plusieurs jours dans la carafe. Sans parler des petites traces de bave et de rouge à lèvre qui s’y étaient mélangées, (pardon Lou). Cela faisait un breuvage que même le plus alcoolique d’entre nous n’avait pas envie de lui dérober. Un soir, je ne me sentais pas très bien, j’avais mal au cœur et la tête me tournait un peu. Je m’assis tout pâle à ma place dans la loge. Oh non, je vois Lou qui vient vers moi avec “la carafe” et qui me sert un plein verre de l’effroyable mixture en me disant:

- Tiens bois ça, ça va te remonter.
Partager sa carafe, ce fut une telle preuve de considération venant de lui qu’il m’était impossible de me dérober. Je dus boire mon plein verre de vieux whisky et vieux coca chaud sans bulle ! J’ai encore été plus malade, mais je savais alors que je faisais vraiment partie des artistes que Lou appréciait.

Vers trois heures du matin, les clients de la Garçonnière voyaient toujours un vieux monsieur en gabardine grise qui traversait la salle et passait devant le bar en faisant un signe discret aux serveurs. Il n’était plus question de le retenir en lui offrant un verre. Il ne fallait surtout plus lui parler du spectacle, le clown était démaquillé. Lou n’était pas une folle, le vieux monsieur rentrait chez lui, sa journée de travail était terminée.

Maxine et Philippe dans la loge de la Garçonnière avant de monter sur scène.

Maxine et Philippe dans la loge de la Garçonnière avant de monter sur scène.

En évoquant “La Garçonnière”, j’ai aussi envie de vous parler de Gréta, un autre sacré personnage des nuits Genevoises. Il dirigeait un restaurant de nuit où les artistes aimaient se retrouver au petit matin, « L’Ane Rouge ». Greta avait également une réputation certaine, mais là aussi nous avons été émus par sa gentillesse à chacune de nos rencontres. Pourtant tout n’était pas gagné. Philippe, qui était venu nous rejoindre en tournée, imitait Nicole Croisille, Gréta aussi ! Ce dernier fut noble et magnifique saluant même la prestation de Philippe. Il avait l’élégance des grands artistes.

Philippe et Maxine à "L'âne rouge" chez Greta. Avec deux amies artistes.

Philippe et Maxine à "L'âne rouge" chez Greta. Avec deux amies artistes.

Transition toute trouvée pour vous parler de Nicole. Nous l’avons rencontrée pour la première fois dans ce même établissement justement, « La Garçonnière ». Elle donnait un concert à Genève et comme beaucoup d’artistes après leur prestation elle avait prévenu qu’elle passerait prendre un verre au club pour se détendre. Elle est arrivée pendant que j’étais sur scène et que j’imitais Jacques Brel.
Pour rejoindre la table qui lui était réservée, elle devait passer devant la scène. Eh bien figurez-vous qu’elle a exigé d’attendre que mon numéro soit terminé avant d’aller s’installer. Elle est ensuite venue dans les loges me féliciter, elle avait adoré. J’étais fou, très ému car c’était la première fois qu’une artiste d’une telle renommée venait me voir en coulisses. Pendant une heure, elle a entretenu avec moi un dialogue d’artiste à artiste sans distinction de genre, une relation d’égal à égal. J’étais épaté car en 1986 Nicole Croisille était déjà une très grande vedette.

Bien des années plus tard à l’issue d’un de ses concerts à Paris, je suis allé la saluer et quelle ne fut pas ma surprise qu’elle me reconnaisse et de l’entendre s’exclamer à son entourage :

- Ce garçon fait une imitation de Jacques Brel formidable.

Cela m’a touché, elle n’avait pas oublié notre rencontre à Genève, ses propos étaient sincères.

Cette « Garçonnière » était un lieu où les célébrités aimaient venir s’encanailler. Une Baronne dont le nom rime avec fortune, célébrité et savoir vivre. Un illustre animateur télé. Du reste ce dernier n’apparaissait au bar que pour se choisir une sirène (définition de sirène : femme à queue, bien entendu !) Pas un instant, il ne regardait le spectacle des transformistes. C’était décevant de la part d’un type qui prétendait aimer les artistes de cabaret, et qui les a d’ailleurs bien utilisés par la suite dans ses émissions de télévision. Pas vraiment sympa, loin de l’image du présentateur populaire que j’imaginais, c’est vrai que nous n’étions pas dans le plus grand cabaret du monde, mais quand même…

Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.
Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.

Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.

Il nous est aussi arrivé cette histoire qui fait le régal de certains de mes amis quand je la raconte en fin de dîner. Un soir, après le spectacle nous avons été invités à la table d’un riche industriel. Ce dernier était venu se détendre quelques heures dans ce temple de la joie et de la bonne humeur. Il n’était pas question pour lui de nous offrir un verre, mais bien à chacun, une bouteille de ce que nous désirions boire. Ce monsieur, du reste fort sympathique n’avait qu’une envie, nous convier tous à un petit déjeuner sans passer par l’étape de démaquillage. Jusque là me direz vous rien d’exceptionnel. Mais lorsque vous saurez que l’homme d’affaires était descendu dans le palace le plus prisé des bords du lac de Genève, vous comprendrez notre griserie. Vous auriez vu la tête des maîtres d’hôtel quand nous sommes arrivés vers sept heures du matin. Nous jouions “Les Desperate Housewife” dans des tenues “discrètes”, maquillés comme des camions volés, la barbe naissante, presque des « Conchita Wurst ». Impossible de nous refuser l’entrée, notre hôte était un gros client. Nous avons donc pris notre petit déjeuner parmi les bourgeoises matinales.

Les serveurs ébahis y allaient tous de :

- MESDEMOISELLES désirent-elles du café ou du thé ?

- Je vous en prie MADEMOISELLE ...

Le tout sous le regard médusé d’une clientèle pétrifiée !

Nous nous sommes quittés vers huit heures trente du matin alors que la secrétaire particulière de « monsieur » arrivait et nous sommes allés nous coucher.

Qu’est-ce que nous avons ri !


J’étais encore officiellement le compagnon de Philippe mais nous nous étions éloignés l’un de l’autre avec le temps. Même si nous faisions « chambre à part », je n’avais pourtant jamais envisagé de le quitter, il était mon socle, j’avais besoin de lui. Mais ma vie en tournée était très différente de celle que je menais à Bruxelles. Je me sentais plus libre alors je me suis autorisé quelques coups de cœur.

A Genève, justement j’ai rencontré le fils d’un émir arabe, un garçon à la beauté sauvage et au regard perçant. Un soir, il m’invite à diner au restaurant d’un grand hôtel Genevois sur les bords du lac. A la fin du repas il me demande ce que j’ai pensé de la soirée ? Je lui ai répondu que j’avais passé un bon moment, que l’endroit était magnifique. Et il me dit :

-Je voulais ton avis car mon père vient de m’acheter ce Palace !

Vingt ans après cette anecdote, j’ai reçu un soir de St Sylvestre un appel de Londres pour me souhaiter la bonne année. C’était lui et depuis, plus rien.

Giorgos lui était Grec, il faisait ses études à l’école hôtelière de Lausanne. Un soir après le spectacle, il m’invite à prendre un verre chez lui. Arrivé près de la prestigieuse institution, il me dit :

-Je vais garer la voiture au parking de l’école.

Le premier sous-sol était réservé aux voitures des élèves, il y avait des Porsches, des BMW, des Mercedes et même une Rolls ! J’adore la Suisse. J’ai continué à avoir des nouvelles du beau grec jusqu’en 1994, après plus rien.


Et puis, il y eu cette histoire. Un soir que nous quittions la Garçonnière vers trois heures du matin avec notre sac sur le dos, je passe devant le bar. Se trouvait-là un garçon d’une grande beauté. A mon passage il me dit :

-Je peux me mettre dans ton sac pour rentrer avec toi ?

Je le regarde abasourdi et ne trouves rien de mieux à répondre que :

-Mon sac est trop petit !

Une fois dehors Maxine me dit :

-Mais tu es fou, tu as vu comme il est beau ! Il veut rentrer avec toi et toi tu ne trouve rien de mieux à dire que « mon sac est trop petit » ! Tu n’es qu’une pauvre fille.

Moi :

-Mais il disait cela pour se moquer de moi, tu as vu, c’est un top modèle ce type !

Maxine :

-Avec le regard qu’il t’a fait crois-moi, ce n’était pas pour plaisanter !

Le lendemain, le beau jeune homme était de nouveau au bar au moment de notre départ de la Garçonnière. Je m’étais renseigné auprès du barman, il s’appelle Max. Je passe devant lui, il me sourit et je lui dis :

-Ce soir, j’ai un grand sac si tu veux…

J’ai vécu des bons moments avec Max mais je n’étais pas très à l’aise à ses côtés. Je le trouvais trop beau pour moi. La preuve, un soir dans une discothèque de Courchevel où nous nous trouvions tous les deux, j’ai entendu un garçon dire à son copain :

-Tu as vu il y a le beau Max, et tu as vu avec « quoi » il sort !

Cette moquerie venait de confirmer ce que je ressentais depuis le début de notre relation.

Mon portrait par Max Selleri.

Mon portrait par Max Selleri.

C’est dans ma chambre qu’il a commencé à peindre, il à fait mon portrait. J’ai su que c’était moi parce qu’il me l’a dit car Max peint les choses à sa façon...

Il a énormément de talent ses peintures sont à son image, elles sont trop belles comme disent les jeunes d’aujourd’hui.

Il y eu également Bruno mais stop, ce livre est consacré à mon travail et non à mes amours. Il faut dire qu’à l’époque les deux étaient souvent associés. Il y avait une ambiance particulière dans les clubs de nuit qui présentaient des spectacles transformistes. Une atmosphère de fête bien entendu mais aussi de tolérance et de liberté peut-être entretenue par la diversité de la clientèle que l’on y croisait. Je ne suis pas certain de pouvoir retrouver cela aujourd’hui. Cela tombe bien j’ai passé l’âge de me trémousser sur une piste de danse.

Une nouvelle “Garçonnière” est née depuis peu à Genève paraît-il. Un jeune garçon doit certainement y imiter Mylène Farmer !

Max avec Line Renaud et à Courchevel.
Max avec Line Renaud et à Courchevel.
Max avec Line Renaud et à Courchevel.

Max avec Line Renaud et à Courchevel.

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15 juin 2014 7 15 /06 /juin /2014 14:35

J’ai donc retrouvé ma place sur la scène de « Chez Flo » à Bruxelles et suis retourné vivre dans mon luxueux appartement du boulevard de la Cambre. Finie la folle vie Parisienne, le Manneken-Pis me semble bien triste, rien n’a grâce à mes yeux. Philippe, mon compagnon de vie, roucoule discrètement dans les bras de jolis minets mais ne manifeste aucune intention de mettre fin à notre liaison. Il m’offre même un chien splendide pour fêter mon retour. Un dogue allemand que nous appellerons Caiüs.

Numeriser0082.jpgPhoto : Caius

 

Malheureusement, en Belgique, la situation financière du propriétaire du Grand Café et de Chez Flo se détériore de plus en plus. Il plie sous quelques associations malheureuses. Il en arrive à proposer des parts de sa société à un transformiste aux dents longues prénommé André. Ce dernier travaillant dans une banque la journée, n’a eu aucune difficulté à trouver un prêt, et s’est retrouvé actionnaire de “Chez Flo”. Par la même occasion il devenait mon nouveau patron ! J’avais toujours trouvé ce garçon dépourvu de toutes traces de talent et ne me privais pas pour le crier sur les toits. Ca n’allait pas aider à la cohabitation. Je reconnais en revanche volontiers qu’il était perfectionniste dans la conception des costumes et des bandes son du spectacle. Il aurait fait un bon régisseur, mais sur scène pour moi c’était non ! Nous avons bien essayé de travailler ensemble un court moment, mais dans une ambiance totalement détestable. Son désir le plus ardent fut donc de m’éliminer, ce qu’il fit rapidement avec contentement. Le principal actionnaire de l’établissement savait que j’étais meilleur artiste et créateur que son associé, il voyait donc mon départ d’un mauvais œil. Un midi, il m’a invité à déjeuner dans un grand restaurant Bruxellois. J’ai trouvé cela étrange pour un type qui venait de s’associer à mon licenciement ! Il me fait part de ses regrets, la fin de notre collaboration le chagrine. Il a d’énormes craintes à propos de l’avenir artistique de ses établissements. Il pense à ses sous !

 

Et voilà qu’il me dit : -Tu devrais préparer une nouvelle revue, au cas où… Moi : -Au cas où quoi ? Lui : -Au cas où André ne soit pas à la hauteur… Evidemment, j’aurais du lui dire, va te faire foutre ! Il fallait y penser avant de me virer. Mais à l’époque j’étais un guerrier ambitieux et arrogant. L’idée diabolique de reprendre ma place m’a séduit. Je me suis donc mis à répéter en secret des spectacles, « au cas où »...

 

Flo1.jpgPhoto : Sur le bar de chez Flo, Philippe, Pinky, Adrien et Olivier

 

C’est une période que j’ai traversée totalement à côté de ma vie. J’étais englué dans les magouilles, les trahisons et les rancunes. Le simple fait d’y penser pour vous en parler me plonge dans une tristesse profonde et me donne envie d’en finir au plus vite avec ce chapitre.

