Le garçon en talons hauts - chapitre 14

Publié le par Adrien Lacassaigne

Alors évidemment, deux à trois spectacles par soirée, sept jours sur sept on peut dire que nous avons beaucoup travaillé.  Mais à côté de cela notre vie n’était qu’une fête.  Nous vivions à deux cents à l’heure totalement détachés de la réalité et du lendemain. 

Certaines de ces fêtes étaient orchestrées par un jeune bruxellois plein d'énergie.  Son père était architecte, mais lui ne pensait qu’à s'amuser et séduire.  Sacré “Yvan”, il a régné plus tard pendant quelques années sur les endroits les plus branchés, de Paris à Saint-Tropez.  Il est devenu un instant le chef des stars et l’ami intime de Michou.  Je reviens un instant sur ce garçon.  Je l’ai croisé pour la dernière fois en 2007, il était un des piliers des nuis de Megève.  J’avais été invité par mon ami Dominique pour mes cinquante ans dans un restaurant branché de la station.  A un moment de la soirée, j’ai quitté la table pour aller aux toilettes et en passant près du bar j’ai reconnu Yvan.  Il était ivre, entouré d’une cours exubérante qui profitait allègrement de son état.  Il n’était manifestement pas en mesure d’échanger quelques souvenirs avec moi.  J’allais le contourner discrètement sans engager la conversation mais au moment où je suis passé, il m’a regardé fixement.  Il m’a hélé d’un ton arrogant pour me dire:

            - On se connait, non ?

Et d’enchainer :

- On a couché ensemble !

Je lui ai répondu :

            - Non, Yvan.

Je me suis alors approché de lui pour lui murmurer à l’oreille qui j’étais.  En une seconde, je l’ai vu changer du tout au tout.

Le « Jet-setteur » insolent s’est transformé en un homme tout à fait attendrissant.  Il m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer en me regardant sans parler.  Nous n’avions rien à nous dire les images du passé était trop fortes.  Je l’ai tendrement embrassé sur la joue et je l’ai laissé à sa triste fête.  Sa cour était manifestement agacée par mon intervention, j’avais perturbé leur sinistre kermesse.  A peine avais-je le dos tourné que je les entendais lui dire :

            -Vas-y Yvan, paie-nous à boire et offre nous un petit cadeau…

Pour moi, la soirée était finie.

 

Pour en revenir à Bruxelles, en 1985 fort du succès du “Grand-Café”, le propriétaire décide de racheter l’ex “Grand Escalier” dont je vous ai déjà parlé.  Cet établissement était situé Rue au Beurre, un petit chemin qui relie la Bourse de Bruxelles à la Grand Place, une situation idéale et prestigieuse.  Cet endroit dans les années 70 était la propriété de Patrick Lucas.  Il ne m’est pas possible de vous parler de lui car je n’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots que bien plus tard dans son restaurant cannois « La Mirabelle ».  Tout ce dont je me souviens c’est qu’il était très beau et qu’il gérait sa maison de main de maître.  Son Music-Hall avait tout d’un grand et il ne s’appelait pas « Le Grand Escalier » pour rien, il y en avait véritablement un qui s’ouvrait en fond de scène.  Patrick Lucas, je vous l’ai déjà dis avait recruté d’excellents artistes et son spectacle avait énormément de succès.  Mais un jour, il a eu l’opportunité de vendre son établissement à une enseigne de restauration rapide, à prix d’or je suppose. Etait-il lassé par le spectacle ou par la Belgique et sa météo particulière, je ne sais pas.  Toujours est-il qu’il n’a pas hésité et il a fermé la boutique pour entamer un tour du monde avec son compagnon et s’installer ensuite sur la côte d’Azur.
Le fast-food qui a remplacé le cabaret n’a jamais eu de succès et les investisseurs ont bien vite voulu revendre.

