Le garçon en talons hauts - Chapitre 7

Publié le par Adrien Lacassaigne

En 1974, j’ai l’âge de toutes les espérances, tous les désirs, toutes les fausses évidences aussi.

 

Vous l’aurez noté, je n’ai toujours pas enfilé une robe.

 

Ah si, je vous l’ai dit, petit, très petit vers les quatre ou cinq ans je me déguisais avec tous les bouts de tissus qui trainaient.  Une nappe devenait automatiquement autour de ma taille une robe espagnole et une serviette de table se changeait vite en turban sur ma tête, façon « Garbo », c’était plus fort que moi.  Mais ces jeux d’enfants, qui n’inquiétaient du reste personne, ont cessé vers mes huit ou neuf ans.  Dans le Nord de la France et en Belgique, les hommes se déguisent facilement en femmes pour « Mardi Gras », je ne faisais pas exception à la règle.  Vers quinze ans, j’avais enfilé une robe de nuit pour le carnaval et coiffé de la perruque de ma mère, j’avais remporté le premier prix du concours de déguisement !  (Oui, en 1970 ma mère avait une perruque ! C’était la mode parait-il !). 

Beaucoup de garçons changeaient de sexe le temps de la cavalcade, il n’y avait donc rien d’exceptionnel à cela, du moins rien qui puisse éveiller des soupçons d’ambigüité !  Je ne connaissais rien de l’univers des transformistes de spectacle, personne autour de moi n’y connaissait rien.  Même le mot m’était étranger.  Pourtant dans la capitale belge, depuis 1969, rue des Princes, sur le coté du Théâtre de la Monnaie, un certain Guy Finnet, lui aussi originaire de Charleroi sévissait déjà avec grand talent sous le pseudonyme de la « Grande Zoa ».


Lorsque j’étais étudiant à Bruxelles, l’important c’était de danser et de flirter dans les boîtes disco à la mode, d’écouter Gloria Gaynor, Donna Summer, Barry White...  Quelqu’un m’aurait proposé une soirée dans un « Cabaret », j’aurais certainement trouvé ça totalement désuet.  Je découvrais la vie la nuit, l’alcool et le sexe ! 

Je passais mon temps à tester mes pouvoirs de séduction, à charmer un maximum de monde.  C’était mon divertissement quotidien, je partais à la chasse aux histoires.  La rue était devenue ma nouvelle scène.  Je vivais chaque aventure comme une expérience théâtrale ou cinématographique.  Je ne m’intéressais pas aux garçons ordinaires de mon âge, non, il me fallait des scénarios extraordinaires.

 

Comme cette liaison avec ce jeune réalisateur de cinéma déjà très en vogue.  Vous vous imaginez peut-être qu’un rôle à la clef d’une de ses productions devait me séduire, eh bien pas du tout.  Jamais je n’y ai pensé.  Ce qui me plaisait c’est qu’il était marié à une actrice magnifique.  Je vivais en plein « Feydeau ».

 

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 Photo : Celle-ci fut prise par lequel réalisateur.

 

 

Ou encore ce séduisant inspecteur de police judiciaire, j’adorais passer mes bras autours de sa taille et sentir son arme de service dissimulée sous son blouson.  Je vivais en plein « James Bond ».

 

Plus tard avec monsieur le Ministre, je m’imaginais plutôt dans la distribution du film : « Des Hommes d’Influence ».

 

Jamais je ne tombais amoureux, ce sentiment n’étais pas au programme, j’entrais dans la peau de divers personnages, je vivais des situations insolites, je traversais des univers improbables. 
Me suis-je trompé ?

On pourrait penser que oui, il n’en est rien.

 

Cette période de ma vie m’en a tant appris sur la nature humaine que ce fut une précieuse leçon.  Je me perdais peut-être dans des vies imaginaires mais je découvrais de quoi les hommes étaient capables.  J’apprenais certains codes, ceux du pouvoir, du mensonge et de la frustration.  Rien ne m’intéressait d’avantage que de vivre une autre vie que la mienne.  C’est à ce moment que j’aurais pu prendre conscience que cet attirance pour les métamorphoses me menait droit vers l’hôpital psychiatrique ou vers une carrière d’acteur.  Hélas, je ne pensais pas une seconde à l’avenir, mais qui y pense à dix-huit ans ? 

 

Je mettais toute mon énergie à vivre des situations loufoques et parfois même dangereuses.  Décider par exemple de passer la nuit sur un banc public dans un square et me réveiller au petit matin dans le lit d’un étudiant en médecine…

 

Je m’éloigne de tout ce qui est banal.  Sensation de vide, d’ennuie, d’incompréhension.  Mes prestations sur scène se sont estompées petit à petit évidemment. 
Mon père me présente un jour une amie à lui, elle est comédienne.  Pour notre petite ville de Charleroi, c’est une excentrique.  Cette femme, Monique Daubresse, elle s’intéresse à moi.  Elle me trouve original et surtout elle a une idée derrière la tête.  Sa troupe de théâtre manque cruellement de jeunes recrues, elle me propose de les rejoindre. 