 

Pendant cette période donc, certains artistes travaillaient “chez Flo” le soir avec André, et répétaient secrètement un autre spectacle avec moi la journée. Parmi eux, Olivier Tilmont qui était un des meilleurs éléments de sa génération, tout le monde le voulait dans son show. Olivier respectait profondément les gens, jamais il n’aurait dit du mal ou fait quoi que ce soit contre André avec qui il travaillait le soir. Mais Olivier était aussi un véritable artiste et il était d’avantage attiré par mon travail que celui de mon rival. Il répétait donc avec moi tous les après-midi. La situation n’était pas saine et continuait à se détériorer de jour en jour. Mon concurrent à fini par entendre parler de ces « supposées » répétitions. Certains «amis qui vous veulent du bien » se faisaient un plaisir de le renseigner Alors, un soir je suis venu avec des amis assister à une représentation de sa revue. Après le spectacle, il est passé à ma table comme pour me narguer et dire haut et fort : -C’est bien maintenant que tu n’es plus sur scène tu as du temps pour venir voir les autres. Rires gênés de l’assistance. Et il me demande : -Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et moi de répondre arrogant comme je peux l’être : -Je viens voir ce que je vais garder et ce que je vais « jeter » dans ce spectacle, « au cas où » ! Il a fait mine de ne pas comprendre, mais ça ne l’a pas fait rire.

 

Flo2.jpgPhoto : Adrien et Pinky sur la scène de Chez Flo.

 

Et figurez vous que c’est exactement ce que j’ai fait car, oui quelques semaines plus tard, imposé par la direction, je retrouvais ma place sur la scène de « Chez Flo ». André, en a fait une dépression nerveuse et il fut hospitalisé un long moment. Le spectacle devait continuer, non ? Mais l’histoire ne s’arrête pas là, ça serait trop simple. Après quelques mois le patron est venu me voir, la queue entre les jambes. -Tu sais, André va beaucoup mieux, il est sorti de l’hôpital. Il est actionnaire, et pour que sa guérison soit totale, il souhaite reprendre sa place dans le spectacle. - Nous allons trouver un arrangement ! Me dit le grand patron…

Ah non, pas question ! Et cette fois il ne va pas m’amadouer avec un bon resto. Je lui demande : -André revient quand ? Lui : - demain ! Moi : -Eh bien ce soir après le spectacle, je fais mes valises et je me tire d’ici ! Je ne vous dis pas l’ambiance dans les loges ce soir-là ! Nous savions tous que c’était ma dernière, mais qu’allaient devenir les autres artistes ? Allaient-ils continuer avec André ?

Du jour au lendemain, je me suis donc retrouvé de nouveau sans travail. Etais-ce si grave ?

Non pas du tout. J’avais été mal inspiré d’entrer dans ce jeu satanique, en sortir était une aubaine. Mais ce qui est plus grave c’est d’avoir dépensé tellement d’énergie dans ces conflits inutiles. Cette rivalité vaudevillesque entre André et moi me semble aujourd’hui tellement ridicule. Vous le savez maintenant je reconnais volontiers mes torts mais ici, vous avouerez que je n’étais pas le seul à agir comme un idiot. Pour entrer en guerre il faut être deux, peut-être même trois dans ce cas précis. L’année qui a suivi, André a racheté la totalité des parts de Chez Flo, il est devenu le maître. Et quelques années plus tard, il a mis la clef sous la porte.

Je ne suis jamais retourné voir les spectacles qu’il a présentés par la suite. Je le redis, pour moi il n’avait rien d’un créateur, rien d’un artiste et visiblement rien d’un bon gestionnaire. Il avait juste pour lui la passion du spectacle. Il faut croire que cela ne suffit pas quand on ne sait pas bien s’entourer, déléguer et faire confiance aux autres. C’était probablement un garçon gentil mais qui n’avait trouvé que la colère pour faire face au mépris que j’avais pour lui. D’un autre côté, le simple fait que je ne le trouve pas talentueux ne méritait en aucune façon l’inimitié que je lui vouais.

Flo3Photo : Olivier et Adrien sur la scène de Chez Flo.

Durant plus de trente ans, je n’ai jamais su mentir à propos du talent des uns et des autres. Vous pouviez être jeune et beau, avoir les plus beaux costumes, les plus belles musiques, les plus belles idées, mais.si vous n’aviez pas ce petit truc en plus qui fait la différence, avec moi ça ne marchait pas.

Combien de fois ai-je quitté un spectacle en disant aux artistes que je venais d’applaudir : - J’ai bien ri, j’ai passé un bon moment où même, c’est courageux ce que vous faites…

C’est seulement quand je suis véritablement sous le charme, séduit, épaté par un artiste que je lui dis : -Vous avez du talent.

Certains transformistes ne me l’ont jamais pardonné, et cela a contribué à entretenir ma réputation machiavélique.

 

Pas plus tard que ce matin de juin 2014, j’ai encore reçu un message très désagréable. Un garçon avec qui j’ai un peu travaillé il y a des années, m’écrit ceci.

- Bonjour Adrien, mes jours sont comptés, j’ai deux cancers. Je voulais te dire ce que j’ai sur le cœur avant de partir dans l’au-delà. Tu as détruit mes rêves artistiques et ma vie. Je voulais juste être reconnu à tes yeux. Tu m’as dit que je n’étais pas « professionnel ». Je te félicite pour ta somptueuse carrière. Je t’ai aimé aussi fort que tu as pu me haïr.

 

Faux, totalement faux, certes ce garçon n’avait pas vraiment de talent, mais je ne l’ai jamais haï. Ce qui me trouble, ce n’est pas le message en soi. C’est que des années après avoir quitté cet univers des transformistes, j’arrive encore à susciter tant de haine !

 

Je lis souvent ceci sur les réseaux sociaux, en dessous d’une photo d’artiste souvent très ordinaire : -« Quel talent chéri ! »

 

Je suis désolé mais pour moi « avoir du talent » ça ne se dit pas comme cela au débotté.

 

Je persiste et signe.

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Published by Adrien Lacassaigne
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8 juin 2014 7 08 /06 /juin /2014 15:16

La troupe du célèbre cabaret parisien part en tournée au Japon, mais comme il est hors de question de fermer l’établissement, ils engagent des artistes pour remplacer ceux qui font partie du voyage.  C’est une belle occasion de me changer les idées.  Un petit sac pour seul bagage, et voilà, je prends le train pour Paris.  Je vais passer une audition, rue des Martyrs.

Je dois avouer que ce qui m’a aussi poussé à prendre cette décision, c’est que j’en avais par-dessus la tête des artistes qui m’entouraient à Bruxelles.  Il me semblait même m’être éloigné de l’amitié de mes partenaires les plus proches, Sophie, Philippe et Pinky.  Je pensais donc que prendre un peu de recul me ferait du bien.  J’avoue avoir aussi pensé au prestige de la situation.  Travailler “Chez Michou”, cela me semblait être le couronnement d’une carrière de transformiste.  J’avais pour l’occasion modifié mon duo ”JR / Sue Ellen” du feuilleton Dallas en simple parodie de Sue Ellen.  Je ne connaissais personne d’autre qui imitait ce personnage, je pensais avoir mes chances, si non avec la ressemblance au moins avec l’originalité du numéro. 

MichettePhoto : Sue Ellen chez Michou.

 

Je ferai aussi une interprétation de la chanson “Le clown est triste” d’Annie Cordy et une imitation de Caroline de Monaco.  Cette dernière fut supprimée de suite tant c’était pitoyable, l’idée était bonne mais la ressemblance n’y était pas.  A mon arrivée, dans les coulisses de l’illustre cabaret, je croise les artistes qui préparent leurs bagages pour partir en tournée au pays du soleil levant.  Mon attention est particulièrement attirée par un blond très original qui remplissait son sac avec une désinvolture surprenante.  Ce garçon, je l’avais vu sur scène des années auparavant lorsque j’étais venu ici en spectateur avec mes parents.  J’avais devant moi, l’artiste à la réputation étonnante à l’époque, Richard Flèche.  L’artiste transformiste qui a été malgré lui mon modèle.
Ce jours-là, Richard ne m’a pas calculé, pas un bonjour, pas un regard, il en avait vu d’autres des débutants qui débarquaient les yeux écarquillés dans les loges de chez Michou.  Heureusement pour moi, nous nous sommes retrouvés bien des années plus tard pour travailler ensemble et apprendre à se connaître.  J’ai partagé de glorieux instants avec lui ! 

Les autres artistes que je rencontre dans les loges sont plutôt calmes, il y a Pompon bien entendu mon soutien dans la maison mais aussi ses amis Duduche, Tonin, Cricri, Hortensia et Lulu.  Rien que les noms de ces messieurs laissaient présager d’une heureuse ambiance.

 

Mon premier soir fut terrible, j’avais un trac fou comme jamais auparavant je n’avais eu.  J’attendais nerveusement mon tour, anxieux, fixant l’ordre de passage du spectacle affiché en coulisses.  J’étais juste derrière la scène; à côté du technicien qui envoyait les bandes son.  Nicole Croisille, (enfin Thierry) chantait “j’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui”...je suis pétrifié, c’est sa dernière chanson après, c’est à moi.  Nicole salue, son numéro est terminé.  Elle sort de scène, le générique de Dallas enchaîne directement.  “Dallas, un univers impitoyable...” à ces quelques mesures, le public réagit immédiatement et applaudit déjà.  Nicole Croisille se retourne sur moi et me dit:

            - Toi chéri avec ça t’es engagé...

 

Et ce fut le cas, enfin presque !

 

Final-Michou.jpgPhoto : Final avec moi, Tonin, Thierry et Cricri.

 

Mon numéro avait beaucoup plu mais il fallait attendre que Michou rentre de sa tournée au Japon pour savoir si le patron voulait me garder.  Sa garde rapprochée m’avait adopté, ils étaient convaincus que j’allais rester dans la maison.  C’était nouveau, les Parisiens allaient adorer Sue Ellen pensaient-ils.  J’étais content de ma création.
Une fois Michou rentré et, mis au courant de mon succès, il confirma ce que pensait son entourage, et désirait en effet me garder chez lui.  Il me félicite pour l’idée d’imiter une vedette de feuilleton télé à la mode.  Il me trouve en plus une certaine ressemblance avec un artiste qu’il avait adoré hélas décédé, Jean-Pierre Charnas.  Il avait été un grand danseur de cancan qui, suite à un accident avait poursuivi sa carrière artistique chez Michou.  Enfin, c’est ce que l’on m’a toujours raconté.  Il imitait entres autres Barbara et Mistinguett.  Michou décide donc de me faire faire en plus de Sue Ellen, « La Miss ». 

Charnas.jpgPhoto : Jean-Pierre Charnas.

 

Suprême honneur car personne depuis sa mort n’avait osé faire les numéros que faisait Charnas.  J’étais flatté bien entendu mais la chose était un peu compliquée.  En réalité, Michou voulait que j’imite Charnas qui imite « La Miss » ! Sic.

 

Bon, soit !  Cette fois je ferme ma gueule, je fais ce qu’on me demande car en plus j’ai l’honneur d’enfiler le costume de scène de Jean-Pierre Charnas.  Je suis aux anges.  J’ai véritablement adoré travailler chez Michou.

 

Le soir après le spectacle, nous sortons dîner Pompon et moi très souvent accompagnés de Monsieur Alex.  C’était un client « régulier » de chez Michou et accessoirement très proche de Richard Flèche ce qui me vaudra quelques ennuis…  Notre cantiné était « Le Grand Café Capucines », nous y étions chouchoutés comme des stars.  Nous sortions toutes les nuits en boîte, c’étais la grande époque du bar “Le BH”, rue du Roule, j’étais très impressionné d’y rencontrer le présentateur vedette du journal de 13h, Yves Mourousi en tenue de motard.  J’y découvre le “poppers”, ces petits flacons aux senteurs étranges qui vous font mettre à quatre pattes, aboyer et bouffer la moquette (dixit mon ami Danny du Flamenco).  Pompon appelait cela « le Beaujolais », sacré Pompon !
Au petit matin, je rentre me coucher chez lui, c’est lui qui m’héberge, Boulevard de Clichy.  Il dort peu, se lève vers huit heures pour faire son marché et prend plaisir à me préparer des petits plats.

 

Les artistes de chez Michou, ceux de cette génération, étaient souvent de bons vivants.  Je me souviens de diners chez Hortensia dans cet appartement si coquet avec son copain, un jeune maghrébin magnifique surnommé «petites oreilles». 

Mes nouveaux collègues n’avaient rien à prouver à personne et en dehors du cabaret ils ne parlaient que très peu de jupons et de faux-cils.  Les garçons de chez Michou n’avaient pas la même vie que ceux du Cap d’Agde que j’avais découverts presque dix ans plus tôt.  Ils étaient installés, ils lisaient, ils aimaient les beaux objets, écoutaient de l’opéra, bref ils cultivaient un art de vivre presque bourgeois, ça me correspondait mieux.  J’étais le petit nouveau et, je sentais la bienveillance des anciens et la générosité des plus jeunes dont Sylvestre et Pauline.

Richard Flèche ayant quitté précipitamment le cabaret au retour de la tournée du Japon, c’est Pauline qui était devenue la nouvelle coqueluche. 

Pauline.jpgPhoto : Pauline.

 

Elle avait créé ce numéro de transformation devenu célèbre sur la chanson « This Is My Life » interprété dans un premier temps par Samy Davis Junior et ensuite par Shirley Bassey.  Elle était fantastique aussi dans son imitation de Donna Summer.  Une créatrice.

 

Sylvestre lui, d’une gentillesse incroyable imitait Liza Minnelli.  Nous avons un peu flirté tous les deux, il voulait me faire découvrir Paris à sa façon.

