Le garçon en talons hauts - Chapitre 5

Publié le par Adrien Lacassaigne

Ma sortie de scène, voilà c’est fait, mais il y a bien eu une entrée me direz-vous ?

Je n’ai évidemment pas la date précise de mon premier numéro de transformiste, ce n’est pas le genre de chose que l’on note dans un agenda.  Et puis comment savoir à quel moment je suis devenu transformiste ?

 

A 4 ans peut-être, alors que je métamorphosais instinctivement la nappe de la salle à manger de la maison familiale en somptueuse robe de princesse ?

 

Ou alors à 14 ans lorsque je participe à un concours de déguisement pour le carnaval et que je remporte le premier prix déguisé en fille ?

 

A moins que ça ne soit en 1978 lorsque j’imite Liza Minnelli pour des amis dans mon studio parisien le soir?

 

Je ne sais pas.

 

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Photo : En 1978 "Liza" pour les copains à Paris.  Je vais probablement regretter d'avoir publié cette photo !

 

Chacun, à sa guise en lisant ce qui va suivre définira à quel moment tout a basculé !

 

C’est très souvent que des jeunes gens plein d’ardeur et empressés de brûler les planches m’ont demandé comment devenir transformiste?  Il ne m’a jamais été possible de leur répondre.  Tous les professionnels que j’ai croisés se sont révélés dans ce métier de façons très différentes les unes des autres.  Je peux juste vous raconter la manière dont moi j’en suis arrivé là.  Comment, d’un garçon timide et réservé, on devient cette « créature parfois forte en gueule ».
C’est un métier que j’ai exercé pendant près de 35 ans.  J’ai bien dit « métier » car s’en fut un à part entière pour moi.  Nous ne sommes pas très nombreux à avoir embrassé cette carrière de façon professionnelle.  En France, chaque génération doit compter sur une centaine d’artistes, pas plus.  L’avantage c’est qu’en règle générale tous le monde se connait.  J’ai bien dit par « génération » car ayant quitté ce milieu depuis bien longtemps, il me serait impossible de vous dire qui sont les étoiles du moment.  J’ai bien lu quelques nom sur le web comme : Loona Joans ou Meryl J Ryse mais je ne les connais que par  photos.  Ils sont magnifiques d’ailleurs et osent des choses qui ne me seraient jamais passées par la tête.

 

Ceci-dit pendant « mes années » j’ai croisé suffisamment de beaux artistes que pour vous les présenter aussi, mes « collègues » :  Ceux qui m’ont marqués, ceux que j’ai admirés, ceux qui ne sont hélas plus là.

 

Un vrai métier, je l’admets, dont j’ai parfois eu honte aussi, mais un métier qui m’a nourri, je lui dois bien un petit livre.

 


Alors un transformiste, c’est quoi au juste ?

 

Imaginez-vous répondre à un officier d’état civil qui vous demande:

 

- Quel est votre métier?

 

Et vous de répondre:

 

- Transformiste.

 

Oups ! Vous comprendrez très vite qu’à ses yeux, ça ne veut absolument rien dire.  Il vaut encore mieux dire « intermittent du spectacle », vous éviterez les explications laborieuses, et pourtant dieu sait si je déteste cette appellation « d’intermittent du spectacle »!

 

Si vous êtes face à un fonctionnaire un peu urbain, vous risquez dans le meilleur des cas que l’on vous dise :

- Ah oui, transformiste comme Arturo Braghetti !

 

Vous me direz, il y a pire comme comparaison.  Arthuro est exceptionnel, c’est une vedette.  Il a utilisé l’art du travestissement et de la magie pour créer un spectacle unique au monde.  Ce n’est pas mon cas, mais bon, on peut dire :

 

- Oui, c’est ça comme Arthuro Braghetti !

 

On vous regarde curieusement mais au moins vous avez la paix.
Tenez par exemple, lorsque j’étais professionnel et que je me retrouvais dans une soirée où personne ne savait ce que je faisais, pour éviter les explications laborieuses aux curieux qui me posait la question, très souvent je répondais :

 

            - Je suis ingénieur en agronomie tropicale !

 

J’avais lu ça à la fin d’un article dans un journal scientifique posé sur la table de la salle d’attente d’un médecin, ça calme !

 

Et si vraiment, ils voulaient des détails, je répondais :

 

            - Je m’occupe des plantations de kiwis dans le Var !

