Le garçon en talons hauts - chapitre 15

Publié le par Adrien Lacassaigne

La troupe du célèbre cabaret parisien part en tournée au Japon, mais comme il est hors de question de fermer l’établissement, ils engagent des artistes pour remplacer ceux qui font partie du voyage.  C’est une belle occasion de me changer les idées.  Un petit sac pour seul bagage, et voilà, je prends le train pour Paris.  Je vais passer une audition, rue des Martyrs.

Je dois avouer que ce qui m’a aussi poussé à prendre cette décision, c’est que j’en avais par-dessus la tête des artistes qui m’entouraient à Bruxelles.  Il me semblait même m’être éloigné de l’amitié de mes partenaires les plus proches, Sophie, Philippe et Pinky.  Je pensais donc que prendre un peu de recul me ferait du bien.  J’avoue avoir aussi pensé au prestige de la situation.  Travailler “Chez Michou”, cela me semblait être le couronnement d’une carrière de transformiste.  J’avais pour l’occasion modifié mon duo ”JR / Sue Ellen” du feuilleton Dallas en simple parodie de Sue Ellen.  Je ne connaissais personne d’autre qui imitait ce personnage, je pensais avoir mes chances, si non avec la ressemblance au moins avec l’originalité du numéro. 

MichettePhoto : Sue Ellen chez Michou.

 

Je ferai aussi une interprétation de la chanson “Le clown est triste” d’Annie Cordy et une imitation de Caroline de Monaco.  Cette dernière fut supprimée de suite tant c’était pitoyable, l’idée était bonne mais la ressemblance n’y était pas.  A mon arrivée, dans les coulisses de l’illustre cabaret, je croise les artistes qui préparent leurs bagages pour partir en tournée au pays du soleil levant.  Mon attention est particulièrement attirée par un blond très original qui remplissait son sac avec une désinvolture surprenante.  Ce garçon, je l’avais vu sur scène des années auparavant lorsque j’étais venu ici en spectateur avec mes parents.  J’avais devant moi, l’artiste à la réputation étonnante à l’époque, Richard Flèche.  L’artiste transformiste qui a été malgré lui mon modèle.
Ce jours-là, Richard ne m’a pas calculé, pas un bonjour, pas un regard, il en avait vu d’autres des débutants qui débarquaient les yeux écarquillés dans les loges de chez Michou.  Heureusement pour moi, nous nous sommes retrouvés bien des années plus tard pour travailler ensemble et apprendre à se connaître.  J’ai partagé de glorieux instants avec lui ! 

Les autres artistes que je rencontre dans les loges sont plutôt calmes, il y a Pompon bien entendu mon soutien dans la maison mais aussi ses amis Duduche, Tonin, Cricri, Hortensia et Lulu.  Rien que les noms de ces messieurs laissaient présager d’une heureuse ambiance.

 

Mon premier soir fut terrible, j’avais un trac fou comme jamais auparavant je n’avais eu.  J’attendais nerveusement mon tour, anxieux, fixant l’ordre de passage du spectacle affiché en coulisses.  J’étais juste derrière la scène; à côté du technicien qui envoyait les bandes son.  Nicole Croisille, (enfin Thierry) chantait “j’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui”...je suis pétrifié, c’est sa dernière chanson après, c’est à moi.  Nicole salue, son numéro est terminé.  Elle sort de scène, le générique de Dallas enchaîne directement.  “Dallas, un univers impitoyable...” à ces quelques mesures, le public réagit immédiatement et applaudit déjà.  Nicole Croisille se retourne sur moi et me dit:

            - Toi chéri avec ça t’es engagé...

 

Et ce fut le cas, enfin presque !

 

Final-Michou.jpgPhoto : Final avec moi, Tonin, Thierry et Cricri.

 

Mon numéro avait beaucoup plu mais il fallait attendre que Michou rentre de sa tournée au Japon pour savoir si le patron voulait me garder.  Sa garde rapprochée m’avait adopté, ils étaient convaincus que j’allais rester dans la maison.  C’était nouveau, les Parisiens allaient adorer Sue Ellen pensaient-ils.  J’étais content de ma création.
Une fois Michou rentré et, mis au courant de mon succès, il confirma ce que pensait son entourage, et désirait en effet me garder chez lui.  Il me félicite pour l’idée d’imiter une vedette de feuilleton télé à la mode.  Il me trouve en plus une certaine ressemblance avec un artiste qu’il avait adoré hélas décédé, Jean-Pierre Charnas.  Il avait été un grand danseur de cancan qui, suite à un accident avait poursuivi sa carrière artistique chez Michou.  Enfin, c’est ce que l’on m’a toujours raconté.  Il imitait entres autres Barbara et Mistinguett.  Michou décide donc de me faire faire en plus de Sue Ellen, « La Miss ». 

