Le garçon en talons hauts - Chapitre 12

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le Grand-Café de Charleroi n’était pas un établissement conçu pour présenter un spectacle de Music Hall, c’était une brasserie, c’est vous dire si au départ ce fut laborieux.  Nous avons dans un premier temps aménagé le fond de la salle avec un petit podium. 

 

Scene-Gd-Cafe.jpgPhoto : La scène du Grand-Café de Charleroi.

 

 

Côté jardin de cette petite scène, nous avons construit une loge, une pièce ridiculement petite derrière un rideau de velours rouge.  Nous avons installé des étagères, des miroirs, des ampoules, un portant pour les costumes, juste le stricte minimum.  Je me demande encore aujourd’hui, comment nous avons pu nous changer à huit artistes dans cet endroit avec à peine un mètre carré chacun !

 

Loge.jpgPhoto : Dans la loge, Philippe, Sophie et Pinky.

 

Une loge qui fut souvent le théâtre de biens des aventures comme par exemple le bizutage des nouveaux serveurs.

Une fois encore influencé par le travail de Jean-Marie Rivière et de Michou à Paris, nous pensions nous aussi que le personnel de salle avaient un rôle important à tenir pour que l’ambiance de la soirée soit parfaite.  Il fallait qu’ils soient en harmonie avec le spectacle, c’est pourquoi à chaque fois qu’un petit nouveau arrivait dans l’équipe des serveurs, Didier le patron, se faisait un malin plaisir à tester ses aptitudes à notre humour décalé !

Pour ce faire, il envoyait le novice un peu avant le spectacle en coulisses en lui disant : Vas dans les loges demander aux artistes s’ils ont soif ?  Le petit « garçon » s’exécutait bien entendu.  Il prenait la direction de notre refuge en passant sur la scène ce qui représentait déjà en soi une première épreuve.  Ensuite, il ouvrait le rideau de la « micro loge » et là, il se retrouvait à 50 cm de moi qui occupais la première place.  Dès qu’il entrait, je montais sur ma chaise faisant mine de chercher quelque chose sur l’étagère du dessus et je laissais tomber mon peignoir.  Le petit se retrouvait tétanisé face à moi, maquillé comme un camion volé et complètement nu !

Je me retournais alors vers lui en disant :

            - Un vin blanc Chéri !
Le plus souvent les gamins ne savaient plus où se mettre et répondait totalement perdu :

            - Euh oui monsieur… enfin euh,…non…pardon madame…

Ensuite, il essayait tant bien que mal de demander aux autres artistes ce qu’ils buvaient.  Dans la continuité, Sophie se retournait vers lui, laissant elle aussi tomber négligemment son peignoir en exhibant ainsi sa poitrine absolument parfaite ! Dans les minutes qui suivaient, le serveur retournait au bar rouge comme une jeune pucelle tourmentée et ne savaient absolument plus ce que nous lui avions commandé !

 

Didier le patron revenait lui-même prendre la commande dans la loge et il nous disait :

 

            - «  celui-là … y’a du boulot les filles !!! »

 

C’était notre façon de savoir si le « petit » avait l’esprit Music Hall !  Après ce test, ou on ne revoyait plus jamais le jeune serveur, ou il revenait souvent se rincer l’œil dans la loge !  Cette loge qui fut également le théâtre d’autres aventures plus câlines lorsqu’elle était plongée dans le noir une fois le spectacle terminé.  Le public dansait sur la scène jusqu’à tard dans la nuit, il n’y avait qu’un petit rideau à pousser, mais ça c’est une autre histoire... Je pense que nous avions inventé le premier « back room » de Charleroi !