Pompon s’occupait beaucoup de moi.  Il fignolait entres autres les montages sonores de mes numéros pour qu’ils soient parfaits.
Il voulait que je me sente bien à Paris et que mes numéros plaisent.  Pour que tout soit impeccable, il s’était par exemple occupé de me prendre un rendez-vous chez un dentiste.  Comme Michou avait décrété que je devais imiter Mistinguett, il me fallait donc un dentier qui reproduirait la dentition particulière de la dame !

On ne rigole pas avec les imitations chez Michou et on se donne les moyens de la perfection.

 

loge-Michou.jpgPhoto : Pompon et moi dans la loge. La photo a été mangée par mon chien...

 

Mistinguett, maintenant je peux le dire, je n’aimais pas cette imitation.  D’abord parce qu’on ne jugeait pas la ressemblance avec la Miss, mais avec mon prédécesseur qui excellait dans le genre.  Je n’éprouvais aucun plaisir à exécuter ce numéro et je m’en suis ouvert à Pompon.

 

Un jour dans la loge il me dit:

 

            - Bon, mets ton dentier de Mistinguett !

 

Nous n’étions pas maquillés, je me demande pourquoi, mais je m’exécute.  Il attrape un crayon de maquillage marron et commence à me dessiner quelques traits sur le visage et me dit :

 

            - Maintenant regarde dans la glace.

 

Stupéfaction, avec ce qu’il venait de faire et le dentier je ressemblais à Jacques Brel.  

 

Jacques-Brel.jpgPhoto : Imitation de Jacques Brel.

 

Je n’ai pas osé proposer cette imitation à Michou, ce n’est que bien plus tard que j’ai ajouté ce personnage à mon répertoire, mais je le dois encore à Pompon.  Il m’a tant donné, alors vous comprendrez que j’aimais et admirais énormément ce garçon, mais je ne lui ai jamais dit.  Toujours ce handicap dans mon rapport à l’autre ou par pudeur peut-être, je ne sais pas.
Il ne me fascinait pas que par son talent mais aussi par sa gentillesse et son humilité.  Moi qui avais chopé la grosse tête en six mois, je me demandais comment un garçon qui avait autant de succès pouvait rester aussi simple.  C’est peut-être avec lui que j’ai commencé à changer de comportement.  Jamais je ne l’ai entendu dire du mal d’un autre artiste, jamais je ne l’ai surpris à critiquer le numéro d’un de ses camarades ou d’un spectacle qu’il découvrait en dehors de chez Michou.  Alors que moi…

 

Pompom-en-spectacle.jpgPhoto : Pompon

 

Il est décédé il y a quelques années à Toulon, la ville où il prenait ses quartiers d’été.  J’ai bien entendu assisté à la cérémonie d’obsèques en France avant son retour en Belgique.  C’était déchirant, une dizaine de personnes, pas de fleurs, peu d’artistes, mais à ma grande surprise Michou avait fait le voyage depuis Paris.  Pourtant il n’y avait ni télévision, ni journalistes… Cela fait partie du personnage.  Il y a un cœur tendre sous le satin bleu, et des yeux mouillés sous les grosses lunettes.  Il est ainsi, imprévisible, instinctif et profondément humain.

 

Michou-triste.jpgPhoto : Michou.

 

En revanche, à Paris lorsque je travaillais chez lui, il voulait me garder ça je vous l’ai dit, pourtant, insouciant, il ne s’est jamais décidé à signer mon contrat.  Moi, j’étais impatient.  Il faut vous dire que pendant que je travaillais chez Michou je n’avais pas officiellement donné ma démission dans la métropole Belge.  Je faisais les allers-retours Paris-Bruxelles plusieurs fois par semaine pour contrôler les deux spectacles bruxellois dont j’avais encore la responsabilité.  Un soir j’en ai eu marre, puisque Michou ne se décide pas à signer mon contrat définitif, je quitte Paris, adieu Michou, je pars.
Stupéfaction autour de moi.  Une fois certain de ma décision, Pompon me demande si j’accepterai de laisser mon numéro de« Sue Ellen » à un de ses amis.  Ce garçon voulait entrer dans “La Maison” mais sa seule imitation de Rika Zaraï ne suffisait pas.  Je lui offre mon numéro, ma perruque, mon costume, et le soir même, “La Lune” entre “Chez Michou” pour quelques années. 

 

La-Lune.jpgPhoto : La Lune.

 

Avoir quitté le Cabaret Michou comme ça, c'est probablement le coup de tête le plus débile de ma vie.

 

Est-ce grave ?

 

Evidemment !  Prendre une telle décision imbibée de Chardonnay il n’y a rien de plus stupide.  Vous vous rendez compte, on m’offre « Michou » sur un plateau et je n’ai pas été capable de saisir cette chance !  D’autres me diront, oui mais si tu étais resté chez Michou tu n’aurais peut-être pas fait ceci, ou cela…Je déteste ce genre de supposition.

 

Il ne faut jamais faire de suppositions !


De retour à Bruxelles, je reprends le travail avec les artistes de “Chez Flo” mais je suis dans un autre état d’esprit.  Certains diront, encore plus imbu de ma personne, mais je crois qu’ils sont jaloux, non ?

Moi, je me sens plus serein, plus calme, peut-être plus à l’écoute de mes collaborateurs.  Je suis maintenant un artiste DE CHEZ MICHOU

 

En cinq ans, je suis passé de la petite scène de « La Comédie » de Charleroi au plus célèbre cabaret transformiste du monde.  C’est un peu comme si dans ma tête, j’avais remis les choses dans l’ordre.  En réalité, j’étais devenu directeur artistique sans avoir véritablement fait mes preuves sur scène.  Et bien maintenant c’était fait.  Cela me rassure, je pense avoir gagné en légitimité pour diriger un spectacle. 

 

Evidemment, je n’y suis pas resté longtemps chez Michou mais le simple fait d’avoir réussi à y entrer m’a profondément honoré.  J’ai très longtemps été complexé par mon manque de qualification.  Aujourd’hui encore les diplômes m’impressionnent, même si j’ai appris avec le temps à ne leurs accorder qu’une importance toute relative.  Ce “De Chez Michou” va en tous cas sonner pour moi comme le témoignage de la reconnaissance de mon travail, un titre, un certificat, et cela va vraiment m’apaiser.

 

Et puis "Michette", c’est comme Ministre, on le reste toute sa vie...

 

Mais sans la retraite conséquente ! 

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1 juin 2014 7 01 /06 /juin /2014 15:37

Alors évidemment, deux à trois spectacles par soirée, sept jours sur sept on peut dire que nous avons beaucoup travaillé.  Mais à côté de cela notre vie n’était qu’une fête.  Nous vivions à deux cents à l’heure totalement détachés de la réalité et du lendemain. 

Certaines de ces fêtes étaient orchestrées par un jeune bruxellois plein d'énergie.  Son père était architecte, mais lui ne pensait qu’à s'amuser et séduire.  Sacré “Yvan”, il a régné plus tard pendant quelques années sur les endroits les plus branchés, de Paris à Saint-Tropez.  Il est devenu un instant le chef des stars et l’ami intime de Michou.  Je reviens un instant sur ce garçon.  Je l’ai croisé pour la dernière fois en 2007, il était un des piliers des nuis de Megève.  J’avais été invité par mon ami Dominique pour mes cinquante ans dans un restaurant branché de la station.  A un moment de la soirée, j’ai quitté la table pour aller aux toilettes et en passant près du bar j’ai reconnu Yvan.  Il était ivre, entouré d’une cours exubérante qui profitait allègrement de son état.  Il n’était manifestement pas en mesure d’échanger quelques souvenirs avec moi.  J’allais le contourner discrètement sans engager la conversation mais au moment où je suis passé, il m’a regardé fixement.  Il m’a hélé d’un ton arrogant pour me dire:

            - On se connait, non ?

Et d’enchainer :

- On a couché ensemble !

Je lui ai répondu :

            - Non, Yvan.

Je me suis alors approché de lui pour lui murmurer à l’oreille qui j’étais.  En une seconde, je l’ai vu changer du tout au tout.

Le « Jet-setteur » insolent s’est transformé en un homme tout à fait attendrissant.  Il m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer en me regardant sans parler.  Nous n’avions rien à nous dire les images du passé était trop fortes.  Je l’ai tendrement embrassé sur la joue et je l’ai laissé à sa triste fête.  Sa cour était manifestement agacée par mon intervention, j’avais perturbé leur sinistre kermesse.  A peine avais-je le dos tourné que je les entendais lui dire :

            -Vas-y Yvan, paie-nous à boire et offre nous un petit cadeau…

Pour moi, la soirée était finie.

 

Pour en revenir à Bruxelles, en 1985 fort du succès du “Grand-Café”, le propriétaire décide de racheter l’ex “Grand Escalier” dont je vous ai déjà parlé.  Cet établissement était situé Rue au Beurre, un petit chemin qui relie la Bourse de Bruxelles à la Grand Place, une situation idéale et prestigieuse.  Cet endroit dans les années 70 était la propriété de Patrick Lucas.  Il ne m’est pas possible de vous parler de lui car je n’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots que bien plus tard dans son restaurant cannois « La Mirabelle ».  Tout ce dont je me souviens c’est qu’il était très beau et qu’il gérait sa maison de main de maître.  Son Music-Hall avait tout d’un grand et il ne s’appelait pas « Le Grand Escalier » pour rien, il y en avait véritablement un qui s’ouvrait en fond de scène.  Patrick Lucas, je vous l’ai déjà dis avait recruté d’excellents artistes et son spectacle avait énormément de succès.  Mais un jour, il a eu l’opportunité de vendre son établissement à une enseigne de restauration rapide, à prix d’or je suppose. Etait-il lassé par le spectacle ou par la Belgique et sa météo particulière, je ne sais pas.  Toujours est-il qu’il n’a pas hésité et il a fermé la boutique pour entamer un tour du monde avec son compagnon et s’installer ensuite sur la côte d’Azur.
Le fast-food qui a remplacé le cabaret n’a jamais eu de succès et les investisseurs ont bien vite voulu revendre.

 

Le propriétaire du Grand-Café, grisé par le succès de son établissement décide donc de racheter l’endroit et d’y installer un second spectacle.  C’est de la folie, pensai-je, les deux maisons étaient situées à peine à 250 mètres l’une de l’autre.  Pourtant il faut l’avouer, cela m’excitait de travailler là où jadis Patrick Lucas, l’ancien meneur de revue sévissait en maître incontesté.  Dès l’ouverture de cette seconde enseigne, il y a eu des gros soucis.  Les travaux de la scène ne correspondaient en rien à ceux que j’avais souhaités.  Quand on avait connu « Le Grand Escalier » et que l’on découvrait « Chez Flo » puisque c’est ainsi que le nouvel endroit se nomme, on ne pouvait être que déçu.  Quand vous pensez que pour aller aux toilettes les clients devaient pratiquement passer sur la scène !

 

Flo 2Photo : Sur la scène de Chez Flo : De gauche à droire, Pistache, Francine, Jacky, Marc, Paradise et moi.

 

En réalité, le propriétaire n’a jamais voulu se lancer à fond dans le spectacle.  Ses établissements étaient tous polyvalents tantôt taverne, tantôt restaurant, tantôt cabaret mais sans véritable identité.  La magie propre au Grand-Café n’a pas opéré, « Flo » n’a jamais eu de succès !

 

Pour être franc, je n’ai jamais senti le lieu.  La première du spectacle de « Chez Flo » fut d’ailleurs une catastrophe, mon premier échec depuis longtemps.  Je suis fatigué, j’ai énormément de travail avec les deux revues sur le dos et même si je ne le montre pas, je suis en perte d’énergie.  Depuis mes débuts de transformiste à « La Comédie » de Charleroi, tout a été si vite.  Les investisseurs me font entièrement confiance, j’ai la responsabilité du succès des deux endroits.  Il faut tenir le coup, constamment surprendre, remanier, créer, alors ça passe obligatoirement par le renouvellement des artistes.


J’engage des nouveaux interprètes comme par exemple la toute jeune Sabrina, une artiste prometteuse qui nous arrive de France.  Mais ça ne suffira pas, cette aventure “FLO” va bien vite se solder par des gros soucis financiers.  Je n’ai pas fait une grande école de commerce mais j’ai la sensation que les deux établissements se font de la concurrence. 

 

Flo-1.jpgPhoto : Chez Flo de gauche à droite : Moi, Pinky, Sabrina by Night, Paradise, Olivier.

 

Les deux maisons sont en perte de vitesse.  La direction s’inquiète, la tension monte, heureusement pour moi, elle n’a jamais remis mes spectacles en cause.  Le propriétaire ne sait plus comment faire pour renflouer les caisses et me propose, contre un apport financier de devenir associé.  Et là, j’ai vécu des moments véritablement pénibles et confus.  Je n’ai pas eu envie de cette association, car depuis que j’étais à Bruxelles j’avais constaté que cet homme d’affaires n’avait absolument pas la fibre artistique et se foutait pas mal de nos conditions de travail.  Ce qu’il voulait c’était gagner de l’argent, beaucoup d’argent et moi je ne pensais qu’à la qualité de mes spectacles.  Devant mon refus, sans états d’âme, il a donc proposé à un autre transformiste de prendre ma place.  Je vous passe les détails de cette période trouble mais les scénarios des journées qui se succédèrent à partir de ce moment-là n’avaient rien à envier à ceux du feuilleton « Dallas ».  J'en ai eu très vite par-dessus la tête.  Les magouilles des uns, les caprices des autres.  Cette ambiance nauséabonde nuisait à l’esprit de création que je devais avoir constamment.  Je n’avais plus d’idées neuves, je perdais pied.  