Charnas.jpgPhoto : Jean-Pierre Charnas.

 

Suprême honneur car personne depuis sa mort n’avait osé faire les numéros que faisait Charnas.  J’étais flatté bien entendu mais la chose était un peu compliquée.  En réalité, Michou voulait que j’imite Charnas qui imite « La Miss » ! Sic.

 

Bon, soit !  Cette fois je ferme ma gueule, je fais ce qu’on me demande car en plus j’ai l’honneur d’enfiler le costume de scène de Jean-Pierre Charnas.  Je suis aux anges.  J’ai véritablement adoré travailler chez Michou.

 

Le soir après le spectacle, nous sortons dîner Pompon et moi très souvent accompagnés de Monsieur Alex.  C’était un client « régulier » de chez Michou et accessoirement très proche de Richard Flèche ce qui me vaudra quelques ennuis…  Notre cantiné était « Le Grand Café Capucines », nous y étions chouchoutés comme des stars.  Nous sortions toutes les nuits en boîte, c’étais la grande époque du bar “Le BH”, rue du Roule, j’étais très impressionné d’y rencontrer le présentateur vedette du journal de 13h, Yves Mourousi en tenue de motard.  J’y découvre le “poppers”, ces petits flacons aux senteurs étranges qui vous font mettre à quatre pattes, aboyer et bouffer la moquette (dixit mon ami Danny du Flamenco).  Pompon appelait cela « le Beaujolais », sacré Pompon !
Au petit matin, je rentre me coucher chez lui, c’est lui qui m’héberge, Boulevard de Clichy.  Il dort peu, se lève vers huit heures pour faire son marché et prend plaisir à me préparer des petits plats.

 

Les artistes de chez Michou, ceux de cette génération, étaient souvent de bons vivants.  Je me souviens de diners chez Hortensia dans cet appartement si coquet avec son copain, un jeune maghrébin magnifique surnommé «petites oreilles». 

Mes nouveaux collègues n’avaient rien à prouver à personne et en dehors du cabaret ils ne parlaient que très peu de jupons et de faux-cils.  Les garçons de chez Michou n’avaient pas la même vie que ceux du Cap d’Agde que j’avais découverts presque dix ans plus tôt.  Ils étaient installés, ils lisaient, ils aimaient les beaux objets, écoutaient de l’opéra, bref ils cultivaient un art de vivre presque bourgeois, ça me correspondait mieux.  J’étais le petit nouveau et, je sentais la bienveillance des anciens et la générosité des plus jeunes dont Sylvestre et Pauline.

Richard Flèche ayant quitté précipitamment le cabaret au retour de la tournée du Japon, c’est Pauline qui était devenue la nouvelle coqueluche. 

Pauline.jpgPhoto : Pauline.

 

Elle avait créé ce numéro de transformation devenu célèbre sur la chanson « This Is My Life » interprété dans un premier temps par Samy Davis Junior et ensuite par Shirley Bassey.  Elle était fantastique aussi dans son imitation de Donna Summer.  Une créatrice.

 

Sylvestre lui, d’une gentillesse incroyable imitait Liza Minnelli.  Nous avons un peu flirté tous les deux, il voulait me faire découvrir Paris à sa façon.

Pompon s’occupait beaucoup de moi.  Il fignolait entres autres les montages sonores de mes numéros pour qu’ils soient parfaits.
Il voulait que je me sente bien à Paris et que mes numéros plaisent.  Pour que tout soit impeccable, il s’était par exemple occupé de me prendre un rendez-vous chez un dentiste.  Comme Michou avait décrété que je devais imiter Mistinguett, il me fallait donc un dentier qui reproduirait la dentition particulière de la dame !

On ne rigole pas avec les imitations chez Michou et on se donne les moyens de la perfection.

 

loge-Michou.jpgPhoto : Pompon et moi dans la loge. La photo a été mangée par mon chien...

 

Mistinguett, maintenant je peux le dire, je n’aimais pas cette imitation.  D’abord parce qu’on ne jugeait pas la ressemblance avec la Miss, mais avec mon prédécesseur qui excellait dans le genre.  Je n’éprouvais aucun plaisir à exécuter ce numéro et je m’en suis ouvert à Pompon.

 

Un jour dans la loge il me dit:

 

            - Bon, mets ton dentier de Mistinguett !

 

Nous n’étions pas maquillés, je me demande pourquoi, mais je m’exécute.  Il attrape un crayon de maquillage marron et commence à me dessiner quelques traits sur le visage et me dit :

 

            - Maintenant regarde dans la glace.

 

Stupéfaction, avec ce qu’il venait de faire et le dentier je ressemblais à Jacques Brel.  

 

Jacques-Brel.jpgPhoto : Imitation de Jacques Brel.

