Le garçon en talons hauts - Chapitre 13

Publié le par Adrien Lacassaigne

Nous voilà donc installés pour trois semaines sur la scène du “Grand-Café” de la capitale belge.  Dès le départ, les choses se passent très bien, notre prestation semble plaire au public et à la direction.  Pinky, qui était à Bruxelles comme un poisson dans l’eau, en profite pour nous faire découvrir ses endroits favoris.  Les bars, les restaurants mais aussi les lieux de spectacle comme « Les Coccinelles » chez Lesly Day et Capucine, chez « Marceline Monsieur » et l’incroyable « Coucou bar » où se produisait un artiste fantastique prénommé Alain.  Nous logions dans un appartement très chic du boulevard de la Cambre, prêté par mon ami Jean-Michel Thibault.  C’était la fête tous les soirs mais, trois semaines cela passe vite et arrive le jour de la fin du contrat, les nouveaux artistes sont prêts.  Nous sommes tristes de devoir quitter Bruxelles, où nous commencions à rencontrer un certain succès.  Et là, coup de théâtre, le propriétaire de l’endroit demande à me rencontrer d’urgence.  Il aime notre travail et me propose de présenter un spectacle supplémentaire à celui qui va débuter avec les nouveaux artistes.  Il invente une nouvelle formule : « Le spectacle de la nuit du grand café » !

 

Affiche.jpg

 

Le premier show se terminant vers minuit, le nôtre serait présenté trente minutes plus tard!  Seul bémol, il me propose de nous payer au pourcentage de la recette.  J’en parle avec mes collègues évidemment mais l’ambitieux leader que je suis les persuade sans difficulté d’accepter cette proposition.  Je devine là une opportunité de gravir les échelons du succès et de devenir une troupe sur laquelle il faudra compter à partir d’aujourd’hui.  Passionné comme je l’étais, je décide de faire des nouveaux frais de costumes pour l'occasion.  Des nouvelles tenues moins traditionnelles et plus sexys.  Nous serons tous habillés en paillettes noires, et tous avec de magnifiques boas d’autruche.
A peine quatre jours plus tard, les deux troupes étaient en piste.  Dès que le spectacle des autres artistes se terminait, nous apparaissions aussi vite que l’éclair sur une musique tonitruante.  Nous prenions le micro et en direct nous interpellions le public.  En français, en néerlandais et en anglais, nous leur donnions rendez-vous dans quelques minutes pour un show exceptionnel. 

 

Le public qui s’apprêtait à quitter la salle se disaient : Whaow, qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Il faut avouer que le spectacle qui nous précédait se terminait sur une espèce de parade pseudo-brésilienne avec des costumes insipides.  Et s’il y a bien un style qui ne souffre pas la médiocrité c’est celui du carnaval de Rio.  Ils avaient choisi comme support musical la chanson interprétée par Dario Moreno : « Brigitte Bardot Bardot… » pas véritablement un final en soi, à mon sens !

 

Involontairement, ils nous mettaient en valeur !

 

Notre prestation est ambitieuse, plus inaccoutumée et plus impertinente que celle des autres artistes. Et cela marche, non seulement les gens restent mais, après quelques semaines ils réservent non plus pour le dîner-spectacle mais pour “Le spectacle de la Nuit du grand-Café”.

Bingo! 

 

Conscient de ce succès, Jean-Marc, le directeur me convoque et me propose l’entière responsabilité artistique de l’établissement.  Je suis évidemment enchanté et j’accepte illico cette fois sans consulter mes partenaires.  C’est une mission magnifique mais, je suis loin d’imaginer l’énergie que je vais devoir déployer pour arriver à mes fins.
Il va falloir dans un premier temps, et très vite, revoir totalement le spectacle de la soirée.  Je vais créer une nouvelle revue avec mes complices, “Les Hirondelles” bien entendu, mais je vais aussi devoir engager d’autres artistes.  Mon choix s’est porté comme une évidence, sur les transformistes qui faisaient partie de la revue en place.  Ils étaient dans la maison je trouvais normal de leurs donner priorité mais j’ai immédiatement constaté que la plus part de ces artistes, vexés par ma nomination au poste de directeur artistique, sont partis d’eux-mêmes refusant toute collaboration avec moi.