 

Pompom.jpgPhoto : Pompon.

 

Un soir, je retrouve “Pompon”, alias Claudy Bourg que je connaissais depuis quelques années pour avoir déjà travaillé avec lui à Charleroi dans les opérettes.  Il était chanteur et fantaisiste mais aujourd’hui lui aussi était devenu transformiste.  Il avait été artiste au “Grand Escalier” et au moment de nos retrouvailles il était un des piliers de “Chez Michou” à Paris.  Un garçon d’un immense talent, peut-être l’artiste de cabaret le plus humble que j’ai rencontré.
Pompom était un sage, je me suis ouvert à lui.  Mon état d’esprit n’était pas brillant.  Je lui ai parlé de mes doutes, de ma lassitude et surtout aussi de ma solitude. 

 

C’est à ce moment-là qu’il m’a proposé de passer une audition “Chez MICHOU”. 

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Published by Adrien Lacassaigne
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25 mai 2014 7 25 /05 /mai /2014 09:51

Nous voilà donc installés pour trois semaines sur la scène du “Grand-Café” de la capitale belge.  Dès le départ, les choses se passent très bien, notre prestation semble plaire au public et à la direction.  Pinky, qui était à Bruxelles comme un poisson dans l’eau, en profite pour nous faire découvrir ses endroits favoris.  Les bars, les restaurants mais aussi les lieux de spectacle comme « Les Coccinelles » chez Lesly Day et Capucine, chez « Marceline Monsieur » et l’incroyable « Coucou bar » où se produisait un artiste fantastique prénommé Alain.  Nous logions dans un appartement très chic du boulevard de la Cambre, prêté par mon ami Jean-Michel Thibault.  C’était la fête tous les soirs mais, trois semaines cela passe vite et arrive le jour de la fin du contrat, les nouveaux artistes sont prêts.  Nous sommes tristes de devoir quitter Bruxelles, où nous commencions à rencontrer un certain succès.  Et là, coup de théâtre, le propriétaire de l’endroit demande à me rencontrer d’urgence.  Il aime notre travail et me propose de présenter un spectacle supplémentaire à celui qui va débuter avec les nouveaux artistes.  Il invente une nouvelle formule : « Le spectacle de la nuit du grand café » !

 

Affiche.jpg

 

Le premier show se terminant vers minuit, le nôtre serait présenté trente minutes plus tard!  Seul bémol, il me propose de nous payer au pourcentage de la recette.  J’en parle avec mes collègues évidemment mais l’ambitieux leader que je suis les persuade sans difficulté d’accepter cette proposition.  Je devine là une opportunité de gravir les échelons du succès et de devenir une troupe sur laquelle il faudra compter à partir d’aujourd’hui.  Passionné comme je l’étais, je décide de faire des nouveaux frais de costumes pour l'occasion.  Des nouvelles tenues moins traditionnelles et plus sexys.  Nous serons tous habillés en paillettes noires, et tous avec de magnifiques boas d’autruche.
A peine quatre jours plus tard, les deux troupes étaient en piste.  Dès que le spectacle des autres artistes se terminait, nous apparaissions aussi vite que l’éclair sur une musique tonitruante.  Nous prenions le micro et en direct nous interpellions le public.  En français, en néerlandais et en anglais, nous leur donnions rendez-vous dans quelques minutes pour un show exceptionnel. 

 

Le public qui s’apprêtait à quitter la salle se disaient : Whaow, qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Il faut avouer que le spectacle qui nous précédait se terminait sur une espèce de parade pseudo-brésilienne avec des costumes insipides.  Et s’il y a bien un style qui ne souffre pas la médiocrité c’est celui du carnaval de Rio.  Ils avaient choisi comme support musical la chanson interprétée par Dario Moreno : « Brigitte Bardot Bardot… » pas véritablement un final en soi, à mon sens !

 

Involontairement, ils nous mettaient en valeur !

 

Notre prestation est ambitieuse, plus inaccoutumée et plus impertinente que celle des autres artistes. Et cela marche, non seulement les gens restent mais, après quelques semaines ils réservent non plus pour le dîner-spectacle mais pour “Le spectacle de la Nuit du grand-Café”.

Bingo! 

 

Conscient de ce succès, Jean-Marc, le directeur me convoque et me propose l’entière responsabilité artistique de l’établissement.  Je suis évidemment enchanté et j’accepte illico cette fois sans consulter mes partenaires.  C’est une mission magnifique mais, je suis loin d’imaginer l’énergie que je vais devoir déployer pour arriver à mes fins.
Il va falloir dans un premier temps, et très vite, revoir totalement le spectacle de la soirée.  Je vais créer une nouvelle revue avec mes complices, “Les Hirondelles” bien entendu, mais je vais aussi devoir engager d’autres artistes.  Mon choix s’est porté comme une évidence, sur les transformistes qui faisaient partie de la revue en place.  Ils étaient dans la maison je trouvais normal de leurs donner priorité mais j’ai immédiatement constaté que la plus part de ces artistes, vexés par ma nomination au poste de directeur artistique, sont partis d’eux-mêmes refusant toute collaboration avec moi.

Je découvre à ce moment la réalité de ce que sera ma carrière en tant que leader et créateur.  Je vais être seul et très souvent détesté par beaucoup de mes collaborateurs, et cela va durer jusqu’en 2012.  Est-ce grave d’avoir été mal aimé?

 

Non, je me suis très vite accommodé de cette condition.  Quand je travaillais avec un artiste je n’avais pas besoin qu’il m’aime.  Je n’attirais pas l’amitié, je gardais mes distances avec eux, comme pour me préserver de toutes déceptions qui arriveraient tôt ou tard.  A quelques rares exceptions près, je n’ai pas eu d’amis dans le milieu des transformistes.  Cette façon d’être à développer en moi une espèce d’inaptitude à l’amitié qui perdure encore aujourd’hui. Je suis handicapé de ce côté-là !  Cette nouvelle fonction de directeur artistique, ces nouvelles responsabilités marquent le début d’une nouvelle époque tant sur le point professionnel que personnel, c’est probablement la période de ma vie que j’aime le moins.  Pas à cause des spectacles évidemment mais, à cause du garçon que je suis devenu à cette période-là.  J’ai du mal à me pardonner mes attitudes de l’époque.  Humainement j’étais en dessous de tout.  C’est aussi peut-être pour cela que j’ai peu de souvenirs de cette période, ma mémoire doit être sélective !
J’ai engagé beaucoup d’artistes, nous avons été parfois jusqu’à vingt-deux par soir sur la scène du “Grand-Café”. 

 

Grand-cafe-final.jpgPhoto : La scène du Grand Café de Bruxelles.

 

 

J’avais carte blanche tant au niveau artistique que financier.  La direction mettait à ma disposition une "enveloppe" globale.  Moi, je payais les intervenants à la valeur que j’estimais être la plus juste en fonction de la qualité de leurs prestations.  J’étais très exigeant, intraitable souvent, je n’hésitais pas à me séparer d’une personne qui ne me donnait plus satisfaction et cela sans ménagement du jour au lendemain.  Mon seul crédo était la qualité du spectacle. 

Ces années-là, j’étais le dieu tout puissant de la planète “Cabaret”, à Bruxelles.  Qui a dit « le tyran » ?  Soit, si vous préférez.

 

Cela n’allait pas arranger mon égo qui est déjà à la base relativement fertil.  J’ai eu comme on dit vulgairement « la grosse tête ».  Je n’ai pas d’explication à cela, aujourd’hui avec le recul, je me dis souvent : mais pourquoi j’ai fait ceci ou cela ?  J’imagine que la pression devait être grande, je pouvais en effet tout gagner ou tout perdre du jour au lendemain.  Pour tenir le choc, je me suis mis à boire tous les soirs un petit verre de vin blanc avant le spectacle.  Très vite ce fut deux, trois verres.  Je buvais de plus en plus.  J’en suis arrivé à plusieurs bouteilles en une soirée à moi seul.  Certains soirs, « fatigué » je ne suis pas sur scène, je reste au balcon avec mon carnet de notes, et je contrôle le spectacle sanctionnant parfois de quelques amendes financières certains artistes qui négligeaient leurs tenues, un bas troué, un ourlet défait, des chaussures sales…

Je devenais beaucoup trop exigeant, capricieux et souvent insupportable.  Et après ça je me demande encore pourquoi je n'avais pas d'amis!

 

Durant cette période, tout autour de moi allait vite, très vite.  Je ne me rendais pas compte de celui que j’étais devenu et personne n’aurait osé me faire une remarque.  Les gens qui m’aimaient, ma famille par exemple, se disaient ; il est comme ça en ce moment parce qu’il a beaucoup de travail, il dort peu…et ils me pardonnaient mes humeurs.  Les autres devaient passer leur temps à m’éviter.  Certes, avec les artistes qui m’entouraient nous avons monté de très belles revues pendant quelques années.  Le succès a encore une fois été au rendez-vous.  Nous remplissions tous les soirs de la semaine.  Il arrivait même à la direction de vendre des places où les gens ne voyaient presque rien, mais suivaient le show sur écran télé.  Alors ce succès me suffisait, il avait pris toute la place dans ma vie.  Je n’existais plus que pour ce qui était bel et bien devenu mon métier : créateur et meneur de revue.  Je voulais devenir le meilleur, c’était mon seul but.  Je ne prêtais aucune attention à ma vie privée et de ce fait j’ai totalement négligé aussi ma relation avec Philippe mon compagnon. Pas de place pour l’amour, pas de temps pour cela.  A l’âge où ce dernier est le plus éclatant, le plus vigoureux j’ai juste eu quelques aventures sans lendemain, insolites, rapides et animales. 

 

Sauf peut-être deux fois, la première avec un jeune ténor à la réputation planétaire, il n’avait pourtant pas trente ans.  Il était de passage à Bruxelles et s’était découvert un petit béguin pour moi lorsqu’il était venu applaudir notre spectacle.  Imaginez le choc, entre lui et moi.  C’est un peu comme si Pavarotti avait flirté avec Loana !  Il m’a proposé de visiter l’opéra de Bruxelles en sa compagnie, ça ne se refuse pas.  Une visite qui s’est inévitablement terminée dans sa loge, je devrais préciser sur le canapé de sa loge !  Monsieur, amoureux fou, voulait que je quitte tout et que je le suive aux quatre coins du monde.  Il avait un agenda bouclé cinq ans à l’avance !

Moi, quitter mes strass, mes plumes, mon spectacle !  Pas question, j’ai tout fait pour l’éviter jusqu’à son départ…

J’ai raconté cette anecdote un après-midi sur une plage du Var à Bernard Lefort alors qu’il venait juste de quitter la direction de l’Opéra de Paris.  Il m’a dit :

            -Tu sais ce chanteur, il a tout arrêté très jeune pour vivre en Californie avec un milliardaire américain !

 

Eh bien, si lui a pu mettre un terme à sa prometteuse carrière pour un homme, (OK un milliardaire), moi je n’ai pas eu envie d’arrêter mon travail pour lui!

 

La seconde fois ce fut avec un jeune homme qui semblait ne pas comprendre son attirance pour moi.  Il avait une très jolie fiancée mais le soir il ne pensait qu’à venir voir le spectacle que j’animais et finir la soirée à boire du champagne avec moi.  Nous avons appris à nous connaitre, il a découvert qu’il pouvait aimer les femmes et les hommes en même temps.  Je m’y suis attaché, j’en suis même tombé amoureux je crois.  Un jour il m’a annoncé qu’il partait vivre aux Etats Unis pour y travailler dans le pétrole.  Lui, ne m’a jamais proposé d’arrêter le spectacle, il trouvait que j’étais un bel artiste et il avait du respect pour mon travail.  Qui sait si cette fois je ne serais pas parti… Après son départ, nous avons échangé quelques lettres enflammées et puis il a disparu de ma vie, pendant trente ans.  Nous nous sommes retrouvés par hasard sur Facebook.  Il est marié et père de famille.  Il a fait une merveilleuse carrière et récemment je fus très étonné de lire ce message: 

            -Tu sais, je ne t’ai jamais oublié.


Mais revenons à la scène, c’est ce qui vous intéresse.  

Vous devez vous demander comment un type aussi odieux avec son entourage pouvait arriver à créer de beaux spectacles ? Heureusement j’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables qui supportaient tant bien que mal mes frasques.  Certains m’ont profondément marqué. 

 

J’ai par exemple engagé des anciens artistes du “Grand Escalier”, le music-hall magnifique qu’avait créé Patrick Lucas.  Ces gens étaient des professionnels de qualité, ils avaient eu un immense succès dans les années Soixante-dix.  Ils s’appelaient entre autre, Bécassine, Jean-Paul, Guy-guy, Lydie alias la petite Baronne.
Les véritables motivations de ces artistes pour rejoindre mon équipe devaient m’échapper à l’époque.  Mais aujourd’hui je suis certain qu’ils me supportaient uniquement parce qu’avec moi ils retrouvaient du travail.  A leurs yeux, je ne méritais certainement pas de les diriger.  Ils avaient connu l’excellence avec Patrick Lucas, et se demandaient qui était ce jeune arrogant sorti depuis peu de sa province ?  Je comprends aujourd’hui qu’il devait être difficile pour eux de me supporter.  Le seul de ces artistes sur qui je n’avais aucun pouvoir s’appelait Julio, il était imposé par la direction.  Il ne faisait qu’un seul numéro dans la soirée, une imitation de Mireille Mathieu.  Mais quelle imitation, absolument parfaite !  Il savait qu’il était à l’abri de mes humeurs.  Chaque fois qu’il me regardait dans les yeux j’avais la sensation qu’il me faisait un doigt d’honneur !

