Le garçon en talons hauts - chapitre 16

Publié le par Adrien Lacassaigne

J’ai donc retrouvé ma place sur la scène de « Chez Flo » à Bruxelles et suis retourné vivre dans mon luxueux appartement du boulevard de la Cambre. Finie la folle vie Parisienne, le Manneken-Pis me semble bien triste, rien n’a grâce à mes yeux. Philippe, mon compagnon de vie, roucoule discrètement dans les bras de jolis minets mais ne manifeste aucune intention de mettre fin à notre liaison. Il m’offre même un chien splendide pour fêter mon retour. Un dogue allemand que nous appellerons Caiüs.

Numeriser0082.jpgPhoto : Caius

 

Malheureusement, en Belgique, la situation financière du propriétaire du Grand Café et de Chez Flo se détériore de plus en plus. Il plie sous quelques associations malheureuses. Il en arrive à proposer des parts de sa société à un transformiste aux dents longues prénommé André. Ce dernier travaillant dans une banque la journée, n’a eu aucune difficulté à trouver un prêt, et s’est retrouvé actionnaire de “Chez Flo”. Par la même occasion il devenait mon nouveau patron ! J’avais toujours trouvé ce garçon dépourvu de toutes traces de talent et ne me privais pas pour le crier sur les toits. Ca n’allait pas aider à la cohabitation. Je reconnais en revanche volontiers qu’il était perfectionniste dans la conception des costumes et des bandes son du spectacle. Il aurait fait un bon régisseur, mais sur scène pour moi c’était non ! Nous avons bien essayé de travailler ensemble un court moment, mais dans une ambiance totalement détestable. Son désir le plus ardent fut donc de m’éliminer, ce qu’il fit rapidement avec contentement. Le principal actionnaire de l’établissement savait que j’étais meilleur artiste et créateur que son associé, il voyait donc mon départ d’un mauvais œil. Un midi, il m’a invité à déjeuner dans un grand restaurant Bruxellois. J’ai trouvé cela étrange pour un type qui venait de s’associer à mon licenciement ! Il me fait part de ses regrets, la fin de notre collaboration le chagrine. Il a d’énormes craintes à propos de l’avenir artistique de ses établissements. Il pense à ses sous !

 

Et voilà qu’il me dit : -Tu devrais préparer une nouvelle revue, au cas où… Moi : -Au cas où quoi ? Lui : -Au cas où André ne soit pas à la hauteur… Evidemment, j’aurais du lui dire, va te faire foutre ! Il fallait y penser avant de me virer. Mais à l’époque j’étais un guerrier ambitieux et arrogant. L’idée diabolique de reprendre ma place m’a séduit. Je me suis donc mis à répéter en secret des spectacles, « au cas où »...

 

Flo1.jpgPhoto : Sur le bar de chez Flo, Philippe, Pinky, Adrien et Olivier

 

C’est une période que j’ai traversée totalement à côté de ma vie. J’étais englué dans les magouilles, les trahisons et les rancunes. Le simple fait d’y penser pour vous en parler me plonge dans une tristesse profonde et me donne envie d’en finir au plus vite avec ce chapitre.

 

Pendant cette période donc, certains artistes travaillaient “chez Flo” le soir avec André, et répétaient secrètement un autre spectacle avec moi la journée. Parmi eux, Olivier Tilmont qui était un des meilleurs éléments de sa génération, tout le monde le voulait dans son show. Olivier respectait profondément les gens, jamais il n’aurait dit du mal ou fait quoi que ce soit contre André avec qui il travaillait le soir. Mais Olivier était aussi un véritable artiste et il était d’avantage attiré par mon travail que celui de mon rival. Il répétait donc avec moi tous les après-midi. La situation n’était pas saine et continuait à se détériorer de jour en jour. Mon concurrent à fini par entendre parler de ces « supposées » répétitions. Certains «amis qui vous veulent du bien » se faisaient un plaisir de le renseigner Alors, un soir je suis venu avec des amis assister à une représentation de sa revue. Après le spectacle, il est passé à ma table comme pour me narguer et dire haut et fort : -C’est bien maintenant que tu n’es plus sur scène tu as du temps pour venir voir les autres. Rires gênés de l’assistance. Et il me demande : -Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et moi de répondre arrogant comme je peux l’être : -Je viens voir ce que je vais garder et ce que je vais « jeter » dans ce spectacle, « au cas où » ! Il a fait mine de ne pas comprendre, mais ça ne l’a pas fait rire.

 

Flo2.jpgPhoto : Adrien et Pinky sur la scène de Chez Flo.