 

Le job était tellement improbable que l’on passait systématiquement à un autre sujet de conversation.

 

Si parfois je répondais la vérité, alors là je passais à coup sur pour l’attraction de service et j’avais inévitablement droit à un truc du genre :

 

            - Fais-nous une imitation !

 

Ou alors, il y avait toujours une femme un peu enivrée pour me dire :

 

            - Tu devrais maquiller mon mari « en femme ».

 

Elle se retournait vers le pauvre bougre :

 

            -Hein mon chéri, il pourrait te maquiller un soir…


Pauvre sotte.  L’homme me souriait timidement, cela voulait tout dire, et le mari en question finirait à coup sur dans mon lit !  Car oui, le sexe est indissociable de ce métier « fantasme » !  Vous ne pouvez vous imaginer l’attraction que nous avons sur les garçons lorsque nous sommes, nous les transformistes, en tenues de travail !

Et je ne vous parle pas des gays, oh que non !  Si je devais comptabiliser et vous raconter mes flirts durant mes années « cabaret », il me faudrait écrire un autre livre!  Je devrais en plus dépenser toutes mes économies en frais d’avocat tant j’aurais de procès sur les bras !

 

Revenons au spectacle, comment devient-on transformiste ?  Franchement, je n’en sais rien !  Mais alors comment avez-vous appris ce métier me direz-vous ?  Je pense qu’il ne s’apprend pas.  Il se transmet des uns aux autres, comme un métier artisanal, c’est aussi pour cela que j’ai eu envie de partager mes petites histoires avec vous, pour rendre hommage aux anciens qui m’ont inspiré et pour que les jeunes se souviennent.

 

Et j’en ai croisé du monde en plus de 35 ans de cabaret.  C’est vrai que dans le tas, il y a eu beaucoup de garçons qui s’habillaient en filles pour « faire du spectacle » comme ils disaient.  Ceux-là j’ai oublié leurs noms.  Mais, il y a aussi ces vrais artistes épatants, ceux qui ont une âme de créateur et qui m’ont fait vibrer et dont personne ne parle jamais.  Sauf Mireille Dumas de temps en temps.

Alors si le métier ne s’apprend pas comment me suis-je retrouvé sur la scène de chez « Michou » ?

 

Numeriser0003.jpgPhoto : En 1985, "Sue Ellen" chez Michou.

 

Avant d'exécuter mon premier playback avec un costume de scène digne de ce nom, il a bien fallu prendre son envol!
Rien ne me prédisposait à une carrière d’artiste car il n’y en avait pas dans la famille.  Et encore moins de transformiste, vous pensez !  Mes premiers pas sur scène remontent à l’enfance, je devais avoir une dizaine d’année.  Je faisais mes études à Thuin en Belgique.  J’étais interne à « L’Institut Notre Dame » !  Oh mon Dieu, je n’y avais pas pensé, voilà le premier signe !

 

Comme dans toutes institutions de ce genre il y avait un « spectacle de fin d’année » avec les élèves.  L’organisation de l’événement était confiée aux plus grands de l’atelier Théâtre, dont certains avaient remarqué que lorsque je répétais avec les garçons de ma classe, rien ne me faisait peur, j’étais sur scène comme un poisson dans l’eau.  Du coup ils m’ont confié d’autres rôles, j’étais de toutes les distributions !  Avec les petits, j’interprétais Nicolas et Pimprenelle de la série “Bonne nuit les petits” j’étais Nicolas, pas question de me mettre une robe !   Avec les grands, j’incarnais Sherlock Holmes, coiffé de la « Deerstalker », cette typique casquette de chasse à double visière, la loupe à l’œil et la pipe au bec !

Mon rôle consistait à traverser lentement et silencieusement la scène comme si je cherchais l’indice qui permettrait de résoudre l’énigme policière de la pièce !

Pendant mon passage, le public riait beaucoup de voir ce détective privé “bonzaï”, mais moi qui m’investissais à fond dans mon personnage et qui pensais lui ressembler formidablement, j’étais terrifié par ces rires que je ne comprenais pas !  Après le spectacle, j’avais disparu, on me chercha longtemps.  J’avais trouvé refuge sous la scène, caché dans le noir, où je pleurais honteux d’avoir fait rire.  Je n’avais pas compris que ce qui venait de m’arriver deviendrait plus tard une de mes plus grandes joies d’adulte, amuser un public.

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