 

L’espace nous manquait certes mais peu importe, il y avait durant ces soirées une ambiance fabuleuse.  A l’entracte, Roger, le patriarche reprenait son accordéon pour mettre de l’ambiance.  Jeannine sa femme et Véronique sa brue étaient au Bar et à la caisse.  Didier lui s’occupait de la sonorisation, des éclairages et de nous.
Nous formions une véritable famille, c’était merveilleux et le public a suivi, ce fut immédiatement un immense succès.  Cinq jours par semaine nous remplissions la salle, un miracle dans une si petite ville.

Pour nous aider à faire des progrès, Didier n’hésitait pas à nous emmener à Paris voir des Grands Spectacles, comme celui du “Paradis Latin”. 

 

Paradis LatinPhoto : Au Paradis Latin : Pépé, un serveur, Philippe, Adrien, Véronique Dupuis, Didier Dupuis, Sophie et Yves Kordain.

 

A l’époque c’était « Sergio » qui présentait la revue, il avait quitté son habit de Monsieur Loyal pour celui de Meneur de Revue.  J’étais impressionné par la maîtrise absolue de sa discipline, par l’intelligence de la personne.  

 

Sergio.jpgPhoto : Sergio.

 

Sa voix éclatante et son sens de la répartie bien aiguisé me tétanisaient d’enthousiasme.  Bref, j’avais sous les yeux le modèle exact de ce que j’avais envie de devenir.  J’avais eu l’audace d’emporter avec moi discrètement un mini enregistreur à casettes (pas de MP3 à l’époque) j’enregistrais donc discrètement toutes ses interventions.  Une fois rentré en Belgique je l’écoutais en boucle pour comprendre et décrypter son style.  Je m’inspirais de sa musicalité et de son rythme.  Il a été mon coach sans le savoir.  Ce n’est que vingt cinq ans plus tard, lorsqu’il fut l’invité d’une émission de radio que j’animais que j’ai pu lui avouer cela, preuve à l’appui car j’avais toujours les fameuses cassettes, ça l’a amusé je crois. 

 

Adrien-Sergio.jpgPhoto : Sergio et moi.

 

 

Hasard de la vie, il y a quelques années, je suis allé assister à une représentation d’un festival international de Cirque que Sergio présentait, à l’entracte, il m’a invité à boire un coup dans sa loge, rien que lui et moi à discuter de choses et d’autres…  Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état j’étais, une vraie midinette !  Aujourd’hui, grâce à Marc Zucherberg nous échangeons quelques mots de temps en temps, c’est magique et comme je sais qu’il lira peut-être ces lignes, j’en profite pour lui dire merci Monsieur Sergio.

Merci de vous comme l’aurait dit Barbara.
Après ces escapades parisiennes, nous revenions plein d’idées, moi de numéros, Didier de lumières et de décors.

Je pense que ces années-là nous avons fait du très bon travail.  Je dis nous, car j’étais divinement bien entouré.

 

Je dois par exemple mes progrès à ma rencontre avec un jeune transformiste bruxellois qui avait déjà fait ses armes à la capitale.  Pinky, qui ne s’appelait pas encore « Andersen » à l’époque, m’a apporté tous les petits secrets professionnels qui me manquaient.  C’est lui qui m’a entre autres appris à me maquiller correctement et je peux vous assurer que si les derniers temps je m’exécutais en quinze minutes, à l’époque ça n’était pas gagné.  Pinky Andersen m’a ouvert les portes de l’univers professionnel des transformistes, il m’a tout donné sans jamais rien attendre en retour.  Sans lui, j’y serai peut-être arrivé mais il m’a certainement fait gagner dix ans.  Et quand je pense qu’aujourd’hui, parfois il s’imagine que tous le monde l’a oublié !

Si vous croisez Pinky Andersen un soir, vous ne pouvez l’oublier, c’est impossible.

 

Pinky.jpgPhoto : Pinky Andersen.

 

Philippe Bordier qui était toujours à mes côtés depuis que nous avions quitté Paris a fait partie de l’aventure et s’est révélé un artiste attachant.  Bien que n’étant au départ pas destiné à monter sur scène, il s’appliquait du mieux qu’il pouvait avec sincérité et envie.  Sa beauté ombrageuse fut incontestablement un atout majeur dans notre réussite.