Je découvre à ce moment la réalité de ce que sera ma carrière en tant que leader et créateur.  Je vais être seul et très souvent détesté par beaucoup de mes collaborateurs, et cela va durer jusqu’en 2012.  Est-ce grave d’avoir été mal aimé?

 

Non, je me suis très vite accommodé de cette condition.  Quand je travaillais avec un artiste je n’avais pas besoin qu’il m’aime.  Je n’attirais pas l’amitié, je gardais mes distances avec eux, comme pour me préserver de toutes déceptions qui arriveraient tôt ou tard.  A quelques rares exceptions près, je n’ai pas eu d’amis dans le milieu des transformistes.  Cette façon d’être à développer en moi une espèce d’inaptitude à l’amitié qui perdure encore aujourd’hui. Je suis handicapé de ce côté-là !  Cette nouvelle fonction de directeur artistique, ces nouvelles responsabilités marquent le début d’une nouvelle époque tant sur le point professionnel que personnel, c’est probablement la période de ma vie que j’aime le moins.  Pas à cause des spectacles évidemment mais, à cause du garçon que je suis devenu à cette période-là.  J’ai du mal à me pardonner mes attitudes de l’époque.  Humainement j’étais en dessous de tout.  C’est aussi peut-être pour cela que j’ai peu de souvenirs de cette période, ma mémoire doit être sélective !
J’ai engagé beaucoup d’artistes, nous avons été parfois jusqu’à vingt-deux par soir sur la scène du “Grand-Café”. 

 

Grand-cafe-final.jpgPhoto : La scène du Grand Café de Bruxelles.

 

 

J’avais carte blanche tant au niveau artistique que financier.  La direction mettait à ma disposition une "enveloppe" globale.  Moi, je payais les intervenants à la valeur que j’estimais être la plus juste en fonction de la qualité de leurs prestations.  J’étais très exigeant, intraitable souvent, je n’hésitais pas à me séparer d’une personne qui ne me donnait plus satisfaction et cela sans ménagement du jour au lendemain.  Mon seul crédo était la qualité du spectacle. 

Ces années-là, j’étais le dieu tout puissant de la planète “Cabaret”, à Bruxelles.  Qui a dit « le tyran » ?  Soit, si vous préférez.

 

Cela n’allait pas arranger mon égo qui est déjà à la base relativement fertil.  J’ai eu comme on dit vulgairement « la grosse tête ».  Je n’ai pas d’explication à cela, aujourd’hui avec le recul, je me dis souvent : mais pourquoi j’ai fait ceci ou cela ?  J’imagine que la pression devait être grande, je pouvais en effet tout gagner ou tout perdre du jour au lendemain.  Pour tenir le choc, je me suis mis à boire tous les soirs un petit verre de vin blanc avant le spectacle.  Très vite ce fut deux, trois verres.  Je buvais de plus en plus.  J’en suis arrivé à plusieurs bouteilles en une soirée à moi seul.  Certains soirs, « fatigué » je ne suis pas sur scène, je reste au balcon avec mon carnet de notes, et je contrôle le spectacle sanctionnant parfois de quelques amendes financières certains artistes qui négligeaient leurs tenues, un bas troué, un ourlet défait, des chaussures sales…

Je devenais beaucoup trop exigeant, capricieux et souvent insupportable.  Et après ça je me demande encore pourquoi je n'avais pas d'amis!

 

Durant cette période, tout autour de moi allait vite, très vite.  Je ne me rendais pas compte de celui que j’étais devenu et personne n’aurait osé me faire une remarque.  Les gens qui m’aimaient, ma famille par exemple, se disaient ; il est comme ça en ce moment parce qu’il a beaucoup de travail, il dort peu…et ils me pardonnaient mes humeurs.  Les autres devaient passer leur temps à m’éviter.  Certes, avec les artistes qui m’entouraient nous avons monté de très belles revues pendant quelques années.  Le succès a encore une fois été au rendez-vous.  Nous remplissions tous les soirs de la semaine.  Il arrivait même à la direction de vendre des places où les gens ne voyaient presque rien, mais suivaient le show sur écran télé.  Alors ce succès me suffisait, il avait pris toute la place dans ma vie.  Je n’existais plus que pour ce qui était bel et bien devenu mon métier : créateur et meneur de revue.  Je voulais devenir le meilleur, c’était mon seul but.  Je ne prêtais aucune attention à ma vie privée et de ce fait j’ai totalement négligé aussi ma relation avec Philippe mon compagnon. Pas de place pour l’amour, pas de temps pour cela.  A l’âge où ce dernier est le plus éclatant, le plus vigoureux j’ai juste eu quelques aventures sans lendemain, insolites, rapides et animales. 

