Le garçon en talons hauts - Chapitre 8

Publié le par Adrien Lacassaigne

1974.  Depuis toujours ma famille prend ses quartiers d’été en Corse mais cette année, fini l’île de beauté, les vacances familiales se passeront au Cap d’Agde.  C’est une nouvelle destination très à la mode cette année là.  Un Cap d’Agde, je le précise, qui n’était pas encore une capitale libertine.  Parmi les amis de mes parents, que nous retrouvons sur place, il y avait un couple de messieurs, Robert et Jean-Marie.  Ils étaient fourreurs à Paris et habitaient un coquet pavillon bourgeois en proche banlieue.  Ils n’étaient pas discrets lorsqu’ils se promenaient avec leurs deux magnifiques grands chiens, un lévrier afghan et un danois.  Je vous parle de ces messieurs car vous allez bientôt comprendre leur rôle dans ma découverte de l’univers des transformistes.  Qui plus est, des années plus tard lorsque j’ai vécu pour la première fois en couple, nous avons mon compagnon et moi adopté un lévrier afghan et un danois, les parisiens m’avaient apparemment inspiré.  L’été au Cap d’Agde, nous vivions au rythme de la plage, des apéritifs, des bons restaurants, et des boîtes de nuit.  Le club le plus branché s’appelle “Le Boa” au château de Maraval.  Mes parents et leurs amis y vont régulièrement mais sans « les jeunes », donc sans moi.  Dans cette discothèque, vers une heure du matin, ils présentaient un spectacle.  En me racontant sa soirée, papa me dit qu’il y avait une superbe fille blonde, une allemande, qui interprétait dans le show un très joli numéro visuel avec des voiles blancs.  Mes parents savent que j’aime l’univers du spectacle, ils m’invitent à les accompagner la prochaine fois qu’ils iront danser.

 

            - Tu devrais aimer, me dit mon père !

 

Le grand soir arrive, telle l’ado gracieux que je suis, je m’habille tout de blanc pour mettre mon bronzage d’été en évidence.  J’ai une allure à la « Patrick Juvet », c’est d’ailleurs le grand succès de cet été : « Où sont les femmes ? ».
Le Boa était un haut lieu de la vie nocturne avec des spectacles à vous couper le souffle.  C'était une boîte à la clientèle bigarrée, homo, hétéros, et « les autres ».

 

A mon arrivée je découvre la créature décrite par mon père sur le pas de la porte.  La sœur cadette de Marlène Dietrich !  Elle est parfaite, la plus féminine de toutes les femmes de notre entourage mais quelque chose me dit que cette dame a une particularité qui a dû échapper à papa.

Elle est mystérieuse, très grande, très généreuse, et puis il y a cette coiffure si blonde, si parfaite.  On la croirait sortie tout droit du magazine « Ciné Revue ».

Et c’est à cet instant que j’entends une personne qui se trouve à mes côtés, glisser à son voisin, dans le creux de l’oreille, comme une révélation scandaleuse et frivole :

 

            - C’est un homme !

 

Je viens de rencontrer le premier travesti de ma vie, c’est fascinant!  Elle s’appelle “Ronny Rolls”.

Papa avait raison sur un point, elle faisait un magnifique numéro avec des voiles blancs.

 

Ronny Rolls AKFront

 

Le hasard a voulu que des années plus tard, j’ai été engagé au “Club 7” à Cannes à ses côtés.  Au premier soir de notre contrat, un peu intimidé, je lui déclare mon admiration.  Je lui raconte ma soirée au « Boa » il y a plus de dix ans avec mes parents.  A l’époque lui dis-je, vous faisiez un numéro époustouflant avec des voiles blancs.  Qu’elle ne fut pas ma surprise de l’entendre me répondre quelque peu piquée:

 

            - Mais je le fais toujours chéri, je le fais ce soir d’ailleurs !
J’ai passé d’excellents moments avec cette artiste exquise qui fut ma première révélation.  Sur scène c’était une grande professionnelle, la nuit elle était une vraie reine, elle a gagné des fortunes paraît-il.  En revanche, la journée elle était méconnaissable, il y avait vraiment deux personnages en un.

