Le garçon en talons hauts - Chapitre 6

Publié le par Adrien Lacassaigne

Je devais avoir environ 14 ans lorsque je me suis inscrit au Conservatoire Royal de danse classique de Charleroi en Belgique.  Durant des semaines je suis passé et repassé devant cet austère bâtiment situé juste derrière le Palais de justice de la ville.  Un jour, j’ai pris mon courage à deux mains et, j’ai franchi les portes de l’école.  Les couloirs étaient remplis de gamines en « justeaucorps » roses qui me dévisageaient avec dédain, comme si je m’étais introduit dans le vestiaire réservé aux filles.  J’ai bien failli m’enfuir en courant, ces petits monstres me faisaient peur.  C’est à ce moment qu’une femme d’un certain âge m’a demandé très aimablement ce que je voulais.  J’ai bien entendu bredouillé quelques banalités avant de lui demander si le conservatoire était aussi ouvert aux garçons.  Si vous aviez vu le sourire de la dame !

Il y avait si peu d’adolescents mâles intéressés par cet art que m’on intégration fut presque immédiate.  Je me suis donc retrouvé deux à trois fois par semaine en cours de danse classique.  Au début je trouvais ça ennuyeux et humiliant car j’étais entouré de fillettes entre 6 et 8 ans.  J’ai pas mal bossé et très vite rattrapé mon retard.  Après une année, j’étais avec les filles de mon âge.  Etre élève-danseur au conservatoire avait pour avantage de participer aux spectacles du Palais des Beaux arts.  C’était un magnifique théâtre, siège du Ballet Royal de Wallonie, une grande compagnie dirigée par Anna Vos, une maîtresse femme.

Je ferai ma première apparition sur une grande scène dans le tableau dit « la chasse » du célèbre ballet « Gisèle » d’Adolphe Adam.  Les danseurs étoiles sont Ménia Martinez et Paolo Bortoluzi, moi je suis figurant, je ne l’oublierai jamais.
C’est incroyable de se retrouver sur cette immense scène, je suis oppressé, angoissé, un truc bizarre s’empare de moi, je ne sais pas encore que c’est le trac.  Je sens bien que ma place est là sur ces deux cents mètres carrés de planches, face à ces mille huit cents fauteuils rouges.  Je sens que ma vie est ici, au théâtre, c’est une évidence.

 

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Photo : La salle du Palais des Beaux Arts de Charleroi.

 

Les immenses coulisses grouillent de danseuses, de danseurs, de musiciens, d’habilleuses…

Les tutus, les guêtres de laine multicolores, les chaussons traînent partout.  Les gens de ma génération peuvent imaginer le feuilleton télévisé d’Odette Joyeux « L’Age heureux » qui faisait découvrir aux téléspectateurs les coulisses et l’ambiance de l'Opéra de Paris avec ses petits rats si particuliers.

Eh bien c’était tout à fait la même chose sans la vue sur les toits de Paris

 

Je suis chez moi lorsque je suis dans un théâtre. 

 

Toutefois, quelques temps après mes premiers pas sur scène, j’estime que les salaires des figurants sont trop minces.  Je vais le faire remarquer à la directrice et refuser de participer au spectacle à ce tarif-là.

Vous vous rendez compte, j’ai à peine 15 ans.  Si vous aviez vu sa tête !  Eh bien c’est incroyable mais j’ai obtenu une augmentation pour tous les figurants! Je ne suis pourtant devenu syndicaliste qu’à 50 ans !

 

Je le confesse, j'ai toujours été très pointilleux sur mes cachets d’artistes.  Jusqu’à mon dernier gala j’ai toujours refusé d’être mal payé.  Ou alors je me produis gratuitement pour faire plaisir à des amis ou soutenir une cause, là oui.
Je pense qu’en 1970, j’avais déjà compris certaines choses importantes du métier.  Tous mes sens sont en émoi lorsque je suis sur scène mais être danseur classique signifie, je le sais, une vie de sacrifices pour un salaire de misère, à moins d’être soliste ou étoile, et je sais déjà que je n’ai ni les qualités ni la volonté pour cela.  Ce sont des choses que l’on sent.

 

Je continue à suivre les cours de danse du conservatoire parce que cela me permet de rester dans la compagnie et de participer aux représentations, mais je sais déjà que je ne serai jamais un grand danseur.

En revanche, j’ai remarqué que mes yeux canailles et mes longs cheveux blonds plaisent beaucoup.  Dans les années qui suivront, mon aisance et mon grand sourire me permettront d’être constamment distribué dans des rôles de premier plan.  Le public ne regarde pas mes pieds mais ma tête, c’était important de comprendre ça.

 

Je pense avoir senti très jeune comment captiver un public.

 

En fin d’année scolaire du Conservatoire Royal de danse, il fallait se présenter à un concours et je détestais cela.  Pour moi ce n’était pas du spectacle mais de la compétition et je savais que je n’étais pas bon.  J’avais beau faire un grand sourire au jury, une pirouette ratée reste une pirouette ratée !  Le jour de l’examen, il a fallu qu’un de mes professeurs vienne me chercher à la maison pour être certain que je me présente à l’épreuve.  Pour une fois qu’ils avaient un garçon à présenter ils n’allaient pas risquer de le perdre.