 

Et figurez vous que c’est exactement ce que j’ai fait car, oui quelques semaines plus tard, imposé par la direction, je retrouvais ma place sur la scène de « Chez Flo ». André, en a fait une dépression nerveuse et il fut hospitalisé un long moment. Le spectacle devait continuer, non ? Mais l’histoire ne s’arrête pas là, ça serait trop simple. Après quelques mois le patron est venu me voir, la queue entre les jambes. -Tu sais, André va beaucoup mieux, il est sorti de l’hôpital. Il est actionnaire, et pour que sa guérison soit totale, il souhaite reprendre sa place dans le spectacle. - Nous allons trouver un arrangement ! Me dit le grand patron…

Ah non, pas question ! Et cette fois il ne va pas m’amadouer avec un bon resto. Je lui demande : -André revient quand ? Lui : - demain ! Moi : -Eh bien ce soir après le spectacle, je fais mes valises et je me tire d’ici ! Je ne vous dis pas l’ambiance dans les loges ce soir-là ! Nous savions tous que c’était ma dernière, mais qu’allaient devenir les autres artistes ? Allaient-ils continuer avec André ?

Du jour au lendemain, je me suis donc retrouvé de nouveau sans travail. Etais-ce si grave ?

Non pas du tout. J’avais été mal inspiré d’entrer dans ce jeu satanique, en sortir était une aubaine. Mais ce qui est plus grave c’est d’avoir dépensé tellement d’énergie dans ces conflits inutiles. Cette rivalité vaudevillesque entre André et moi me semble aujourd’hui tellement ridicule. Vous le savez maintenant je reconnais volontiers mes torts mais ici, vous avouerez que je n’étais pas le seul à agir comme un idiot. Pour entrer en guerre il faut être deux, peut-être même trois dans ce cas précis. L’année qui a suivi, André a racheté la totalité des parts de Chez Flo, il est devenu le maître. Et quelques années plus tard, il a mis la clef sous la porte.

Je ne suis jamais retourné voir les spectacles qu’il a présentés par la suite. Je le redis, pour moi il n’avait rien d’un créateur, rien d’un artiste et visiblement rien d’un bon gestionnaire. Il avait juste pour lui la passion du spectacle. Il faut croire que cela ne suffit pas quand on ne sait pas bien s’entourer, déléguer et faire confiance aux autres. C’était probablement un garçon gentil mais qui n’avait trouvé que la colère pour faire face au mépris que j’avais pour lui. D’un autre côté, le simple fait que je ne le trouve pas talentueux ne méritait en aucune façon l’inimitié que je lui vouais.

Flo3Photo : Olivier et Adrien sur la scène de Chez Flo.

Durant plus de trente ans, je n’ai jamais su mentir à propos du talent des uns et des autres. Vous pouviez être jeune et beau, avoir les plus beaux costumes, les plus belles musiques, les plus belles idées, mais.si vous n’aviez pas ce petit truc en plus qui fait la différence, avec moi ça ne marchait pas.

Combien de fois ai-je quitté un spectacle en disant aux artistes que je venais d’applaudir : - J’ai bien ri, j’ai passé un bon moment où même, c’est courageux ce que vous faites…

C’est seulement quand je suis véritablement sous le charme, séduit, épaté par un artiste que je lui dis : -Vous avez du talent.

Certains transformistes ne me l’ont jamais pardonné, et cela a contribué à entretenir ma réputation machiavélique.

 

Pas plus tard que ce matin de juin 2014, j’ai encore reçu un message très désagréable. Un garçon avec qui j’ai un peu travaillé il y a des années, m’écrit ceci.

- Bonjour Adrien, mes jours sont comptés, j’ai deux cancers. Je voulais te dire ce que j’ai sur le cœur avant de partir dans l’au-delà. Tu as détruit mes rêves artistiques et ma vie. Je voulais juste être reconnu à tes yeux. Tu m’as dit que je n’étais pas « professionnel ». Je te félicite pour ta somptueuse carrière. Je t’ai aimé aussi fort que tu as pu me haïr.

 

Faux, totalement faux, certes ce garçon n’avait pas vraiment de talent, mais je ne l’ai jamais haï. Ce qui me trouble, ce n’est pas le message en soi. C’est que des années après avoir quitté cet univers des transformistes, j’arrive encore à susciter tant de haine !

 

Je lis souvent ceci sur les réseaux sociaux, en dessous d’une photo d’artiste souvent très ordinaire : -« Quel talent chéri ! »

 

Je suis désolé mais pour moi « avoir du talent » ça ne se dit pas comme cela au débotté.

 

Je persiste et signe.

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