 

Sauf peut-être deux fois, la première avec un jeune ténor à la réputation planétaire, il n’avait pourtant pas trente ans.  Il était de passage à Bruxelles et s’était découvert un petit béguin pour moi lorsqu’il était venu applaudir notre spectacle.  Imaginez le choc, entre lui et moi.  C’est un peu comme si Pavarotti avait flirté avec Loana !  Il m’a proposé de visiter l’opéra de Bruxelles en sa compagnie, ça ne se refuse pas.  Une visite qui s’est inévitablement terminée dans sa loge, je devrais préciser sur le canapé de sa loge !  Monsieur, amoureux fou, voulait que je quitte tout et que je le suive aux quatre coins du monde.  Il avait un agenda bouclé cinq ans à l’avance !

Moi, quitter mes strass, mes plumes, mon spectacle !  Pas question, j’ai tout fait pour l’éviter jusqu’à son départ…

J’ai raconté cette anecdote un après-midi sur une plage du Var à Bernard Lefort alors qu’il venait juste de quitter la direction de l’Opéra de Paris.  Il m’a dit :

            -Tu sais ce chanteur, il a tout arrêté très jeune pour vivre en Californie avec un milliardaire américain !

 

Eh bien, si lui a pu mettre un terme à sa prometteuse carrière pour un homme, (OK un milliardaire), moi je n’ai pas eu envie d’arrêter mon travail pour lui!

 

La seconde fois ce fut avec un jeune homme qui semblait ne pas comprendre son attirance pour moi.  Il avait une très jolie fiancée mais le soir il ne pensait qu’à venir voir le spectacle que j’animais et finir la soirée à boire du champagne avec moi.  Nous avons appris à nous connaitre, il a découvert qu’il pouvait aimer les femmes et les hommes en même temps.  Je m’y suis attaché, j’en suis même tombé amoureux je crois.  Un jour il m’a annoncé qu’il partait vivre aux Etats Unis pour y travailler dans le pétrole.  Lui, ne m’a jamais proposé d’arrêter le spectacle, il trouvait que j’étais un bel artiste et il avait du respect pour mon travail.  Qui sait si cette fois je ne serais pas parti… Après son départ, nous avons échangé quelques lettres enflammées et puis il a disparu de ma vie, pendant trente ans.  Nous nous sommes retrouvés par hasard sur Facebook.  Il est marié et père de famille.  Il a fait une merveilleuse carrière et récemment je fus très étonné de lire ce message: 

            -Tu sais, je ne t’ai jamais oublié.


Mais revenons à la scène, c’est ce qui vous intéresse.  

Vous devez vous demander comment un type aussi odieux avec son entourage pouvait arriver à créer de beaux spectacles ? Heureusement j’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables qui supportaient tant bien que mal mes frasques.  Certains m’ont profondément marqué. 

 

J’ai par exemple engagé des anciens artistes du “Grand Escalier”, le music-hall magnifique qu’avait créé Patrick Lucas.  Ces gens étaient des professionnels de qualité, ils avaient eu un immense succès dans les années Soixante-dix.  Ils s’appelaient entre autre, Bécassine, Jean-Paul, Guy-guy, Lydie alias la petite Baronne.
Les véritables motivations de ces artistes pour rejoindre mon équipe devaient m’échapper à l’époque.  Mais aujourd’hui je suis certain qu’ils me supportaient uniquement parce qu’avec moi ils retrouvaient du travail.  A leurs yeux, je ne méritais certainement pas de les diriger.  Ils avaient connu l’excellence avec Patrick Lucas, et se demandaient qui était ce jeune arrogant sorti depuis peu de sa province ?  Je comprends aujourd’hui qu’il devait être difficile pour eux de me supporter.  Le seul de ces artistes sur qui je n’avais aucun pouvoir s’appelait Julio, il était imposé par la direction.  Il ne faisait qu’un seul numéro dans la soirée, une imitation de Mireille Mathieu.  Mais quelle imitation, absolument parfaite !  Il savait qu’il était à l’abri de mes humeurs.  Chaque fois qu’il me regardait dans les yeux j’avais la sensation qu’il me faisait un doigt d’honneur !