 

Final-Mathieu.jpgPhoto : Paradise, Patrick, Pinky, Maxine, Julio et moi sur la scène du Grand Café de Bruxelles.

 

J’ai aussi engagé Donald un chorégraphe américain qui était un des trois artistes qui composaient la troupe des « Ziegfield’s ».  Une des troupes les plus prestigieuses de cet univers des transformistes, ils étaient stupéfiants.  Le grand numéro de Donald s’appelait « Les chaises ».  Sur la chanson « My Way » interprétée par Nina Simon il dansait avec deux chaises qui se faisaient face.  Il montait dessus et en les écartant doucement avec les pieds, il finissait en grand écart.  C’était totalement bluffant et très moderne pour l’époque.  Dans la même revue je faisais moi un playback sur une chanson de Michèle Torr !  C’est pour vous dire !

 

Donald.jpgPhoto : Donald au centre.

 

D’autres artistes internationaux qui étaient constamment en tournée sont venus de temps en temps gonfler la troupe.  La charmante Tiffany et ses partenaires Olivia et Diégo ont fait partie de ceux-là.  Ils avaient énormément de succès en Allemagne.  Il était difficile pour moi de les piloter, nos rapports étaient plus que tendus.
Nous n’avons pas pu travailler très longtemps ensemble.  Nous en sommes même venus aux mains si ma mémoire est bonne !

 

Il y eut aussi un garçon qui se faisait appeler sur scène « Pistache ».  En voilà un qui m’a fait la vie dure.  Quand il avait un peu chargé en “produits” de toutes sortes, il voulait me tuer, rien de moins.  J’ai même été obligé de m’enfuir et de me cacher en France une semaine quand la situation est devenue trop dangereuse.  Pourtant, je l’aimais bien.

 

C’est aussi l’époque d’un jeune homme prénommé qui avait la particularité d’avoir des toilettes de spectacle somptueuses.  Coquet garçon que je trouve dans un tout petit cabaret « Les Coccinelles ».  J’ai engagé cet artiste débutant qui bien des années plus tard est parti en tournée sous le nom de « Michel Drléac ».  Si je vous parle de lui ce n’est pas qu’il m’ait profondément marqué mais, en faisant des recherches pour ce livre, je suis tombé sur un blog qui lui est consacré et j’ai pu lire toute l’animosité qu’il avait conservée envers moi.  Il me reproche de ne pas avoir « reconnu son talent » et de ne l’avoir utilisé que trois minutes par spectacle juste pour exhiber son joli costume.  Je dois vous expliquer qu’à l’époque, chaque artiste était propriétaire de ses costumes.  Certain petits débutants, par exemple, avaient du talent mais n’avaient pas d’argent pour investir dans de jolies toilettes de scène.  Lui, c’était le contraire.  Je regrette qu’il ne m’en ait pas parlé à l’époque, ça lui aurait évité de ruminer ces rancœurs durant toutes ces années.  Et je le confirme aujourd’hui, oui je ne l’ai engagé que pour ses costumes, il n’avait rien d’autre à me proposer.  J’ai eu tort évidemment, je n’aurais jamais du engager ce garçon sur ces bases-là.


Il y avait une petite Flamande surveillée de très près par son amoureux du moment qui lui interdisait de trop se déshabiller.  Marisa Aleen n’était pas encore la reine de music-hall qu’elle est devenue par la suite, mais c’était déjà une belle princesse.  Elle avait indéniablement un sens inné de la revue.  Elle a fait partie des artistes les plus passionnées que j’ai rencontrées, doublée d’une perfectionniste redoutable.  Au zénith de sa carrière elle a créé sa propre troupe « Les New Sensation ».  C’était un spectacle qui n’avait rien à envier aux plus grandes revues de music-hall.  J’ai eu le plaisir d’en faire partie un très bref moment, un seul soir il me semble.  Marisa c'est pour moi la surdouée du métier.

 

Marise.jpgPhoto : Marisa Aleen.

 

Il y eut Joël alias “Bécassine”, ex « vedette » du “Grand Escalier” lui aussi.  Nous avions sympathisé dans un bar bruxellois, « Le Petit Rouge » il me semble.  A la suite de quoi j’ai décidé de le prendre à mes côtés pour co-présenter le spectacle du Grand Café.  Avec lui, j’étais un peu soulagé du poids de l’animation quotidienne du show.  Ce n’était pas évident d’improviser tous les soirs, les dialogues en direct avec le public pour trois spectacles.  D’autant que je n’écrivais rien, j’improvisais tout.  Avec Béca, nous nous amusions beaucoup, nous reproduisons le schéma classique du Clown blanc et de l’Auguste.  Je vais créer pour lui un duo comique.  Nous allons imiter Sue Ellen et JR du feuilleton “Dallas”, je serai Sue Ellen, bien entendu !  Un jour, Joël, disparaîtra sans laisser d’adresse.

 

Beca.jpgPhoto : Bécassine & moi.

 

Il y eu le petit Jacky, si jeune, si fragile et si peu sur de lui.

 

Marc si beau qu’il ne s’est pas contenté de conquérir le public, il lui a aussi été facile de prendre ma place dans le cœur de mon compagnon.  Avec le temps je me dis qu’il a bien fait et que Philippe aurait du me quitter pour lui.
Il y avait des filles avec nous, ma complice des débuts, Sophie devenue « Allison Parker ».  Elle a été comme l’on dit « ma meilleur amie » lorsque j’étais jeune.  Aujourd’hui elle ne veut plus entendre parler de moi.  Après tout ce que je viens de vous raconter sur mes agissements, vous devez la comprendre.

 

Sylvia une danseuse avec qui j’avais déjà travaillé dans les opérettes à Charleroi ; talentueuse et extrêmement gentille. 

 

Ferry, une tigresse anglaise d’une sensualité débordante. 

 

Sabine adorable mais un peu perdue dans cet univers luciférien. 

 

Et Francine, une femme qui outre son incroyable ressemblance avec Zizi Jeanmaire n’était pas vraiment une artiste professionnelle.  Elle m’épatait par son incroyable énergie bien qu’elle fut plus âgée que la plupart d’entre nous.  J’avais décidé de là prendre dans mon spectacle en ne tenant absolument pas compte de cette différence d’âge.  Malheureusement pour elle, une fois qu’ils étaient engagés à mes côtés je traitais tous les artistes de la même façon.  J’étais aussi pénible avec les débutants qu’avec les professionnels confirmés.  Je reconnais n’avoir pas toujours été très délicat avec elle.  Comme elle avait vingt ans de plus que moi, je la présentais parfois à la fin comme étant le « vieux fossile » du spectacle !

Je trouvais ça drôle !

Je me demande quelle aurait été ma tête si en 2012 on m’avait présenté de la sorte à mon dernier spectacle ?

 

Francine
Photo : Retrouvailles avec Francine en Australie.


Avec Francine, nous nous sommes retrouvés il y a quelque temps en Australie où elle vit aujourd’hui et j’ai seulement compris, 25 ans plus tard, le mal que j’avais pu faire.  Dieu merci, elle m’a un peu pardonné mes impertinences insupportables.  A travers les conversations que nous avons eues, j’étais stupéfait de la façon dont je pouvais agir à l’époque.  Lors de nos retrouvailles à Brisbane, je dis à Francine :

            - Dis-moi, je ne me souviens pas, quand je t’ai engagée à Bruxelles, au Grand-Café, tu faisais déjà du spectacle ?

 

Je lui avoue, ne pas me souvenir de notre rencontre.

 

Elle me répond :

 

            - Oui, j’étais au « Jardin Suspendu ».

 

C’était un autre établissement de spectacle Bruxellois dirigé par Daniel Martin.

 

Et là je me dis que certainement je suis allé trouver Daniel Martin pour négocier le départ de Francine.  Eh bien non, à l’époque cela ne m’a même pas effleuré l’esprit.  Je lui ai piqué une artiste sans état d’âme.

 

Et je m’étonne que « le métier » ne garde pas toujours un bon souvenir de moi…

 

Parmi les artistes bruxellois, il y avait aussi un jeune garçon qui interprétait à merveille les chansons de Shirley Bassey.  Il faisait partie de ces gens qui, même s’ils n’avaient pas des années de pratique derrière eux, vous donnaient la sensation d’être né pour ce métier, d’être incroyablement doués.  Je venais de rencontrer Olivier Tilmont.
Même à ses débuts, il était impressionnant de rigueur, d’élégance et de professionnalisme.  Olivier, devenu plus tard lorsque nous sommes partis en tournée, Maxime de Villeneuve.  Si je devais compter sur les doigts d’une main les artistes transformistes que j’ai le plus admirés, il en ferait évidemment partie.  Il savait tout faire et tout faire à la perfection.  Qui plus est, avec lui je me sentais bien, il m’apaisait je crois qu’il me comprenait parfaitement et qu’il ne me jugeait pas.  Jamais nous ne nous sommes disputés, je crois que je l’admirais trop pour cela.  J’aurais bien entendu l’occasion de vous en parler souvent dans les prochaines pages car nous ne nous sommes pratiquement plus quittés jusqu’à son départ. 

 

Olivier-Tilmont.JPGPhoto : Olivier Tilmont avant de devenir Maxine de Villeneuve.

 

Vous m’avez peut-être trouvé un peu dur avec moi-même à travers ces quelques lignes.  Vous devez vous demander pourquoi cette auto-flagellation éventuellement abusive ?

 

C’est peut-être pour en finir avec cette période de ma vie dont je ne suis pas fier.  Je dis les choses, je présente mes excuses et je passe à autre chose. 

 

Mais ce n’est pas si simple.  Bien des années plus tard, j’ai parfois essayé d’obtenir le pardon de certains artistes, mais rien n’y a fait.  Ils se disent éventuellement, ce n’est pas possible qu’il ait changé comme cela.  Je le vois dans leur regard, je le sens dans leur voix, ils ne me croient pas et préfèrent garder de moi l’image diabolique que je leur offrais à l’époque. 

 

Mais cette fois basta, je reconnais avoir été très con, je le regrette, je présente mes excuses mais si ça ne convient pas, eh bien tant pis, je continue ma route.

 

Je suis passé à autre chose.


Certain m’ont quand même avoué:

 

            - Tu étais pénible mais tu montais de sacrés spectacles, on travaillait bien avec toi.

 

Ces artistes n’avaient rien à envier à la même époque aux parisiens de chez Michou, du Rocambole ou de La Mendigotte.  Ils étaient des vrais grands professionnels, ils m’ont enrichi de leurs talents mais je n’ai jamais pensé à leur dire combien je les admirais. 

 

 

S’eut été si simple.

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Published by Adrien Lacassaigne
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18 mai 2014 7 18 /05 /mai /2014 14:13

Le Grand-Café de Charleroi n’était pas un établissement conçu pour présenter un spectacle de Music Hall, c’était une brasserie, c’est vous dire si au départ ce fut laborieux.  Nous avons dans un premier temps aménagé le fond de la salle avec un petit podium. 

 

Scene-Gd-Cafe.jpgPhoto : La scène du Grand-Café de Charleroi.

 

 

Côté jardin de cette petite scène, nous avons construit une loge, une pièce ridiculement petite derrière un rideau de velours rouge.  Nous avons installé des étagères, des miroirs, des ampoules, un portant pour les costumes, juste le stricte minimum.  Je me demande encore aujourd’hui, comment nous avons pu nous changer à huit artistes dans cet endroit avec à peine un mètre carré chacun !

 

Loge.jpgPhoto : Dans la loge, Philippe, Sophie et Pinky.

 

Une loge qui fut souvent le théâtre de biens des aventures comme par exemple le bizutage des nouveaux serveurs.

Une fois encore influencé par le travail de Jean-Marie Rivière et de Michou à Paris, nous pensions nous aussi que le personnel de salle avaient un rôle important à tenir pour que l’ambiance de la soirée soit parfaite.  Il fallait qu’ils soient en harmonie avec le spectacle, c’est pourquoi à chaque fois qu’un petit nouveau arrivait dans l’équipe des serveurs, Didier le patron, se faisait un malin plaisir à tester ses aptitudes à notre humour décalé !

Pour ce faire, il envoyait le novice un peu avant le spectacle en coulisses en lui disant : Vas dans les loges demander aux artistes s’ils ont soif ?  Le petit « garçon » s’exécutait bien entendu.  Il prenait la direction de notre refuge en passant sur la scène ce qui représentait déjà en soi une première épreuve.  Ensuite, il ouvrait le rideau de la « micro loge » et là, il se retrouvait à 50 cm de moi qui occupais la première place.  Dès qu’il entrait, je montais sur ma chaise faisant mine de chercher quelque chose sur l’étagère du dessus et je laissais tomber mon peignoir.  Le petit se retrouvait tétanisé face à moi, maquillé comme un camion volé et complètement nu !

Je me retournais alors vers lui en disant :

            - Un vin blanc Chéri !
Le plus souvent les gamins ne savaient plus où se mettre et répondait totalement perdu :

            - Euh oui monsieur… enfin euh,…non…pardon madame…

Ensuite, il essayait tant bien que mal de demander aux autres artistes ce qu’ils buvaient.  Dans la continuité, Sophie se retournait vers lui, laissant elle aussi tomber négligemment son peignoir en exhibant ainsi sa poitrine absolument parfaite ! Dans les minutes qui suivaient, le serveur retournait au bar rouge comme une jeune pucelle tourmentée et ne savaient absolument plus ce que nous lui avions commandé !