 

Mes études d’architecte ne m’intéressent pas du tout et mon copain de classe, le beau Christian roucoule dans les bras d’une jolie luxembourgeoise.  Monique va réussir à me convaincre.  Je quitte Bruxelles à regrets mais c’est pour retrouver l’odeur des planches et cette fois sans être obligé de me farcir des heures de « plié - tendu » à la barre des studios de danse.

 

Je vous dois la vérité, à cette époque-là, ce n’était ni une révélation, ni une vocation pour moi, le théâtre.  J’aimais le lieu, la scène, les coulisses, les loges mais je me souciais peu de l’art.  Vous m’auriez fait jouer n’importe quoi tant que j’étais sur scène.

 

Dans mon esprit je deviens comédien!  Pardonnez-moi Jean-Baptiste !

 

Me suis-je trompé ?  Peut-être pas.

Je dois donc mes premières belles émotions de théâtre à Monique et à la troupe des « Comédiens du Rail », (la troupe du chemin de fer Belge !).  Mon premier rôle fut celui du fils dans « Le Don D’Adèle », la pièce de Barillet et Grédy.  Je n’avais jamais suivi de cours d’art dramatique mais je ne ratais jamais les représentations des pièces à succès lors des tournées « Karsenty ».  Les plus grands comédiens du moment débarquaient à Charleroi au théâtre de L’Eldorado, le temps d’une soirée.  Par chance mes parents avaient un abonnement et ils m’emmenaient avec eux.  J’adorais ces soirées, les femmes s’habillaient en robes longues comme pour une première à l’Opéra.  Le spectacle était dans la salle et sur scène où nous applaudissions les dernières créations parisiennes.  J’y ai vu Claude Riche, Jean Le Poulain, Marthe Mercadier, Jacques Charon, Robert Manuel, Maria Pacôme, Jean Piat et Robert Hirsch bien entendu.  Sans le savoir ils étaient mes premiers professeurs, je ne ratais rien de leur jeu, j’enregistrais leurs moindres gestes.  Et c’est tout naturellement que je reproduisais cela dans « Le Don d’Adèle ».

 

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 Photo : Les comédiens du Rail - Le Don d'Adèle. Mise en scène André Ackerman. Chantal Barbier (en noir sur la photo jouait Adèle) je suis au centre, à mes côtés Monique Daubresse (en rouge).

 

 

Une chose m’empêche quand même de garder un bon souvenir de cette période et de Monique.  Elle était la maîtresse de mon père et je les rendais tous les deux responsables de l’effondrement de ma cellule familiale.  Et si elle s’était servie de moi pour se rapprocher encore d’avantage de lui ?  Cette question m’a longtemps troublé.

 

Me suis-je trompé ?

 

Je crois que oui, il ne faut pas mélanger les affaires de cœur de mes parents et mes propres émotions.  J’aime profondément ma mère et j’ai du respect pour la mémoire de mon père mais Monique Daubresse a été une personne marquante pour moi, le nier serait injuste.
Dans mon esprit, je le sais maintenant ma vie est sur scène.  Je vais enchainer les pièces de théâtre et je vais même continuer à danser un peu.  Je ne collabore évidemment plus avec le ballet Royal de Wallonie.  J’ai quitté les cours de danse et je suis techniquement d’un niveau beaucoup trop faible.  Mais je suis toujours danseur au Palais des Beaux-arts.  Il y avait une autre compagnie, les artistes qui se produisaient dans les opérettes, je vais les rejoindre. 

 

operette.jpgPhoto : Dans le foyer du Palais des Beaux-Arts de Charleroi

 

Je monte également des tas de spectacles avec des amis, dans le cadre par exemple d’une maison des jeunes et de la culture, la « M.J.T ». 

 

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 Photo : A la M.J.T avec Françoise Vigneron et Enrico Césari (de dos malheureusement)

 

Eden-avant-centre-culturel-regional.jpgPhoto : Salle de l'Eden (avant qu'elle ne devienne Centre Culturel de Charleroi). Avec Dominique Courbot.

 

J’avais de toute évidence des facilités, un certain don pour le spectacle, mais j’étais d’une insouciance rare.  Je passai d’un projet à un autre sans jamais prendre le temps de parfaire ma technique, de peaufiner mes interprétations. 

Je suis persuadé que mon heure de gloire sonnera forcément un jour, c’est indiscutable !  Et voilà de nouveau la question récurrente : me suis- trompé ?

 

Oh que oui, je n’ai absolument pas pris conscience qu’il fallait travailler beaucoup pour servir son art, quel qu’il soit.  Je n’ai pas été suffisamment entier, honnête et travailleur et je n’ai malheureusement croisé personne sur ma route pour me le faire remarquer !  Ces années-là, j’ai gaspillé mes dons futilement et irréversiblement.

 

Je crois que si aujourd’hui je croisais le garçon que j’étais à l’époque, je n’aurais pas vraiment de sympathie pour lui.

 

Je ne suis toujours pas transformiste.

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Giulio 29/04/2014 18:00

bonjour Bernard,

Il m'a fait plaisir de te lire.
Te souviens tu de moi?
j'ai aussi été au petit théâtre de Monique Daubresse , nous avons même été amant...

Adrien Lacassaigne 05/05/2014 14:10



Je crois me souvenir en effet. J'aurais aimé une photo de vous à cette époque pour être certain de mon souvenir. Amicalement, Adrien