 

Je n’ai pas osé proposer cette imitation à Michou, ce n’est que bien plus tard que j’ai ajouté ce personnage à mon répertoire, mais je le dois encore à Pompon.  Il m’a tant donné, alors vous comprendrez que j’aimais et admirais énormément ce garçon, mais je ne lui ai jamais dit.  Toujours ce handicap dans mon rapport à l’autre ou par pudeur peut-être, je ne sais pas.
Il ne me fascinait pas que par son talent mais aussi par sa gentillesse et son humilité.  Moi qui avais chopé la grosse tête en six mois, je me demandais comment un garçon qui avait autant de succès pouvait rester aussi simple.  C’est peut-être avec lui que j’ai commencé à changer de comportement.  Jamais je ne l’ai entendu dire du mal d’un autre artiste, jamais je ne l’ai surpris à critiquer le numéro d’un de ses camarades ou d’un spectacle qu’il découvrait en dehors de chez Michou.  Alors que moi…

 

Pompom-en-spectacle.jpgPhoto : Pompon

 

Il est décédé il y a quelques années à Toulon, la ville où il prenait ses quartiers d’été.  J’ai bien entendu assisté à la cérémonie d’obsèques en France avant son retour en Belgique.  C’était déchirant, une dizaine de personnes, pas de fleurs, peu d’artistes, mais à ma grande surprise Michou avait fait le voyage depuis Paris.  Pourtant il n’y avait ni télévision, ni journalistes… Cela fait partie du personnage.  Il y a un cœur tendre sous le satin bleu, et des yeux mouillés sous les grosses lunettes.  Il est ainsi, imprévisible, instinctif et profondément humain.

 

Michou-triste.jpgPhoto : Michou.

 

En revanche, à Paris lorsque je travaillais chez lui, il voulait me garder ça je vous l’ai dit, pourtant, insouciant, il ne s’est jamais décidé à signer mon contrat.  Moi, j’étais impatient.  Il faut vous dire que pendant que je travaillais chez Michou je n’avais pas officiellement donné ma démission dans la métropole Belge.  Je faisais les allers-retours Paris-Bruxelles plusieurs fois par semaine pour contrôler les deux spectacles bruxellois dont j’avais encore la responsabilité.  Un soir j’en ai eu marre, puisque Michou ne se décide pas à signer mon contrat définitif, je quitte Paris, adieu Michou, je pars.
Stupéfaction autour de moi.  Une fois certain de ma décision, Pompon me demande si j’accepterai de laisser mon numéro de« Sue Ellen » à un de ses amis.  Ce garçon voulait entrer dans “La Maison” mais sa seule imitation de Rika Zaraï ne suffisait pas.  Je lui offre mon numéro, ma perruque, mon costume, et le soir même, “La Lune” entre “Chez Michou” pour quelques années. 

 

La-Lune.jpgPhoto : La Lune.

 

Avoir quitté le Cabaret Michou comme ça, c'est probablement le coup de tête le plus débile de ma vie.

 

Est-ce grave ?

 

Evidemment !  Prendre une telle décision imbibée de Chardonnay il n’y a rien de plus stupide.  Vous vous rendez compte, on m’offre « Michou » sur un plateau et je n’ai pas été capable de saisir cette chance !  D’autres me diront, oui mais si tu étais resté chez Michou tu n’aurais peut-être pas fait ceci, ou cela…Je déteste ce genre de supposition.

 

Il ne faut jamais faire de suppositions !


De retour à Bruxelles, je reprends le travail avec les artistes de “Chez Flo” mais je suis dans un autre état d’esprit.  Certains diront, encore plus imbu de ma personne, mais je crois qu’ils sont jaloux, non ?

Moi, je me sens plus serein, plus calme, peut-être plus à l’écoute de mes collaborateurs.  Je suis maintenant un artiste DE CHEZ MICHOU

 

En cinq ans, je suis passé de la petite scène de « La Comédie » de Charleroi au plus célèbre cabaret transformiste du monde.  C’est un peu comme si dans ma tête, j’avais remis les choses dans l’ordre.  En réalité, j’étais devenu directeur artistique sans avoir véritablement fait mes preuves sur scène.  Et bien maintenant c’était fait.  Cela me rassure, je pense avoir gagné en légitimité pour diriger un spectacle. 

 

Evidemment, je n’y suis pas resté longtemps chez Michou mais le simple fait d’avoir réussi à y entrer m’a profondément honoré.  J’ai très longtemps été complexé par mon manque de qualification.  Aujourd’hui encore les diplômes m’impressionnent, même si j’ai appris avec le temps à ne leurs accorder qu’une importance toute relative.  Ce “De Chez Michou” va en tous cas sonner pour moi comme le témoignage de la reconnaissance de mon travail, un titre, un certificat, et cela va vraiment m’apaiser.

 

Et puis "Michette", c’est comme Ministre, on le reste toute sa vie...

 

Mais sans la retraite conséquente ! 

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