 

Didier le patron revenait lui-même prendre la commande dans la loge et il nous disait :

 

            - «  celui-là … y’a du boulot les filles !!! »

 

C’était notre façon de savoir si le « petit » avait l’esprit Music Hall !  Après ce test, ou on ne revoyait plus jamais le jeune serveur, ou il revenait souvent se rincer l’œil dans la loge !  Cette loge qui fut également le théâtre d’autres aventures plus câlines lorsqu’elle était plongée dans le noir une fois le spectacle terminé.  Le public dansait sur la scène jusqu’à tard dans la nuit, il n’y avait qu’un petit rideau à pousser, mais ça c’est une autre histoire... Je pense que nous avions inventé le premier « back room » de Charleroi !

 

L’espace nous manquait certes mais peu importe, il y avait durant ces soirées une ambiance fabuleuse.  A l’entracte, Roger, le patriarche reprenait son accordéon pour mettre de l’ambiance.  Jeannine sa femme et Véronique sa brue étaient au Bar et à la caisse.  Didier lui s’occupait de la sonorisation, des éclairages et de nous.
Nous formions une véritable famille, c’était merveilleux et le public a suivi, ce fut immédiatement un immense succès.  Cinq jours par semaine nous remplissions la salle, un miracle dans une si petite ville.

Pour nous aider à faire des progrès, Didier n’hésitait pas à nous emmener à Paris voir des Grands Spectacles, comme celui du “Paradis Latin”. 

 

Paradis LatinPhoto : Au Paradis Latin : Pépé, un serveur, Philippe, Adrien, Véronique Dupuis, Didier Dupuis, Sophie et Yves Kordain.

 

A l’époque c’était « Sergio » qui présentait la revue, il avait quitté son habit de Monsieur Loyal pour celui de Meneur de Revue.  J’étais impressionné par la maîtrise absolue de sa discipline, par l’intelligence de la personne.  

 

Sergio.jpgPhoto : Sergio.

 

Sa voix éclatante et son sens de la répartie bien aiguisé me tétanisaient d’enthousiasme.  Bref, j’avais sous les yeux le modèle exact de ce que j’avais envie de devenir.  J’avais eu l’audace d’emporter avec moi discrètement un mini enregistreur à casettes (pas de MP3 à l’époque) j’enregistrais donc discrètement toutes ses interventions.  Une fois rentré en Belgique je l’écoutais en boucle pour comprendre et décrypter son style.  Je m’inspirais de sa musicalité et de son rythme.  Il a été mon coach sans le savoir.  Ce n’est que vingt cinq ans plus tard, lorsqu’il fut l’invité d’une émission de radio que j’animais que j’ai pu lui avouer cela, preuve à l’appui car j’avais toujours les fameuses cassettes, ça l’a amusé je crois. 

 

Adrien-Sergio.jpgPhoto : Sergio et moi.

 

 

Hasard de la vie, il y a quelques années, je suis allé assister à une représentation d’un festival international de Cirque que Sergio présentait, à l’entracte, il m’a invité à boire un coup dans sa loge, rien que lui et moi à discuter de choses et d’autres…  Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état j’étais, une vraie midinette !  Aujourd’hui, grâce à Marc Zucherberg nous échangeons quelques mots de temps en temps, c’est magique et comme je sais qu’il lira peut-être ces lignes, j’en profite pour lui dire merci Monsieur Sergio.

Merci de vous comme l’aurait dit Barbara.
Après ces escapades parisiennes, nous revenions plein d’idées, moi de numéros, Didier de lumières et de décors.

Je pense que ces années-là nous avons fait du très bon travail.  Je dis nous, car j’étais divinement bien entouré.

 

Je dois par exemple mes progrès à ma rencontre avec un jeune transformiste bruxellois qui avait déjà fait ses armes à la capitale.  Pinky, qui ne s’appelait pas encore « Andersen » à l’époque, m’a apporté tous les petits secrets professionnels qui me manquaient.  C’est lui qui m’a entre autres appris à me maquiller correctement et je peux vous assurer que si les derniers temps je m’exécutais en quinze minutes, à l’époque ça n’était pas gagné.  Pinky Andersen m’a ouvert les portes de l’univers professionnel des transformistes, il m’a tout donné sans jamais rien attendre en retour.  Sans lui, j’y serai peut-être arrivé mais il m’a certainement fait gagner dix ans.  Et quand je pense qu’aujourd’hui, parfois il s’imagine que tous le monde l’a oublié !

Si vous croisez Pinky Andersen un soir, vous ne pouvez l’oublier, c’est impossible.

 

Pinky.jpgPhoto : Pinky Andersen.

 

Philippe Bordier qui était toujours à mes côtés depuis que nous avions quitté Paris a fait partie de l’aventure et s’est révélé un artiste attachant.  Bien que n’étant au départ pas destiné à monter sur scène, il s’appliquait du mieux qu’il pouvait avec sincérité et envie.  Sa beauté ombrageuse fut incontestablement un atout majeur dans notre réussite.

 

Philippe.jpg

Photo : Philippe Bordier.

 

Il y eu Sophie, une jeune comédienne et chanteuse que j’avais rencontrée en cours de théâtre à Paris.  Elle s’est immédiatement imposée dans ma vie comme « ma meilleure amie du moment ».  Attirée par l’aventure que je vivais, elle est venue me rejoindre pour étoffer le spectacle.  Séduite par la Belgique, elle s’y est installée.
Nos routes se sont séparées par la suite mais je sais qu'elle y vit toujours et je ne pouvais imaginer vous raconter cette période sans penser à elle qui a joué un rôle essentiel dans le spectacle et dans ma vie.

 

HirondellesPhoto : Les Hirondelles

 

Une fille dans une revue de transformiste, me direz-vous !  Oui, à l’époque je pensais que des travestis seuls ne suffisaient pas.  Il fallait y mêler des filles, les vraies, peut-être comme élément de comparaison ! Il y a eu Sophie, Sabine, Martine, Joëlle, Sylvia, Françoise, Ferry, Francine entre autres.  Cela s’explique peut-être par le fait que dans les années 80 je n’avais pas véritablement la sensation de monter des revues de transformistes.  Je mélangeais les genres.  Un peu de ce que m’inspiraient les shows du « Boa », de chez « Michou » et du « Paradis Latin ».  Un peu d’opérette, de danse, quelques imitations et le tour était joué.

Mais à propos des filles dans un spectacle de transformistes, j’ai un peu changé d’avis par la suite je l’avoue.

 

DEBUT.jpgPhoto : Les Hirondelles, Joëlle, Adrien, Pinky, Martine, Philippe et Sophie.

 

Nous avons eu beaucoup de succès, à tel point que même la télévision Belge nous engagera pour sa grande émission du 31 décembre, présentée par Pierre Tchernia.  Nous étions aux côtés de Paul Préboist dans “Zigomaticorama”. 

 

Beaucoup d’humour et un peu d’émotion ça a toujours été ma formule.  Le public a besoin d’être distrait, surpris et ému.  Cela je l’avais compris.  L’élaboration d’une attraction, c’est comme la préparation d’un bon petit plat.  Il faut des ingrédients frais, soigneusement préparés et assaisonnés de quelques piments exceptionnels.  Reliez le tout d’une façon exquise.  Garnissez avec soin de mille accessoires scintillants et servez show !

 

En plus du spectacle du Grand-Café, nous faisions aussi quelques apparitions dans différentes boîtes de nuit.  Charleroi a eu l’occasion de vivre de vrais instants de frénésie à cette époque.  Je ne suis pas certain que cela soit encore le cas aujourd’hui à moins que Paul Magnette le nouveau jeune bourgmestre dynamique de la ville ne me fasse mentir avec ses beaux projets.

 

L’une des discothèques dans laquelle nous faisions des apparitions était située à Anderlues, elle s’appelait : “Aux Hirondelles”.  Elle fut le premier établissement de la famille Dupuis avec qui je travaillais maintenant.  Un jour Didier m’annonce que ce dancing allait fermer pour travaux.  Ils vont en faire un super club luxueux qui s’appellera “Le Cupidon”.  Je suis un peu triste de voir disparaître le berceau de leur succès, leur fortune et leur réputation.  C’est à ce moment que j’ai décidé de baptiser les artistes qui travaillent avec moi.  Je vais créer une troupe : « Les HIRONDELLES ».  Imaginant qu’à nous aussi ce nom porterait bonheur. 

 

Je m’en suis fait tatouer une sur l’épaule droite.

 

Je travaille beaucoup.  Je monte tous les spectacles du “Grand-Café” et je danse encore souvent dans les opérettes du théâtre de Charleroi.  Je viens de terminer “Le Chanteur de Mexico” avec Rudy Hirigoyen et je suis en même temps engagé pour jouer dans une création, “L’Amour Chante à Mallory”.  Mais j’en fais manifestement trop, je ne peux m’investir totalement dans chacune de mes entreprises et le résultat va vite s’en ressentir. 

 

Mallory.jpgPhoto : Opérette "L'Amour chante à Mallory"


Faute de travail sérieux, dans cette nouvelle opérette j’y suis d’une médiocrité consternante !  Je n’avais pas eu le temps d’apprendre mon texte, à chaque représentation j’improvisais.  Ma voix était trop faible par rapport aux autres artistes, j’étais obligé de chanter avec un micro !

J’ai vraiment honte de moi lorsque je visionne la cassette vidéo de ce spectacle aujourd’hui.  Il faut dans ce métier d’artiste beaucoup travailler et beaucoup de rigueur et dans ces années là, je vais trop souvent en manquer, je le confesse aujourd’hui.

 

Même pas la peine de se demander si je me suis trompé !

 

Je m’éloigne de plus en plus de l’univers du théâtre et de la danse, je suis très pris par les créations des revues de cabaret.  C’est à ce moment, je pense, que je suis devenu sans m’en rendre compte un professionnel du genre.  Je me suis engagé dans cette voie peut-être aussi par laxisme.  Je sais que je ne suis pas un très bon danseur, que ma voix n’est pas travaillée…  Faire du play-back c’est quand même moins laborieux que d’apprendre des pages entières de texte.  Et en plus je gagne pas mal ma vie !  Je ne me pose pas trop de questions !

La revue que je mène au “Grand-Café” de Charleroi est à son comble, je suis très heureux du résultat, la maison ne désemplit pas.  Ce succès va arriver aux oreilles du propriétaire du même établissement de la capitale belge.

 

Le Grand-Café de Bruxelles présente également tous les week-ends un spectacle de transformistes mais il semble qu’ils aient un gros problème avec leur troupe.  Tout le monde a été congédié ! Des nouveaux artistes ont été contactés mais ces derniers ne peuvent être présents avant trois semaines.  Pas question pour un tel établissement de rester tout ce temps sans spectacle, le manque à gagner aurait été considérable.

C’est justement à ce moment qu’ils entendent parler du succès des « Hirondelles » à Charleroi et ils désirent me rencontrer au plus vite.  L’entretien très bref s’est probablement bien passé.  Je dis « probablement » car je n’en ai aucun souvenir.  La seule chose qui me reste en mémoire est la beauté insolente du très jeune directeur de l’établissement, Jean-Marc Roosens. 


Jean-MarcPhoto : Jean-Marc Roosens.

Je suis engagé sur le champ pour assurer l’intérim.  Je débarque à Bruxelles avec trois autres artistes de ma troupe, Sophie, Philipe et Pinky bien entendu.

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Published by Adrien Lacassaigne
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10 mai 2014 6 10 /05 /mai /2014 12:04

Dans les années 80, avec Philippe, mon compagnon, il nous vient l’idée de créer un endroit rien qu’à nous, une salle de spectacle qui serait un lieu de fête teintée d’esprit parisien.  Un troisième larron séduit par le projet se joint à nous, Philippe Mac Kay.  Nous allons ouvrir tous les trois un café-théâtre à Charleroi : « La Comédie ».

 

Ce fut une singulière aventure, tant de personnes nous ayant offert leur talent, leur temps et leurs faveurs.  Les spectacles que nous avons montés eurent un succès immédiat.  Il faut dire que parmi les gens qui nous ont aidés, il y eu entre autres Jean-Michel Thibault, un comédien Belge qui avait beaucoup de succès dans ces années-là.

 

J-M-Thibault.jpg

 Photo : Jean-Michel Thibault

 

 

Laissez-moi un instant vous parler de Jean-Michel.  Bien des années plus tôt, quand je sortais de l’école, aux environs du parc Reine Astrid de Charleroi, je le voyais régulièrement.  Il faut dire qu’avec sa Porsche 911, il ne passait pas inaperçu.  J’avais à peine 15 ans à l’époque, mais je savais qu’un jour Jean-Michel poserait ses yeux sur moi.  Il faudra à un moment de ce livre que je vous parle de « mes intuitions étranges ».

 

Toujours est-il que ces intuitions étaient justes, il a un jour poussé la porte de « La Comédie ».  Il était comédien, mais il était aussi le coiffeur le plus couru de la ville.  Il n’avait pourtant au départ, aucune qualification en la matière, c’était surtout Jean-Louis, son compagnon qui était le véritable professionnel.  Mais Jean-Michel, d’une élégance rare et avec beaucoup d’esprit avait ce petit « je ne sais quoi » qui séduisait toutes ces dames, elles ne voyaient que par lui.  A mes yeux, Jean-Michel et Jean-Louis étaient un couple parfait, tout dans la vie leur avait souri. 
Ils n’avaient pas attendu la loi sur le mariage pour tous pour imposer leur couple à la société.  Je les prenais volontiers comme exemple de réussite tant sur le plan professionnel que personnel.  Avec Philippe, mon compagnon, je voulais devenir comme eux !  Nous avons, nous aussi acheté une Porsche, mais je n’ai jamais su poser un bigoudi ! 