 

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Photo : Ronny Rolls 2014.

 

Pour en revenir au Cap d’Agde et au “Boa” en réalité le show présenté était un spectacle de transformistes, vous l’aviez peut-être compris.  A l’époque, on disait encore « spectacle de travestis », ensuite on a aussi dit « Drag Queen », aujourd’hui « de transformistes », et demain ?

 

J’étais fasciné par ces premiers artistes si étranges que je rencontrais, ils s’appelaient : Sabrina de L’Alcazar de Paris, Al Palace, Brandy Alexander, Claudia Benz, Clef...des noms qui sonnaient comme mystère, excentricité, magie.

 

En journée j’avais repéré l’endroit, éloigné de la foule où ils venaient à la plage.  J’allais souvent les observer discrètement en faisant semblant de me promener le long de la mer.  J’en faisais de même le soir devant les terrasses des bars où ils prenaient l’apéro, dans les restos où ils dinaient.  En faisant semblant de rien, pour qu’ils ne me remarquent pas, j’examinais leurs moindres gestes.

 

C’était troublant de considérer durant la journée ces drôles d’oiseaux déplumés hors de leur nid.  Ils m’intriguaient mais sans vraiment savoir pourquoi.

 

Si j’avais su à ce moment précis qu’un jour, je ferais moi aussi partie de cette volière.  J’ai eu la chance de travailler avec presque tous, plus tard.  Mais je ne leur ai jamais raconté ça.
Durant les années qui suivirent, je suis très souvent retourné au « Boa ».  Il m’est même arrivé de faire l’aller-retour Belgique/Cap d’Agde, rien que pour y voir le spectacle.  Ils avaient des idées incroyables, ils étaient en avance sur leur temps.  Ils étaient les enfants de Jean-Marie Rivière.

 

Mon grand regret est de n’avoir jamais travaillé au « Boa » en tant qu’artiste à part entière, j’y ai juste gagné un concours « d’Amateurs » avec mes amis Sophie, Philippe et Pinky.  Une soirée « tremplin » comme on disait à l’époque.

 

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Photo : Sur la scène du Boa, Philippe, Sophie, Pinky et moi.

 

 

J’étais troublé par ces artistes du « Boa » mais en même temps, je redoutais l’approche des gens comme Sabrina de l’Alcazar qui dirigeait le spectacle.  Dans ces années-là, j’étais un peu timoré, eux ils étaient d’une extravagance redoutable.  Ils fumaient pétard sur pétard, moi, je n’avais jamais touché un joint, j’avais peur de passer pour un effarouché.  A l’époque, je m’écrasais devant les grandes-gueules.  Mais quel concentration de talent, prenez Sabrina, des artistes comme elle, j’en ai croisés très peu.  Je n’ai pas le culot de prétendre avoir été un de ses amis, je n’ai peut-être échangé que quelques phrases avec elle.  D’ailleurs dois-je dire elle ou lui ?  Sabrina avait eu plusieurs vies.  Je me souviens des numéros et des tableaux extraordinaires que cet artiste créait, c'était époustouflant !

 

Je sais qu’il est décédé, j’espère que les transformistes d’aujourd’hui n’oublieront jamais son nom.
La jolie Marie-France, elle aussi de l’Alcazar faisait souvent partie de la distribution.  Il y avait aussi une autre jeune diva « Clef » qui plus tard choisira de s’appeler « France Stratton ».  Elle est d’une beauté, d’une intelligence et d’une gentillesse infinie.  Lorsque certain de mes amis peu versés dans le milieu me disent qu’ils reconnaissent toujours une femme « différente », je leur montre des photos de « France » et là ils me traitent de menteur.

 

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Photo : France Stratton.

