Le garçon en talons hauts - Chapitre 9

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années « 70 » à Charleroi, je danse dans les opérettes qui sont présentées au Palais des Beaux-arts.  Nous avions de la chance à cette époque car ce théâtre était un des seuls à pouvoir accueillir des grandes productions avec d’illustres vedettes du genre.  Mais des vedettes je m’en moque, à vrai dire si je participe à ces spectacles c’est surtout pour sentir l’odeur de la scène, là où je me sens si bien, si vivant, si parfaitement en harmonie avec moi-même. 

 

Operette-escalier.jpgPhoto : Sur la scène du Palais des Beaux-arts de Charleroi.

 

Je n’ai pas d’ambitions particulières, je ne pense pas devenir danseur soliste, ni même chanteur.  Robert Mathieu le metteur en scène m’avait pourtant soufflé qu’avec mes facilités en danse et ma voix de ténor qui ne demandait qu’à être travaillée, je pouvais envisager une carrière de fantaisiste.  Je n’ai pas compris son message, encore une fois, je suis bien comme je suis et ça me suffit.  Je fais très peu de choses pour progresser, je crois que je n’y pense même pas.  Pourtant, allez savoir pourquoi, je décide de participer à un stage international de danse classique à Aix en Provence.  Ce dernier est organisé par une école belge, l’académie Métamorphose de Liège.  Il y a au programme des quinze jours, des cours de danse classique avec de très grands professeurs internationaux, dont des solistes de l’Opéra de Paris.  Toutefois, mon attention est attirée par une activité parallèle, un cours de théâtre donné par un certain Jacques Cantel.  J’ai déjà pas mal joué mais je n’avais jamais pris de cours !  Sur place, je suis immédiatement séduit par la personnalité du professeur et son travail.  Pendant ses ateliers, je donne la réplique à une jeune danseuse du Conservatoire de danse de Paris absolument magnifique, Juliette Degenne.  Elle aussi semble attirée par le théâtre.  Nous désertons peu à peu tous les deux les cours de danse.  Après avoir récité nos textes, autour d’une bouteille de rosé de Provence, nous refaisions le monde jusque tard dans la soirée.
Nous avions d’interminables conversations, celles-là même dont les gens de théâtre ont le secret.  Tant pis si nous n’étions pas frais et dispos à la barre de notre prochain cours de danse, dès huit heures le lendemain matin.  Les danseurs, c’est bien connu, se lèvent tôt et se couchent tôt (sauf certain de mes amis, j’ai la liste…).

 

Juliette-Degenne-photo-6521.jpgPhoto : Juliette Degenne.

 

Est-ce à ce moment-là que mon amie Juliette a peu à peu quitté l’idée de devenir étoile à l’Opéra de Paris ?  Elle n’est pas devenue danseuse mais elle fait une sacrée carrière, vous n’avez pas pu l’éviter.  Juliette c'est tout Hollywood, c’est Uma Thurman, Sandra Bullock, ou encore Gwyneth Paltrow.  Elle est aujourd’hui une des plus extraordinaires spécialistes dans le doublage de films et de séries.  « Pulp Fiction, « Seven », « Austin Powers », « les X-Men », « le Diable s'habille en Prada » ou encore « Urgences », « 24 Heures chrono », « Rome » ou Nicole Kidman dans « Moulin-Rouge »!  Elle est devenue une sacrée nana ma copine Juliette, nous nous sommes hélas perdus de vue. 

 

Ce petit livre est donc aussi parfois comme une bouteille à la mer.  Pour dire à tous ces gens que j’ai croisés combien je les ai aimés sans leur dire.  On ne sait jamais, si l’un ou l’autre tombent sur ces quelques lignes.  Qu’ils sachent que dans mon cœur, ils sont bien plus que des souvenirs.

 

A l’issue de ce stage à Aix-en-Provence, Jacques Cantel me trouve doué et désire rencontrer mes parents.  Il me propose un poste « d’élève-professeur » dans son école de danse et de théâtre à Troyes.  Cela veut dire que je serai gratuitement élève à ses cours et qu’en contrepartie j’enseignerai quelques heures le théâtre aux jeunes enfants.  Mes parents acceptent, ils ne m’ont jamais poussé à faire quoi que ce soit, mais en revanche ils ne m’ont jamais rien interdit non plus.  A Troyes, ils me louent un adorable petit studio, avenue Victor Hugo.  C’est la première fois que j’habite seul. 

 

maison-Troyes.jpgPhoto : Mon premier logement à Troyes.