 

Final-Mathieu.jpgPhoto : Paradise, Patrick, Pinky, Maxine, Julio et moi sur la scène du Grand Café de Bruxelles.

 

J’ai aussi engagé Donald un chorégraphe américain qui était un des trois artistes qui composaient la troupe des « Ziegfield’s ».  Une des troupes les plus prestigieuses de cet univers des transformistes, ils étaient stupéfiants.  Le grand numéro de Donald s’appelait « Les chaises ».  Sur la chanson « My Way » interprétée par Nina Simon il dansait avec deux chaises qui se faisaient face.  Il montait dessus et en les écartant doucement avec les pieds, il finissait en grand écart.  C’était totalement bluffant et très moderne pour l’époque.  Dans la même revue je faisais moi un playback sur une chanson de Michèle Torr !  C’est pour vous dire !

 

Donald.jpgPhoto : Donald au centre.

 

D’autres artistes internationaux qui étaient constamment en tournée sont venus de temps en temps gonfler la troupe.  La charmante Tiffany et ses partenaires Olivia et Diégo ont fait partie de ceux-là.  Ils avaient énormément de succès en Allemagne.  Il était difficile pour moi de les piloter, nos rapports étaient plus que tendus.
Nous n’avons pas pu travailler très longtemps ensemble.  Nous en sommes même venus aux mains si ma mémoire est bonne !

 

Il y eut aussi un garçon qui se faisait appeler sur scène « Pistache ».  En voilà un qui m’a fait la vie dure.  Quand il avait un peu chargé en “produits” de toutes sortes, il voulait me tuer, rien de moins.  J’ai même été obligé de m’enfuir et de me cacher en France une semaine quand la situation est devenue trop dangereuse.  Pourtant, je l’aimais bien.

 

C’est aussi l’époque d’un jeune homme qui avait la particularité d’avoir des toilettes de spectacle somptueuses.  Coquet garçon que je trouve dans un tout petit cabaret « Les Coccinelles ».  J’ai engagé cet artiste débutant qui bien des années plus tard est un peu parti en tournée.  Si je vous parle de lui c’est qu’en faisant des recherches pour ce livre, je suis tombé sur un blog qui lui est consacré et j’ai pu lire toute l’animosité qu’il avait conservée envers moi.
Il me reproche de ne pas avoir « reconnu son talent » et de ne l’avoir utilisé que trois minutes par spectacle juste pour exhiber son joli costume.  Je dois vous expliquer qu’à l’époque, chaque artiste était propriétaire de ses costumes.  Je regrette qu’il ne m’en ait pas parlé à l’époque, ça lui aurait évité de ruminer ces rancœurs durant toutes ces années.  Et je le confirme aujourd’hui, oui je ne l’ai engagé que pour ses costumes et oui, je me suis probablement trompé à son sujet.

 

Ais-je eu tort ?

 

Oui évidemment, je n’aurais jamais dû engager Michel juste pour exhiber ces somptueux costumes. C’était la facilité pour moi.  Il aurait été plus judicieux de tirer d’avantage parti de cet artiste en m’intéressant d’avantage à lui en étant à l’écoute de ses envies. Je ne suis pas fier de cela.


Il y avait une petite Flamande surveillée de très près par son amoureux du moment qui lui interdisait de trop se déshabiller.  Marisa Aleen n’était pas encore la reine de music-hall qu’elle est devenue par la suite, mais c’était déjà une belle princesse.  Elle avait indéniablement un sens inné de la revue.  Elle a fait partie des artistes les plus passionnées que j’ai rencontrées, doublée d’une perfectionniste redoutable.  Au zénith de sa carrière elle a créé sa propre troupe « Les New Sensation ».  C’était un spectacle qui n’avait rien à envier aux plus grandes revues de music-hall.  J’ai eu le plaisir d’en faire partie un très bref moment, un seul soir il me semble.  Marisa c'est pour moi la surdouée du métier.