 

Le propriétaire du Grand-Café, grisé par le succès de son établissement décide donc de racheter l’endroit et d’y installer un second spectacle.  C’est de la folie, pensai-je, les deux maisons étaient situées à peine à 250 mètres l’une de l’autre.  Pourtant il faut l’avouer, cela m’excitait de travailler là où jadis Patrick Lucas, l’ancien meneur de revue sévissait en maître incontesté.  Dès l’ouverture de cette seconde enseigne, il y a eu des gros soucis.  Les travaux de la scène ne correspondaient en rien à ceux que j’avais souhaités.  Quand on avait connu « Le Grand Escalier » et que l’on découvrait « Chez Flo » puisque c’est ainsi que le nouvel endroit se nomme, on ne pouvait être que déçu.  Quand vous pensez que pour aller aux toilettes les clients devaient pratiquement passer sur la scène !

 

Flo 2Photo : Sur la scène de Chez Flo : De gauche à droire, Pistache, Francine, Jacky, Marc, Paradise et moi.

 

En réalité, le propriétaire n’a jamais voulu se lancer à fond dans le spectacle.  Ses établissements étaient tous polyvalents tantôt taverne, tantôt restaurant, tantôt cabaret mais sans véritable identité.  La magie propre au Grand-Café n’a pas opéré, « Flo » n’a jamais eu de succès !

 

Pour être franc, je n’ai jamais senti le lieu.  La première du spectacle de « Chez Flo » fut d’ailleurs une catastrophe, mon premier échec depuis longtemps.  Je suis fatigué, j’ai énormément de travail avec les deux revues sur le dos et même si je ne le montre pas, je suis en perte d’énergie.  Depuis mes débuts de transformiste à « La Comédie » de Charleroi, tout a été si vite.  Les investisseurs me font entièrement confiance, j’ai la responsabilité du succès des deux endroits.  Il faut tenir le coup, constamment surprendre, remanier, créer, alors ça passe obligatoirement par le renouvellement des artistes.


J’engage des nouveaux interprètes comme par exemple la toute jeune Sabrina, une artiste prometteuse qui nous arrive de France.  Mais ça ne suffira pas, cette aventure “FLO” va bien vite se solder par des gros soucis financiers.  Je n’ai pas fait une grande école de commerce mais j’ai la sensation que les deux établissements se font de la concurrence. 

 

Flo-1.jpgPhoto : Chez Flo de gauche à droite : Moi, Pinky, Sabrina by Night, Paradise, Olivier.

 

Les deux maisons sont en perte de vitesse.  La direction s’inquiète, la tension monte, heureusement pour moi, elle n’a jamais remis mes spectacles en cause.  Le propriétaire ne sait plus comment faire pour renflouer les caisses et me propose, contre un apport financier de devenir associé.  Et là, j’ai vécu des moments véritablement pénibles et confus.  Je n’ai pas eu envie de cette association, car depuis que j’étais à Bruxelles j’avais constaté que cet homme d’affaires n’avait absolument pas la fibre artistique et se foutait pas mal de nos conditions de travail.  Ce qu’il voulait c’était gagner de l’argent, beaucoup d’argent et moi je ne pensais qu’à la qualité de mes spectacles.  Devant mon refus, sans états d’âme, il a donc proposé à un autre transformiste de prendre ma place.  Je vous passe les détails de cette période trouble mais les scénarios des journées qui se succédèrent à partir de ce moment-là n’avaient rien à envier à ceux du feuilleton « Dallas ».  J'en ai eu très vite par-dessus la tête.  Les magouilles des uns, les caprices des autres.  Cette ambiance nauséabonde nuisait à l’esprit de création que je devais avoir constamment.  Je n’avais plus d’idées neuves, je perdais pied.  

 

Pompom.jpgPhoto : Pompon.

 

Un soir, je retrouve “Pompon”, alias Claudy Bourg que je connaissais depuis quelques années pour avoir déjà travaillé avec lui à Charleroi dans les opérettes.  Il était chanteur et fantaisiste mais aujourd’hui lui aussi était devenu transformiste.  Il avait été artiste au “Grand Escalier” et au moment de nos retrouvailles il était un des piliers de “Chez Michou” à Paris.  Un garçon d’un immense talent, peut-être l’artiste de cabaret le plus humble que j’ai rencontré.
Pompom était un sage, je me suis ouvert à lui.  Mon état d’esprit n’était pas brillant.  Je lui ai parlé de mes doutes, de ma lassitude et surtout aussi de ma solitude. 

 

C’est à ce moment-là qu’il m’a proposé de passer une audition “Chez MICHOU”. 

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