 

J’adorais cet endroit, cette petite niche perdue dans une vieille bâtisse Troyenne.  Pour y accéder, il fallait passer par une vieille cour intérieure et des escaliers de bois si caractéristiques de la région de l’Aube.  C’est une grande étape de ma vie, c’est mon arrivée en France et je m’y sens déjà comme chez moi.  Je travaille beaucoup dans cette école, comme si je sentais pour la première fois que cette passion que j’avais pour la scène pouvait véritablement devenir un métier.  Après mes cours de danse quotidiens, je vais suivre les cours de théâtre de tous les niveaux.  J’apprenais au moins deux à trois scènes différentes toutes les semaines et dans tous les genres théâtraux.

Monsieur Cantel était un type sympa, genre sec et dynamique.  Son épouse, Anne, était une maîtresse femme, sévère, glaciale, mais un très bon professeur.  Elle présentait souvent ses élèves à l’école de l’Opéra de Paris, la caricature parfaite de la prof de danse.  Il me revient cette anecdote à son sujet.  Madame Cantel avait mis au monde une petite fille dont le prénom m’échappe.  Cet enfant a évidemment grandi dans cet univers rigoureux de la danse classique.  Elle a du mettre son premier tutu à trois ans !  Lorsque la gamine fut en âge de parler, souvent les gens lui demandaient ce qu’elle voulait faire plus tard.  La réponse semblait évidente !  Et la gamine répondait :

 

            -Quand je serai grande je serai comme maman : « majorette »!

 

Si vous aviez vu la tête de madame Cantel !

 

Mon indépendance me va bien.  J’aime cette vie que je gère tout seul.  J’apprends mon métier et j’apprends la vie.  Je fais mes courses, je cuisine, je range le studio, j’ai quelques aventures coquines.  Je n’ai de compte à rendre à personne, je suis libre et heureux.

 

Adrien-chez-Cantel.jpgPhoto : Sur la scène du cours de Jacques Cantel à Troyes.


J’ai la sensation d’être au bon endroit, d’être dans une bonne école, et même de faire des progrès en théâtre.  Tous les vendredis, je reprends la route de Charleroi au volant de ma nouvelle voiture offerte par mes parents, une Volvo “120” verte.  Elle était si imposante, si lourde que j’avais parfois l’impression d’être au volant d’une Rolls Royce.  Je retrouvais ma famille pour le week-end.  Je pense qu’ils étaient fiers de cet enfant qui avait trouvé enfin sa voie, le théâtre en France !

 

En tant qu’élève de l’école Cantel, j’ai eu l’occasion de travailler avec d’autres jeunes gens qui ont fait de belles carrières, comme Caroline Favier une divine danseuse classique.

 

Caroline-Favier.jpgPhoto : Caroline Favier & moi.

 

Stéphane Hillel qui était déjà très populaire en 1976 car il avait décroché le rôle principal du film « A nous les petites anglaises » aux côtés de Rémi Laurent.  Stéphane qui est aujourd’hui un metteur en scène très prisé et qui dirige le théâtre de Paris.

 

s_rg_fsa_stephillel.jpgPhoto : Stéphane Hillel.

 

Thierry Ragueneau, le « François Marti » de « Plus Belle La Vie », mais qui est aussi un spécialiste du doublage.  Les voix françaises de Simon Baker « Le Mentalist » de TF1 ou Brian Kinney de la série « Queer as Folk », par exemple.

 

Plus-belle-la-vie-le-comedien-Thierry-Ragueneau_exact810x60.jpgPhoto : Thierry Ragueneau.

 

Les professeurs aussi étaient prestigieux, j’ai travaillé avec Robert Manuel, Claude Rich et Eugène Ionesco pour le théâtre, Alain Davesne, Jean Guizerix pour la danse classique, et bien d’autres…

 

En écrivant cela, je me dis que c’est étrange cette façon de revenir sur mon passé et de vous dire : regardez, j’ai travaillé avec des gens qui ont fait de très belles carrières et moi je n’y suis pas arrivé !

Je m’humilie, je m’inflige cette punition, sans doute nécessaire à mon équilibre actuel.  Jusqu’à environs mes 30 ans, j’étais pourtant certain qu’un destin de comédien de théâtre m’attendait.  Mon professeur n’avait-il pas dit à mes parents :

 

            - Adrien, c’est un futur « Robert Hirsch » !

 

Pose-toi les bonnes questions mon garçon, qui s’est trompé ?

 

Mais à propos de questions justement, c’est quoi une belle carrière ?  Est-ce être célèbre et gagner beaucoup d’argent ou tout simplement avoir vécu toute une vie de son art ?

 

Je sais ce que vous pensez :

 

            - Ca, c’est une théorie que l’on tient quand on a échoué, pour se soulager un peu.  Ce n’est pas faux.

 

Force est de constater que je n’ai pas fait « carrière », mais mon seul véritable regret est de n’avoir pas toujours été très appliqué dans mes activités, d’avoir cru en ma bonne étoile plus qu’au travail.  Je n’ai pas été à la hauteur du don que le ciel m’avait donné.