 

Marise.jpgPhoto : Marisa Aleen.

 

Il y eut Joël alias “Bécassine”, ex « vedette » du “Grand Escalier” lui aussi.  Nous avions sympathisé dans un bar bruxellois, « Le Petit Rouge » il me semble.  A la suite de quoi j’ai décidé de le prendre à mes côtés pour co-présenter le spectacle du Grand Café.  Avec lui, j’étais un peu soulagé du poids de l’animation quotidienne du show.  Ce n’était pas évident d’improviser tous les soirs, les dialogues en direct avec le public pour trois spectacles.  D’autant que je n’écrivais rien, j’improvisais tout.  Avec Béca, nous nous amusions beaucoup, nous reproduisons le schéma classique du Clown blanc et de l’Auguste.  Je vais créer pour lui un duo comique.  Nous allons imiter Sue Ellen et JR du feuilleton “Dallas”, je serai Sue Ellen, bien entendu !  Un jour, Joël, disparaîtra sans laisser d’adresse.

 

Beca.jpgPhoto : Bécassine & moi.

 

Il y eu le petit Jacky, si jeune, si fragile et si peu sur de lui.

 

Marc si beau qu’il ne s’est pas contenté de conquérir le public, il lui a aussi été facile de prendre ma place dans le cœur de mon compagnon.  Avec le temps je me dis qu’il a bien fait et que Philippe aurait du me quitter pour lui.
Il y avait des filles avec nous, ma complice des débuts, Sophie devenue « Allison Parker ».  Elle a été comme l’on dit « ma meilleur amie » lorsque j’étais jeune.  Aujourd’hui elle ne veut plus entendre parler de moi.  Après tout ce que je viens de vous raconter sur mes agissements, vous devez la comprendre.

 

Sylvia une danseuse avec qui j’avais déjà travaillé dans les opérettes à Charleroi ; talentueuse et extrêmement gentille. 

 

Ferry, une tigresse anglaise d’une sensualité débordante. 

 

Sabine adorable mais un peu perdue dans cet univers luciférien. 

 

Et Francine, une femme qui outre son incroyable ressemblance avec Zizi Jeanmaire n’était pas vraiment une artiste professionnelle.  Elle m’épatait par son incroyable énergie bien qu’elle fut plus âgée que la plupart d’entre nous.  J’avais décidé de là prendre dans mon spectacle en ne tenant absolument pas compte de cette différence d’âge.  Malheureusement pour elle, une fois qu’ils étaient engagés à mes côtés je traitais tous les artistes de la même façon.  J’étais aussi pénible avec les débutants qu’avec les professionnels confirmés.  Je reconnais n’avoir pas toujours été très délicat avec elle.  Comme elle avait vingt ans de plus que moi, je la présentais parfois à la fin comme étant le « vieux fossile » du spectacle !

Je trouvais ça drôle !

Je me demande quelle aurait été ma tête si en 2012 on m’avait présenté de la sorte à mon dernier spectacle ?

 

Francine
Photo : Retrouvailles avec Francine en Australie.


Avec Francine, nous nous sommes retrouvés il y a quelque temps en Australie où elle vit aujourd’hui et j’ai seulement compris, 25 ans plus tard, le mal que j’avais pu faire.  Dieu merci, elle m’a un peu pardonné mes impertinences insupportables.  A travers les conversations que nous avons eues, j’étais stupéfait de la façon dont je pouvais agir à l’époque.  Lors de nos retrouvailles à Brisbane, je dis à Francine :

            - Dis-moi, je ne me souviens pas, quand je t’ai engagée à Bruxelles, au Grand-Café, tu faisais déjà du spectacle ?

 

Je lui avoue, ne pas me souvenir de notre rencontre.

 

Elle me répond :

 

            - Oui, j’étais au « Jardin Suspendu ».

 

C’était un autre établissement de spectacle Bruxellois dirigé par Daniel Martin.

 

Et là je me dis que certainement je suis allé trouver Daniel Martin pour négocier le départ de Francine.  Eh bien non, à l’époque cela ne m’a même pas effleuré l’esprit.  Je lui ai piqué une artiste sans état d’âme.