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, évidemment, on ne calque pas sa vie sur une autre, c’est idiot.  Mais certaines personnes ont parfois de l’influence sur nous sans même le savoir, ce fut le cas pour moi avec cet homme épatant.

 

Après notre première rencontre à « La Comédie », Jean-Michel Thibault a petit à petit développé  une certaine affection pour moi, sans que jamais il ne soit question de sexe entre nous, soyons clairs.  C’est donc tout naturellement, qu’il m’a proposé de mettre en scène un spectacle pour notre café-théâtre.  Il avait choisi de monter les pièces “Poivre de Cayenne” et “Le défunt” de René de Obaldia.  Une fameuse opportunité pour « La Comédie », une chance incroyable.

 

Poivre-de-Cayenne.jpgPhoto : Adrien Lacassaigne & Gérard Gilles dans Poivre de Cayenne de René de Obaldia.

 

C’est Gérard Duquet, qui à l’époque hésitait encore entre sa carrière d’avocat et celle de comédien, qui avait été choisi pour jouer avec moi.  Un choix formidable car en plus d’être extraordinairement doué, Gérard avait un physique de rugbyman qui contrastait parfaitement avec le mien.  Ensemble nous jouions la première de ces deux pièces, « Poivre de Cayenne » en bagnards comme le veut l’histoire, mais l’idée géniale de Jean-Michel était de faire interpréter la seconde pièce,« Le Défunt » par les mêmes comédiens, mais cette fois en travestis. 

Nous y voici !

 

Le-Defunt.jpg

Photo : Adrien Lacassaigne & Gérad Gilles dans Le Défunt de René de Obaldia.

 


C’était une idée audacieuse de faire jouer cette pièce écrite pour deux comédiennes, par deux hommes.  Cela nous permettait d’accentuer les traits satiriques développés par Obaldia.  Après avoir joué la première pièce, pendant l’entracte, nous nous changions donc, Gérard en grosse dame chamarrée et moi en maigre femme aux allures de corbeau sous « prozac ».

 

Oubliées les frustrations du Conservatoire de Paris, je me lâche comme me l’avait conseillé Maria Pacôme.  Sois naturel, sois toi-même et surtout amuse-toi m’avait-elle dit. 

 

Ce qui veut donc dire qu’en 1980 je jouais déjà des rôles de femmes au théâtre !  Avant Guillaume Gallienne et Michel Fau.  Mais pourquoi n’ai-je pas continué ?

 

Jean-Michel Thibault en grand professionnel avait eu cette idée magnifique car la démesure sied bien à l’œuvre théâtrale de René de Obaldia.  Tout le monde s’y retrouvait tant nous avions de plaisir à jouer et les clients à découvrir ce spectacle.  Mais notre metteur en scène ne s’était pas arrêté là, il avait voulu terminer la représentation par un clin d’œil.  Nous finissions donc sur une chansonnette en play-back.  La chanson c’était : “Pour plaire aux garçons”, interprétée par Sophie Darel, la comparse de télévision de Guy Lux.  Un truc absolument décalé et improbable !

 

J.-Careuil.jpg

 Photo : Parmis les spectateurs de "La Comédie" Jacques Careuil, une immense vedette de la télévision Belge ces années-là et Michèle Piquet, danseuse et chanteuse.

 

 

Bien des années plus tard j’ai raconté cette histoire à Sophie Darel qui m’avait invité à dîner chez elle à Paris.  Elle a bien ri.  C’est donc probablement avec cette chanson que débute sans que je le sache ma carrière de transformiste.

 

Nous y sommes enfin !
« La Comédie », était ouverte cinq jours sur sept mais nous n’avions prévu de faire des représentations de café-théâtre que le weekend end.  La semaine, c’était un petit bar original, nous dirions aujourd’hui, « Gay Friendly ».  Un petit bar qui a très vite rencontré un vif succès.  Il y avait de plus en plus de monde et ce monde réclamait des animations tous les soirs de la semaine.  C’était malheureusement très difficile à mettre en place.  Philippe Mac Kay était l’administrateur, Philippe Bordier s’occupait de la partie bar, j’étais donc le seul à gérer les spectacles.  J’avais remarqué que notre petit play-back de fin de soirée « Obaldia » plaisait beaucoup, les spectateurs était friands de parodies burlesques.  J’ai donc décidé de me monter un numéro pour moi seul quand les autres artistes n’étaient pas disponibles.

 

En trois semaines, j’ai acheté un enregistreur « Revox » pour me créer un montage son, une perruque blonde, une paire de hauts-talons et c’était parti pour l’aventure.

 

Influencé par Richard Flèche que j’avais découvert chez Michou, j’ai monté mon premier numéro.  Je commençais par une vague imitation de Sylvie Vartan, drapée dans un bout de tissu mauve pâle.  Ensuite je me changeais sur scène en mimant la célèbre chanson de Charles Aznavour, “Comme ils disent” où cette fois, j’enfilais un pantalon et un blouson de cuir noir.  Et je terminais sur la chanson de l’indicatif du “Grand Escalier”, le music-hall de Patrick Lucas à Bruxelles.

Le tout devait bien faire vingt minutes seul sur scène, un marathon. 

 

Comme-ils-disent.jpgPhoto : Mon premier numéro de transformiste.


Je ne savais pas bien me maquiller, tout juste grossir les traits que j’avais appris avec les danseurs classiques pour les spectacles du ballet ou des opérettes.

 

Maquillage.jpgPhoto : Premier maquillage.

 

 

Je ne savais pas coudre non plus, j’utilisais n’importe quoi les costumes étaient d’une banalité désarmante.  Mais sur scène il se passait un petit quelque chose, un je ne sais quoi.  Par miracle, la sauce prenait.  De plus en plus souvent, mes amis du Palais Des Beaux-Arts venaient me rejoindre pour s’amuser avec moi.  Nous avons passé des nuits complètement folles et de là sont nées nos premières revues.

 

1ere-Revue.jpg

 Photo : Première revue avec : Sophie, Enrico, Adrien, Pascal et Aurore. (de gauche à droite)

 

 

Si vous saviez le nombre d’artistes prestigieux qui sont montés sur la scène de « La Comédie ».  Alexandre, Aurore, Enrico, Yves, Michèle, Françoise, Pascal, Marie-Françoise, Gérard, Sophie.  J’en oublie peut-être, je m’en excuse.  « La Comédie » a su fédérer bien des énergies sur scène et en coulisses.  Nicole Ficheroulle par exemple, qui au départ ne devait s’occuper que de l’entretien de l’endroit, s’est vite révélée une couturière et régisseuse fantastique.  Elle en a passé des nuits à nos côtés avec son mari et ses deux petits garçons, Pascal et Jean-Michel. 

 

Nicole---Aurore.jpg

 Photo : Préparation des costumes et décors avec Aurore & Nicole Ficheroulle.

 

 

Nous vivions dans un tourbillon de créations, de fêtes, de rencontres.  Le succès était au rendez-vous et le bruit de nos folles soirées a fait rapidement le tour de la ville.

 

Un soir nous avons vu arriver les propriétaires de la brasserie la plus réputée du centre-ville, Didier et Véronique Dupuis.  Après le spectacle nous avons bu un peu de champagne.  Didier et son papa Roger étaient déjà à la tête de nombreuses discothèques, ils étaient des hommes d’affaires reconnus.  Je ne le savais pas mais ils avaient pour le « Grand-Café », leur restaurant, des envies de nouveautés.
Didier Dupuis n'a pas été long à me convaincre que notre "Comédie" était un établissement sympathique, certes mais trop petit, donc peu rentable et voué à disparaitre tôt ou tard.  Discrètement mais avec un certain aplomb il me dit que nous étions fais pour nous entendre…

 

Il m’a proposé de venir présenter mes numéros chez lui, de créer ensemble le premier diner-spectacle de la ville.  Je serais libéré des contraintes de comptabilité et dès lors, je pourrais me concentrer exclusivement sur mon travail de créateur.  J’avais deviné évidemment que lui se retrouverait de fait à la tête d'un établissement unique en son genre dans la région.  Didier m’a inspiré confiance, j’ai décidé de le suivre, nous avons ce soir-là conclu un accord dans le genre : « top là » on va monter un truc d’enfer tous les deux !  Tout le monde devait y gagner, je n’ai pourtant à cet instant rien négocié, aucune entente financière particulière.  J’y suis allé à franco, la passion du spectacle transformiste venait de l’emporter.

 

Nous allions fermer « La Comédie », notre établissement très rapidement.  Aujourd’hui encore je ne sais si j’ai fait le bon choix à ce moment-là.  Certes, ce que nous avons vécu auprès de la famille Dupuis dans les années qui ont suivi valaient la peine d’être vécu, mais n’aurions nous pas pu faire grandir « La Comédie » plutôt que de l’étouffer dans l’œuf ?  Je n’ai pas été visionnaire ni très élégant avec mes partenaires, Philippe Bordier et Philippe Mac Kay.  Je ne voyais plus qu’une chose, monter des spectacles plus grands, plus beaux, plus audacieux.  Ma vie a pris un virage à 180° cette année-là

 

 

En 1981 Dalida chantait : « C’est fini la Comédie »…

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13 avril 2014 7 13 /04 /avril /2014 11:52

Le conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris est peut-être une des plus prestigieuses écoles de théâtre au monde.  Tous les ans des centaines d’étudiants se présentent au concours d’entrée de cette institution.  Seule une quinzaine seront retenus.  Le jour de mon audition, je donne dans un premier temps la réplique à une copine du cours Fontan, Pascale Bardet.  Elle est exactement dans la mouvance des comédiens de cette époque, elle a beaucoup de talent et va immédiatement séduire le jury.  En jouant une scène avec Pascale, j’ai pu entrer dans la grande salle d’audition avant mon passage.  Cela aurait du me rassurer de voir le jury, mais au contraire j’ai un mauvais pressentiment.  L’enseignement du théâtre dans ce lieu est à l’opposé de l’apprentissage que j’ai reçu jusqu’à aujourd’hui.  L’ombre des opérettes plane encore sur moi.  Je joue la comédie mais à l’ancienne, dans une époque où l’on prône la sobriété et l’intériorité.

Le conservatoire est alors sous l’influence de professeurs comme Pierre Debauche ou d’Antoine Vitez (qui par ailleurs avait échoué dans ce même conservatoire en 1950).

 

Il était fréquent par exemple, que l’on nous demande de jouer nos textes pieds nus, pour être directement en contact avec l’énergie du théâtre, de la scène, du monde ! Une belle connerie. 

 

Moi, qui ai appris mon métier en dansant et en chantant, j’étais loin de la méthode Stanislavski.  J’ai tout de suite senti à l’attitude du jury après le passage de Pascale Bardet que mes chances étaient vraiment minces.  Il y avait une lutte entre les partisans de l’enseignement classique et ceux qui se voulaient « modernes ».  J’avais la sensation d’être très en retard à mon rendez-vous.
Qui plus est, j’avais décidé de présenter une scène des petits marquis du Misanthrope, du classique !  Et pour la première fois, un élève allait présenter un extrait de « La Cage aux folles » de Jean Poiret, c’était moi.  J’avais choisi la scène de la biscotte, pas vraiment le genre de la maison, peut-être un peu marqué !

 

Si vous aviez vu la tête des jurys !

 

Je ne suis évidemment pas reçu au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique de Paris et je vais vivre cela comme une déchirure profonde.

Avec le recul, aujourd’hui, je suis absolument certain que je n’étais pas en phase avec mon époque.  Il n’était plus de bon ton, en 1978 de jouer la comédie comme Jacques Charron, Robert Hirsch ou même Robert Manuel.qui étaient mes maîtres, surtout au conservatoire où ces messieurs dames du jury voulaient dépoussiérer le théâtre Français !  Mais force est de constater qu’entre 1945 et 1950 sont sortis de cette école des comédiens comme : Claude Gensac, Bernard Dhéran, Jean Richard, Jeanne Moreau, Jean Le Poulain, Michel Galabru, Pierrette Souplex, Martine Sarcey, Jean-Paul Roussillon, Louis Velle, Françoise Seigner, Claude Rich, Bruno Cremer, Georges Descrière, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Annie Girardot et je pourrais continuer encore…

 

Et si je compare, entre ces années là et les années 75/80 nous avons : Isabelle Huppert, Carole Bouquet, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Hugues Anglade et Catherine Frot.  Certes des comédiens extrêmement talentueux mais pas des rigolos, et la liste est nettement plus courte.  D’autres en sont sortis, eux aussi, comme ma camarade de classe Pascale Bardet, mais plus discrètement.


Notez, ce n’est pas faux que mon jeu était « particulier » !  Depuis que je prenais des cours de théâtre les professeurs avaient remarqué que j’étais un comédien « de composition » comme ont disait à l’époque.  Adolescent, je ne jouais pas Scapin mais Géronte !  J’adorais me grimer, transformer mon corps, prendre la voix d’un petit vieux ou d’une petite vieille.  Je ne jouais jamais les jeunes premiers mais toujours leurs pères.  C’était pratique pour un prof dont tous les élèves avaient en moyenne vingt ans, d’avoir un élève comme moi, passe partout,  mais forcément ça laisse des traces.