 

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 Photo : Défilé de fin d'année du Conservatoire sur la scène du Palais Des Beaux-Arts de Charleroi. Je suis le seul garçon au centre!

 

 

 

Parallèlement à la danse classique, je continue des études traditionnelles mais sans éclat et sans passion.  Je suis élève à l’Athénée Royale de Charleroi.

 

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Photo : En 1972 à l'Athénée Royale de Charleroi. Je suis l'avant dernier à droite sur la photo. Amusant, à côté de moi se trouve mon ami d'enfance, Pierre Bolle. Il est aujourd'hui directeur du Palais des Beaux-Arts de Charleroi !

 


Je repense aux deux questions essentielles de ce livre.  Etait-ce si grave de vivre ces années d’études traditionnelles sans passion ? Me suis-je trompé ?

 

La réponse est oui.

 

On devrait mettre de la passion dans tout.  Je faisais un peu d’étude, un peu de danse, un peu de spectacle…

Je crois qu’il aurait été préférable de canaliser mon énergie sur un seul projet.  Me concentrer et me donner les moyens de progresser dans un domaine ou dans un autre plutôt que de rester moyen en tout. 

 

Sans vouloir rendre responsable qui que ce soit de mes échecs, j’ai peut-être manqué dans ces années-là d’un bon coach.  Une personne pour me dire :

            -C’est bien, fonce, vas-y, bosse mon garçon, crois-en toi !

 

Un autre défi me passe par la tête, je vais me présenter à l’examen d’entrée de l’Académie Royale des Beaux-arts de Bruxelles.

 

Une folie, car franchement je ne suis pas plus doué qu’un autre en dessin.  Je suis un jeune homme rêveur et un peu fantasque et j’imagine que je vais suivre le même chemin que le peintre René Magritte.  Il a étudié à l’Athénée de Charleroi comme moi.  En 1916 il intègre l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles, s’en suivra le succès !

 

L’épreuve d’admission dans cette école est assez compliquée.  Après avoir envoyé une lettre de motivation, si vous êtes présélectionné, vous êtes convoqué pour des tests artistiques.  Il faut alors réaliser deux dessins, une nature morte imposée et un dessin libre.
Les locaux de cette institution prestigieuse sont étonnants, de grandes salles poussiéreuses pleines de chevalets et de statues en tous genres qui servent de modèles aux dessinateurs en herbe ou qui auraient pu servir de décors au tournage du film de Ron Howard, le « Da Vinci Code ».  Je suis vraiment très intimidé. 

 

Sur des centaines de postulants, une vingtaine seront retenus.  Incroyable, je suis admis en section architecture ! En toute modestie je pense que le nouveau « Magritte » c’est moi.  L’art me va bien pensais-je, mais Bruxelles la capitale aussi !

 

Je serai pendant deux ans un élève de l’Académie Royale des Beaux-Arts médiocre, il faut bien le reconnaitre.  Je n’ai absolument pas conscience de la chance que j’ai d’être dans cette école et pire, je n’ai absolument pas envie de devenir architecte !

 

Me suis-je trompé ? : oui, et sans commentaire.

 

Je fais tous les jours la navette en train entre Charleroi et Bruxelles, je sens que ma vie change.  Je me suis éloigné de ma famille, des cours de danse et de la scène.  Pour me consacrer à mes études ?  Absolument pas, elles ne m’intéressent pas.  Je suis en pleine mutation : « ADOLESCENT » quelle période affreuse !

 

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Je sens bien que je suis différent des autres, mais pourquoi, comment ?  Je me cherche, vous l’aurez compris.  En 1972 très franchement « le spectacle » est devenu la dernière de mes préoccupations.  Ce qui m’intéresse c’est ce sentiment étrange qui nait en moi.  Pourquoi suis-je si troublé par exemple lorsque je regarde Christian A, mon camarade de classe ?  Il était d’une beauté sauvage incroyable, l’archétype de l’artiste.  Il ressemblait à Julien Clerc dans « Hair ».
Et lui que pense-t-il de moi ?

 

Ce n’est plus l’odeur du théâtre qui m’attire mais l’appel de la chair !

Un jour, Christian me propose de venir passer la soirée chez lui et d’y rester pour la nuit !  Imaginez tout ce qui a pu se passer dans la tête de l’ado que j’étais !

 

Je voulais absolument passer du temps avec lui.  J’ai dû ruser auprès de mes parents pour qu’ils me laissent découcher.  J’ai inventé que j’allais assister à un concert et qu’il n’y avait plus de train entre Bruxelles et Charleroi après minuit pour rentrer.  Un copain de classe se propose de m’héberger, le tour était joué…

 

J’avais, comment dire, vraiment « mal au ventre » lorsque je regardais Christian.  L’expression est idiote, je sais, mais c’était vraiment ça.  Alors imaginer mon état, en me retrouvant au lit à ses côtés !

 

Ce fut effrayant et céleste. 

 

Je viens de découvrir l’amour, celui qui bouleverse, qui illumine et qui fait mal.  Et maintenant je suis fixé, je suis différent !

 

Me suis-je trompé en passant la nuit avec Christian ?

Oh que non !

 

Etais-ce si grave de mentir à mes parents ?

Mais non, il faut mentir à ses parents pour grandir, pour apprendre et se tromper.

 

En 1972, Véronique Sanson chante « Amoureuse », moi aussi.

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