 

Et je m’étonne que « le métier » ne garde pas toujours un bon souvenir de moi…

 

Parmi les artistes bruxellois, il y avait aussi un jeune garçon qui interprétait à merveille les chansons de Shirley Bassey.  Il faisait partie de ces gens qui, même s’ils n’avaient pas des années de pratique derrière eux, vous donnaient la sensation d’être né pour ce métier, d’être incroyablement doués.  Je venais de rencontrer Olivier Tilmont.
Même à ses débuts, il était impressionnant de rigueur, d’élégance et de professionnalisme.  Olivier, devenu plus tard lorsque nous sommes partis en tournée, Maxime de Villeneuve.  Si je devais compter sur les doigts d’une main les artistes transformistes que j’ai le plus admirés, il en ferait évidemment partie.  Il savait tout faire et tout faire à la perfection.  Qui plus est, avec lui je me sentais bien, il m’apaisait je crois qu’il me comprenait parfaitement et qu’il ne me jugeait pas.  Jamais nous ne nous sommes disputés, je crois que je l’admirais trop pour cela.  J’aurais bien entendu l’occasion de vous en parler souvent dans les prochaines pages car nous ne nous sommes pratiquement plus quittés jusqu’à son départ. 

 

Olivier-Tilmont.JPGPhoto : Olivier Tilmont avant de devenir Maxine de Villeneuve.

 

Vous m’avez peut-être trouvé un peu dur avec moi-même à travers ces quelques lignes.  Vous devez vous demander pourquoi cette auto-flagellation éventuellement abusive ?

 

C’est peut-être pour en finir avec cette période de ma vie dont je ne suis pas fier.  Je dis les choses, je présente mes excuses et je passe à autre chose. 

 

Mais ce n’est pas si simple.  Bien des années plus tard, j’ai parfois essayé d’obtenir le pardon de certains artistes, mais rien n’y a fait.  Ils se disent éventuellement, ce n’est pas possible qu’il ait changé comme cela.  Je le vois dans leur regard, je le sens dans leur voix, ils ne me croient pas et préfèrent garder de moi l’image diabolique que je leur offrais à l’époque. 

 

Mais cette fois basta, je reconnais avoir été très con, je le regrette, je présente mes excuses mais si ça ne convient pas, eh bien tant pis, je continue ma route.

 

Je suis passé à autre chose.


Certain m’ont quand même avoué:

 

            - Tu étais pénible mais tu montais de sacrés spectacles, on travaillait bien avec toi.

 

Ces artistes n’avaient rien à envier à la même époque aux parisiens de chez Michou, du Rocambole ou de La Mendigotte.  Ils étaient des vrais grands professionnels, ils m’ont enrichi de leurs talents mais je n’ai jamais pensé à leur dire combien je les admirais. 

 

 

S’eut été si simple.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Marcopolo 12/10/2016 17:18

Bonjour, je découvre par hasard ce blog. Que de souvenirs... je me souviens très bien de ton équipe du Grand café mais aussi de Daniel, Becassine, Francine et tous les autres des Jardins suspendus...

roger 31/03/2015 12:31

Bonjour Adrien ou Bernard, peu importe. Je dois encore être en possession de l'affiche de la troupe, dédicacée par tous ses membres. Je me rappelle qu'un soir, à l'issue du spectacle, nous avons pris un verre avec Philippe et Pinky au Grand Café. Comme il se faisait tard, l'établissement a fermé et quelqu'un de vous trois nous a proposé d'aller au "Garage", près de la gare centrale. Si je me souviens c'est Philippe qui conduisait, une peugeot couleur bordeau, je crois, il faisait sombre... Comme je devais récupérer ma voiture dans un garage public, après quelques heures Philippe nous y a reconduit mais hélas, les portes du garage n'ouvraient que vers 10h. C'est ainsi que nous sommes retournés au dancing et que vers 06h30, il nous a déposés à la gare pour prendre le premier train vers Charleroi. Le dimanche après midi, un ami m'a conduit récupérer ma voiture. Voilà, ce sont des choses inoubliables, autant que ces merveilleux spectacles. Félicitations pour la biographie et pour cette tumultueuse carrière.