Je me console en pensant à ce que disait le grand Sacha Guitry dans « Debureau » :

 

            -Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais.  Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels, car ils n’enseigneront jamais hélas, que leurs défauts.

 

Aujourd’hui Guillaume Gallienne ou Michel Fau excellent dans l’excentricité et l’originalité et, on les trouve géniaux.  Ils le sont.

 

En 2014, la Comédie Française confie le rôle de Lucrèce Borgia à Guillaume Gallienne !  Je me marre en pensant à la tête des anciens profs du conservatoire qui m’ont méprisé alors que je leur présentais « Albin ». 

 

En 1978, lorsque je ne suis pas reçu au conservatoire, tout s’effondre sous mes pieds.  Le théâtre français ne veut pas de moi, je n’ai aucun talent, je suis nul, je déteste tous le monde, je me déteste.  Toujours très simple dans mes émotions.  Par colère et désespoir, je décide de quitter Paris et de rentrer illico me réfugier en Belgique.


Par chance, cette année-là j’ai rencontré un jeune parisien à la beauté sauvage, Philippe.  Sans la passion qui nous unissait à l’époque, je ne sais pas ce que je serai devenu, je crois qu’il m’a sauvé la vie. 

 

Boubou.JPGPhoto : Philippe Bordier

 

Philippe Bordier a été ma première liaison sérieuse, il est venu s’installer avec moi à Charleroi.  Quitter Paris pour la capitale du Pays Noir ! Je me dis qu’il devait vraiment beaucoup m’aimer.  Nous nous installerons dans un petit appartement à Marcinelle.  Pour subvenir à nos besoins, il sera serveur dans un café et moi, de temps en temps je reprends le chemin du Palais des beaux-arts.  Le théâtre est alors sous la direction artistique de Robert Mathieu et de Renée Lafontaine, ces deux-là m’aiment bien, je suis un enfant du pays, ils me font travailler de nouveau régulièrement.  Je retrouve la scène de mes débuts pour de nombreuses opérettes : « Méditerranée » avec Rudy Hirigoyen, Jackie et Fernand Sardou.  « La Belle de Cadix » avec José Todaro.  « Monsieur Carnaval » avec Georges Guetary.  « Violettes Impériales » et « Douchka »  avec Paulette Merval et Marcel Merkes.  « Le Chanteur de Mexico » ou encore « Rose de Noël » où je vais partager le rôle de Franz avec un des plus brillants danseurs que j’ai rencontré, Alexandre Proia.  Formé à l’école de l’Opéra de Paris il est aujourd’hui directeur artistique du « Georgia Ballet » aux Etats Unis, grâce à Facebook nous nous sommes retrouvés il y a peu, c’est épatant il est toujours aussi bel homme.

 

rose-de-noel.jpgPhoto : page intérieure du programme du spectacle "Rose de Noël". (mon prénom n'avait pas encore changé.)

 

Il faut oublier mon échec parisien, pour cela rien de tel que l’amour et le travail.  Je ne prends plus de cours de danse mais je continue à faire l'apprentissage du métier de la scène.  Lorsque je suis au théâtre j’observe tout, les moindres détails, je passerais volontiers mes jours et mes nuits dans ce lieu dont je connais les moindres recoins.  Je m’y sens vraiment comme un poison dans l’eau. 
A l’époque, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi c’était un peu ma seconde maison.  C’est là que je rencontre une des plus pétillantes comédiennes françaises, Maria Pacôme.  Elle était en tournée avec une de ses pièces.  Je me sentais beaucoup plus proche d’elle que des profs parisiens du conservatoire.  Un après-midi que nous discutions très simplement dans sa loge, je lui fais part de mon échec et de ma profonde déception dans la ville lumière.  Elle aura ces mots :

 

            -Et alors, tu n’es pas au Conservatoire de Paris, où est le problème ?

 

Je ne sais pas quoi dire.

 

            - Regarde-moi, ils n’ont jamais voulu de moi, est-ce que tu crois que cela m’a empêché de jouer?

 

Je reste bouche bée !  Ils n’ont pas voulu de Maria Pacôme !  J’en ai presque du chagrin pour elle et honte pour ceux qui n’ont pas su déceler ce talent unique.

 

Le mépris des « cultureux-théâtreux » m’insuporte.  Tous ces branchés de la culture qui s’accrochent bien souvent comme des lierres grimpants à leurs postes bien subventionnés.  Tous ces sombres fonctionnaires du théâtre qui montent des pièces de quatre heures où je m’ennuie dès la première minute.  Je garderai pour toujours une antipathie profonde pour ceux qui méprisent les vaudevilles et le théâtre de boulevard.  Pour moi, Louis de Funès et Laurent Terzieff faisaient le même métier.  N’oublions jamais que Molière était un saltimbanque, un amuseur public !
Sans le savoir, en trois mots, Maria Pacôme venait de me redonner la force de m’imposer.  Si mon style ne plaisait pas à ces messieurs du conservatoire et bien tant pis, il plaira peut-être à d’autres.  Merci Maria.

 

La direction du Palais des Beaux-arts de Charleroi me propose de jouer dans “Nini la Chance” la comédie musicale avec pour vedette, Annie Cordy.  Voilà un truc pour moi, pensais-je.  Et j’avais raison,cela reste une de mes plus belles expériences professionnelles.  Cette femme, Annie Cordy est tout simplement extraordinaire.  Je parle toujours d’elle en vantant ses innombrables qualités humaines et professionnelles.  Dans “Nini la Chance”, nous étions peu nombreux et il fallait tout faire, chanter, danser et jouer la comédie... un vrai bonheur!

 

C’est là que j’ai appris à changer de costumes très, vite tant les tableaux se succédaient à une vitesse incroyable.  Annie elle-même n’avait pas le temps d’aller se changer dans sa loge, elle se déshabillait à côté de nous juste à la sortie de la scène côté jardin.  Aux répétitions déjà nous avions été impressionnés par son professionnalisme.  Alors qu’elle connaissait tout sur le bout des doigts, elle recommençait avec nous tant que l’un d’entre nous avait un problème. 

 

Pendant le spectacle, même si elle chantait devant nous, rien n’échappait à Annie, comme si elle avait des yeux dans le dos !

 

Un soir dans la gigue Écossaise, un des tableaux de Nini La Chance (me v’la capitaine d’un régiment qui s’en va la jupe au vent !!!), j’avais “oublié” volontairement de fermer mon kilt.  Dès lors, mes cuisses nues sortaient au vent lorsque je dansais (un petit effet pour les copains). 
Eh bien à l’issue du spectacle alors que je quittais le théâtre discrètement et qu’elle signait des autographes à une foule d’admirateurs, elle fit semblant de rien en me voyant passer au loin et me cria :

 

            -Demain tu fermes ton kilt Adrien, bonsoir…

 

Elle voyait tout !  Quelle merveilleuse aventure que ce spectacle.  Tous les soirs quand nous terminions avec : “ça ira mieux demain” sous un tonnerre d’applaudissements, j’avais toujours les larmes aux yeux tant j’étais heureux de faire partie de cette distribution.  J’oubliais mon échec parisien petit à petit.

 

Annie Cordy et moi, nous sommes retrouvés il n’y a pas si longtemps sur la scène du « Minotaure » à Vendôme dans le Loir-et-Cher.  Des artistes de Music-hall faisaient sa première partie et, j’étais à leurs côtés.  Elle était assise près de moi dans la loge.  Les années « Nini la chance » étaient loin, elle ne m’avait bien entendu pas reconnu et je ne suis pas le genre à importuner les artistes avec mes vieilles histoires.  Mais une photo dépassait de ma boite à maquillage, une photo qui visiblement la troublait.  C’était un portrait d’elle dans sa robe blanche du final de « Nini la chance ».  Elle était entourée de deux garçons et elle me dit :

            - Tu as cette photo, toi ?

 

Nini-la-chance.jpgPhoto : Nini la chance.

 

Après l’avoir regardée un moment, elle dit :

 

            - Je reconnais très bien la scène de ce théâtre, c’est à Charleroi en Belgique.  A côté de moi c’est James Sparrow, mon chorégraphe.  Et le jeune danseur, attend… non… ne me dit pas que c’est toi ?

 

            - Eh si, c’est moi.
Nous étions aussi émus l’un que l’autre.  C’est une très grande professionnelle et qui plus est une authentique personne de cœur.  J'ai beaucoup d’admiration pour Annie Cordy.

 

Avec-Annie.jpg

 Photo : Retrouvailles avec Annie dans le Loir-et-Cher.

 

 

Durant toutes ces années d’opérette, j’ai eu la chance de beaucoup travailler et sans m’en rendre compte j’apprenais une autre facette de mon métier d’homme de spectacle.  Mais je raconte, je raconte…Je me laisse emporter par le flot de ces étonnants souvenirs, mais je ne suis toujours pas transformiste me direz-vous !

 

C’est pourtant à cette époque que je découvre le Cabaret « Chez Michou » rue des Martyrs à Paris.

 

C’est encore grâce aux amis parisiens de mes parents, Robert et Jean-Marie, les fourreurs qui nous avaient déjà fait découvrir « Le Boa » au Cap d’Agde que je vais entrer « Chez Michou » pour la première fois.  Un de leurs amis, agent immobilier, était un des associés et créateur du cabaret avec Michou.  J’y entre comme client bien entendu ! 

 

Quel endroit ! Mon dieu quel endroit !  Dans un premier temps on est étonné car c’est petit, très petit, plus petit encore que ce que l’on peut s’imaginer.  Mais cet étonnement vite passé on est immédiatement envouté par la magie de l’endroit.  Dans les années « 80 », « Chez Michou » c’était encore un lieu ou l’on pouvait croiser ceux que nous appelons aujourd’hui « les peoples ».  Pratiquement tous les soirs dans la salle, il y avait des célébrités internationales et nous, les touristes, on avait un peu l’impression de faire partie du « Tout Paris ».  
Dès que l’on se trouvait dans l’entrée on savait que l’on était dans un endroit unique au monde.  Toutes les photos des stars internationales au mur vous faisaient bien comprendre que vous n’étiez pas n’ importe où.  Michou en personne vous accueillait, comme si nous étions des amis de toujours, il a ce don.  Michou est un homme d’affaire redoutable doté d’un sens de la communication inné.  Il a tout compris en 1956 bien avant tout le monde.

Il le savait, il fallait que le public soit immédiatement plongé dans une atmosphère particulière.  Dès l’arrivée des clients il criait :

            - « Chanoupette… vestiaire pour mes amis… »

Le spectacle avait commencé !

 

Après le hall d’entrée on découvrait la salle !

Les tables si serrées qu’il fallait parfois monter dessus pour passer de l’autre côté de la banquette et tout cela sous le chahut des serveurs maquillés ! C’était « Folklorique » !

Le menu du dîner était relativement simple.  La seule chose qui comptait c’était l’ambiance, le spectacle.  Et il débutait vers 22h30.  Là aussi j’étais surpris par la petitesse de la scène.  En réalité c’est comme si les artistes avaient été dans un écrin, dans un cadre. J’étais au premier rang, quelle émotion !  L’artiste qui m’a le plus marqué à l’époque s’appelait Richard Flèche, je vous en ai déjà parlé.  Il imitait à la perfection Sylvie Vartan, il interprétait « Amsterdam » la chanson de Jacques Brel et le fameux « Comme Ils Disent » d’Aznavour.  Cet artiste avait un pouvoir de séduction immense, il fascinait son public.  J’ai longtemps pensé qu’il était la meilleure imitation de « Sylvie Vartan » de tous les temps, jusqu’au jour où, bien des années plus tard, j’ai découvert le travail de Bruno Perard qui est, au moment où j’écris ces lignes, « la Vartan » de chez Michou.  Comme quoi ; à chaque génération ses étoiles, et c’est bien ainsi.

 

Bruno-Vartan.jpgPhoto : Bruno de chez Michou.


Parmi les pensionnaires du cabaret, il y avait Lulu, la plus célèbre et la plus singulière des imitations de Dalida.  Il m’avait repéré au premier rang, il m’a giflé en s’amusant dans son numéro « Gigi in paradisco ».  Un artiste de chez Michou m’a touché du bout des doigts!!!

 

Les autres s’appelaient Cricri un drôle de petit bonhomme qui imitait Mireille Mathieu et Chantal Goya.  Tita qui était Zizi Jeanmaire et Joséphine Baker.  Tonin, Annie Cordy et Nana Mouskouri.  Duduche et sa folle de Chaillot inimitable.  Hortensia « La Bardot »… Ah Jacky alias Hortensia que j’ai aussi retrouvé sur Facebook, quelle joie. 

 

Hortensia-bardot.JPGPhoto : Hortensia de chez Michou.

 

Sans le savoir, Mark Zuckerberg est devenu le plus grand impresario du monde à mon avis.

 

Certain de ces artistes y sont toujours, (enfin, un ou deux) c’est ce qu’on appelle une bonne maison, la plus prestigieuse en tous cas

.

Merci Michou d’avoir hissé si haut les couleurs du transformisme, d’avoir fait de votre cabaret un haut lieu des fêtes parisiennes au même titre que Le Moulin Rouge, Le Lido, Le Paradis Latin, L’Alcazar et Le Crazy.

 

Hortensia-et-michou.JPGPhoto : Michou et Jacky, alias Hortensia.

 

 

Voilà, j’ai découvert Michou de l’intérieur, mais de là à devenir une « Michette » !

 

En Belgique, chez moi à Charleroi je danse et je joue toujours la comédie mais vous l’aurez noté, toujours sans me déguiser en femme !

 

Les choses vont bientôt changer…

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