 

Ou alors, mon destin était peut-être ailleurs.  Et si ma réussite se trouvait dans mon épanouissement personnel.  Avoir su redresser le cap d’un bateau à la dérive.  Avoir réussi à « réparer » le petit garçon souillé dès l’âge de 8 ans par un adulte pervers.  Etre devenu celui que j’avais décidé d’être, c’est pas mal non plus.

 

Ma vie valait peut-être plus que quelques applaudissements.

 

Après un cycle scolaire chez Jacques Cantel, en juin 1977, j’obtiens un 1er prix d’art Dramatique avec les félicitations du jury.  Dans ce Jury se trouve un certain Jacques Fontan, lui aussi professeur d’art dramatique mais à Paris, rue Henri Monnier, à Pigalle.  A l’issue de la remise des prix, il me propose de monter à Paris !

Vous vous rendez compte, pour un artiste : PARIS !

Cette fois encore mes parents ne s’y opposent pas et font même le sacrifice de me louer de nouveau un studio, rue Pierre Semard dans le 9 ème arrondissement.  A mon arrivée, je ne possède qu’un matelas pour dormir et une friteuse pour me faire des frites, ça ne s’invente pas.

J’avais des rêves plein la tête, persuadé que je serai à la Comédie Française dans quelques années.

 

A Paris, forcément, je m'encanaille un peu plus.  Je ne suis pas un enfant de choeur.  Un soir, je rencontre un garçon qui travaille comme régisseur aux “Folies Bergère”.  Comme je suis étudiant en art dramatique et que j’ai une formation de danseur, il me propose, pour me faire un peu d’argent, de travailler dans la revue des ”Folies” !

            - Quoi, moi dans une revue !

Vous n’y pensez pas.  Je serai “Au Français” ou rien !  Je suis entier, plein de certitudes, peut-être un peu imbu de ma personne, je sais.  Je décline la proposition.  Si j’avais su !

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, probablement, j’aurais adoré aujourd’hui mentionner les Folies Bergères sur mon CV au lieu de ça pour payer mes cours j’étais caissier au rayon quincaillerie des Galeries Lafayette !
Mes cours de théâtre à Paris son beaucoup plus importants qu’à Troyes.  J’ai l’impression de progresser encore.  Je retrouve Juliette, vous vous souvenez, ma copine danseuse croisée à Aix-en Provence.  C’est certain, elle veut devenir comédienne.

 

Il y a aussi parmi les élèves, Jean-Pierre Rochette, un jeune et joli garçon extrêmement doué mais qui aura bien du mal à s’imposer dans le métier.  Je n’ai jamais compris pourquoi, il respirait le talent.

 

JP-Rochette.jpgPhoto : Jean-Pierre Rochette.

 

Dans notre cours, il y a aussi la jeune et éblouissante Anne Fontaine qui sera bientôt l’Esméralda de Robert Hossein dans sa version de “Notre Dame de Paris” Le nom d’Anne Fontaine vous dit quelque chose…

 

528451-age-20-ans-anne-fontaine.jpgPhoto : La réalisatrice Anne Fontaine.

 

C’est elle qui des années plus tard réalisera les films “Nettoyage à sec”, « Comment j’ai tué mon père », « Coco avant Chanel »  ou encore « Mon Pire Cauchemar » et « Perfect Mothers ».  Chère Anne, elle ne doit certainement pas se souvenir de moi et pourtant nous avons été très très proches…Une explication s’impose.

 

Elle travaillait durant les cours une scène de la pièce d’Audiberti « L’Opéra du monde » dans cet extrait, le personnage se retrouvait seul au monde et avait tellement envie de faire l’amour qu’elle avait choisi pour partenaire un mannequin mâle dans la vitrine d’un magasin.  La scène était chaude…  Jacques Fontan, le professeur,  voulait « décoincer » un peu Anne qui était à l’époque danseuse classique et qui devait interpréter Esméralda sous la direction artistique de Robert Hossein. 

 

images-copie-1.jpgPhoto : Anne Fontaine.

 

Mais quel garçon du cours allait jouer le mannequin ? Anne était si jolie que les gars auraient fait n’importe quoi pour monter sur scène à ses côtés. 
J’ai oublié de vous dire qu’elle y allait franco, la main sur la braguette, des petits coups de langues dans la nuque, sur la bouche… chaud quoi !  Eh bien le garçon que le professeur avait désigné c’était moi !  Anne a eu du mal à me faire de l’effet mais ce n’était pas elle qui était en cause, évidemment.  J’en ris encore quand je la vois à la télévision aujourd’hui.

 

Je reste un an dans ce cours, j’y obtiens également un prix, mais il me faut préparer mon entrée au conservatoire d'art dramatique de Paris.

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yasmina ramoul 17/08/2014 18:15

Que d'émotion aux souvenirs de ce cours

yasmina ramoul 17/08/2014 17:57

que de souvenirs évoqués !