 

Philippe.jpg

Photo : Philippe Bordier.

 

Il y eu Sophie, une jeune comédienne et chanteuse que j’avais rencontrée en cours de théâtre à Paris.  Elle s’est immédiatement imposée dans ma vie comme « ma meilleure amie du moment ».  Attirée par l’aventure que je vivais, elle est venue me rejoindre pour étoffer le spectacle.  Séduite par la Belgique, elle s’y est installée.
Nos routes se sont séparées par la suite mais je sais qu'elle y vit toujours et je ne pouvais imaginer vous raconter cette période sans penser à elle qui a joué un rôle essentiel dans le spectacle et dans ma vie.

 

HirondellesPhoto : Les Hirondelles

 

Une fille dans une revue de transformiste, me direz-vous !  Oui, à l’époque je pensais que des travestis seuls ne suffisaient pas.  Il fallait y mêler des filles, les vraies, peut-être comme élément de comparaison ! Il y a eu Sophie, Sabine, Martine, Joëlle, Sylvia, Françoise, Ferry, Francine entre autres.  Cela s’explique peut-être par le fait que dans les années 80 je n’avais pas véritablement la sensation de monter des revues de transformistes.  Je mélangeais les genres.  Un peu de ce que m’inspiraient les shows du « Boa », de chez « Michou » et du « Paradis Latin ».  Un peu d’opérette, de danse, quelques imitations et le tour était joué.

Mais à propos des filles dans un spectacle de transformistes, j’ai un peu changé d’avis par la suite je l’avoue.

 

DEBUT.jpgPhoto : Les Hirondelles, Joëlle, Adrien, Pinky, Martine, Philippe et Sophie.

 

Nous avons eu beaucoup de succès, à tel point que même la télévision Belge nous engagera pour sa grande émission du 31 décembre, présentée par Pierre Tchernia.  Nous étions aux côtés de Paul Préboist dans “Zigomaticorama”. 

 

Beaucoup d’humour et un peu d’émotion ça a toujours été ma formule.  Le public a besoin d’être distrait, surpris et ému.  Cela je l’avais compris.  L’élaboration d’une attraction, c’est comme la préparation d’un bon petit plat.  Il faut des ingrédients frais, soigneusement préparés et assaisonnés de quelques piments exceptionnels.  Reliez le tout d’une façon exquise.  Garnissez avec soin de mille accessoires scintillants et servez show !

 

En plus du spectacle du Grand-Café, nous faisions aussi quelques apparitions dans différentes boîtes de nuit.  Charleroi a eu l’occasion de vivre de vrais instants de frénésie à cette époque.  Je ne suis pas certain que cela soit encore le cas aujourd’hui à moins que Paul Magnette le nouveau jeune bourgmestre dynamique de la ville ne me fasse mentir avec ses beaux projets.

 

L’une des discothèques dans laquelle nous faisions des apparitions était située à Anderlues, elle s’appelait : “Aux Hirondelles”.  Elle fut le premier établissement de la famille Dupuis avec qui je travaillais maintenant.  Un jour Didier m’annonce que ce dancing allait fermer pour travaux.  Ils vont en faire un super club luxueux qui s’appellera “Le Cupidon”.  Je suis un peu triste de voir disparaître le berceau de leur succès, leur fortune et leur réputation.  C’est à ce moment que j’ai décidé de baptiser les artistes qui travaillent avec moi.  Je vais créer une troupe : « Les HIRONDELLES ».  Imaginant qu’à nous aussi ce nom porterait bonheur. 

 

Je m’en suis fait tatouer une sur l’épaule droite.