 

 

« Al Palace » était un transformiste un peu différent des autres, je ne l’ai, par exemple, jamais vu en femme.  La particularité de ses numéros venait de là.  Il avait peut-être les plus beaux yeux maquillés qu’il m’ait été donné de croiser dans ces années-là.  Il se choisissait des numéros singuliers comme la chanson de Lou Reed, "Walk on the wild side", des performances audacieuses !  Si je me souviens bien, son prénom était Serge, un garçon discret, presque timide dans la vie.  Même s’il est venu de temps en temps chez moi à la maison lorsque j’habitais Bruxelles, nous n’avons pas beaucoup échangé, je le regrette.  Il était tellement en avance sur moi, mais trop souvent sous l’emprise de cette « fumée d’amour » qui faisait que toute communication était impossible avec ceux qui ne fumaient pas.  En écrivant ces lignes je décide de faire une petite recherche sur Google le concernant, eh bien je n'ai rien trouvé, absolument rien, pas un article, pas une photo.  Mon ami Raphaël, qui est la mémoire de notre métier et dont je vous parlerai plus tard, m’a confirmé qu’il était décédé tragiquement et qu’il reposait au Maroc.  L’emprunte numérique d’Al Palace est pratiquement inexistante, ces quelques lignes étaient donc essentielles.

Monsieur « Al Palace » était un prince.

 

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Photo : Serge, alias Al Palace.


Le Boa, l’été était un endroit captivant, mais avec le recul aujourd’hui je me rends compte d’une autre réalité.  Tous ces artistes travaillaient pour beaucoup avec Jean-Marie Rivière à L’Alcazar de Paris.  Ils avaient probablement trouvé là une façon de passer à bon compte des vacances sur la côte, une sorte de congés payés non négligeables. 

Ils ont été mes premières découvertes du monde des transformistes, ils m’ont fasciné.  Je dois avouer que j’ai eu de la chance de découvrir ce métier à travers eux, ils étaient probablement ce qui se faisait de mieux à l’époque.

 

Ce n’est pourtant pas lors de ces premières vacances au Cap d’Agde avec ma famille que j’ai décidé de devenir transformiste.  C’était impossible pour moi d’imaginer faire partie de cette corporation.  Il n’y avait aucun débutants dans leur équipe, personne à qui demander un conseil, ils étaient tous tellement parfaits et talentueux.  Parfois même, ils donnaient l’impression d’être conscient de leur éclat et s’efforçaient de préserver leur personnalité.  Etaient-ils timides au point de ne pas assumer véritablement leurs différences ou avaient-ils compris qu’ils n’avaient rien à partager avec les gens ordinaires ?  Je ne sais pas, mais toujours est-il que je n’aurais jamais osé les aborder.  C’est un peu comme si aujourd’hui une gamine croisait Lady Gaga et lui demandait :

            -Dis-moi Gaga, comment on devient une chanteuse comme toi ?

 

Mais alors quand suis-je devenu transformiste ?  Patience, nous y arrivons.

 

Quittons l’Hérault pour revenir en Belgique.

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Stef 03/02/2017 20:23

Hello Adrien, je suis super heureux d'être tombé sur votre blog, je cherchais quelque chose depuis des années sur Al Palace, Serge que j'ai connu à l'époque du Boa au Cap d'Agde dans les années 80. Les spectacles sublimes tous les étés avec Sabrina de l'Alcazar, Marie-France, Badabou, Esméralda, Brandy Alexander ... J'ai aussi toujours été fasciné par ses numéros, son maquillage et ses yeux incroyables. J'étais raide dingue de lui, de ses personnages, de sa classe. Voilà, donc c'était juste pour vous dire que vous devez être le seul à parler de lui sur le Web. j'ai vainement essayé de trouver des photos, il n'y en a pas. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir été photographié des centaines de fois par le photographe du Cap qui passait ses soirées au Boa... Merci pour votre article.
Au plaisir
Stéphane