 

Je travaille beaucoup.  Je monte tous les spectacles du “Grand-Café” et je danse encore souvent dans les opérettes du théâtre de Charleroi.  Je viens de terminer “Le Chanteur de Mexico” avec Rudy Hirigoyen et je suis en même temps engagé pour jouer dans une création, “L’Amour Chante à Mallory”.  Mais j’en fais manifestement trop, je ne peux m’investir totalement dans chacune de mes entreprises et le résultat va vite s’en ressentir. 

 

Mallory.jpgPhoto : Opérette "L'Amour chante à Mallory"


Faute de travail sérieux, dans cette nouvelle opérette j’y suis d’une médiocrité consternante !  Je n’avais pas eu le temps d’apprendre mon texte, à chaque représentation j’improvisais.  Ma voix était trop faible par rapport aux autres artistes, j’étais obligé de chanter avec un micro !

J’ai vraiment honte de moi lorsque je visionne la cassette vidéo de ce spectacle aujourd’hui.  Il faut dans ce métier d’artiste beaucoup travailler et beaucoup de rigueur et dans ces années là, je vais trop souvent en manquer, je le confesse aujourd’hui.

 

Même pas la peine de se demander si je me suis trompé !

 

Je m’éloigne de plus en plus de l’univers du théâtre et de la danse, je suis très pris par les créations des revues de cabaret.  C’est à ce moment, je pense, que je suis devenu sans m’en rendre compte un professionnel du genre.  Je me suis engagé dans cette voie peut-être aussi par laxisme.  Je sais que je ne suis pas un très bon danseur, que ma voix n’est pas travaillée…  Faire du play-back c’est quand même moins laborieux que d’apprendre des pages entières de texte.  Et en plus je gagne pas mal ma vie !  Je ne me pose pas trop de questions !

La revue que je mène au “Grand-Café” de Charleroi est à son comble, je suis très heureux du résultat, la maison ne désemplit pas.  Ce succès va arriver aux oreilles du propriétaire du même établissement de la capitale belge.

 

Le Grand-Café de Bruxelles présente également tous les week-ends un spectacle de transformistes mais il semble qu’ils aient un gros problème avec leur troupe.  Tout le monde a été congédié ! Des nouveaux artistes ont été contactés mais ces derniers ne peuvent être présents avant trois semaines.  Pas question pour un tel établissement de rester tout ce temps sans spectacle, le manque à gagner aurait été considérable.

C’est justement à ce moment qu’ils entendent parler du succès des « Hirondelles » à Charleroi et ils désirent me rencontrer au plus vite.  L’entretien très bref s’est probablement bien passé.  Je dis « probablement » car je n’en ai aucun souvenir.  La seule chose qui me reste en mémoire est la beauté insolente du très jeune directeur de l’établissement, Jean-Marc Roosens. 


Jean-MarcPhoto : Jean-Marc Roosens.

Je suis engagé sur le champ pour assurer l’intérim.  Je débarque à Bruxelles avec trois autres artistes de ma troupe, Sophie, Philipe et Pinky bien entendu.

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Commenter cet article

roger 30/03/2015 12:14

Je me souviens de cette époque, j'allais régulièrement à Charleroi, le Week end mais aussi en semaine, et j'ai également assisté à plusieurs représentations à Bruxelles, tant au Grand Café que chez Flo, les numéros étaient magiques, magnifiques. C'est vrai que cela manque à Charleroi.

Adrien Lacassaigne 30/03/2015 17:40

Vous avez une excellente mémoire cher Roger.

roger 29/03/2015 18:50

Je me souviens de cette époque. Charleroi et Bruxelles, il y avait de très beaux numéros : l'aigle noir de Barbara, être star, l'esclave et messieurs de Lama, , l'homme de la Mancha, Ginette Reno bien sûr, Michele Torr (profession artiste), Thierry's Folies, c'est vrai qu'il manque des ces activités à Charleroi

Adrien Lacassaigne 30/03/2015 19:47

Je me souviens très bien de la robe noire de Pinky. Merci pour ces souvenirs.