Le garçon en talons hauts - Chapitre 11

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années 80, avec Philippe, mon compagnon, il nous vient l’idée de créer un endroit rien qu’à nous, une salle de spectacle qui serait un lieu de fête teintée d’esprit parisien.  Un troisième larron séduit par le projet se joint à nous, Philippe Mac Kay.  Nous allons ouvrir tous les trois un café-théâtre à Charleroi : « La Comédie ».

 

Ce fut une singulière aventure, tant de personnes nous ayant offert leur talent, leur temps et leurs faveurs.  Les spectacles que nous avons montés eurent un succès immédiat.  Il faut dire que parmi les gens qui nous ont aidés, il y eu entre autres Jean-Michel Thibault, un comédien Belge qui avait beaucoup de succès dans ces années-là.

 

J-M-Thibault.jpg

 Photo : Jean-Michel Thibault

 

 

Laissez-moi un instant vous parler de Jean-Michel.  Bien des années plus tôt, quand je sortais de l’école, aux environs du parc Reine Astrid de Charleroi, je le voyais régulièrement.  Il faut dire qu’avec sa Porsche 911, il ne passait pas inaperçu.  J’avais à peine 15 ans à l’époque, mais je savais qu’un jour Jean-Michel poserait ses yeux sur moi.  Il faudra à un moment de ce livre que je vous parle de « mes intuitions étranges ».

 

Toujours est-il que ces intuitions étaient justes, il a un jour poussé la porte de « La Comédie ».  Il était comédien, mais il était aussi le coiffeur le plus couru de la ville.  Il n’avait pourtant au départ, aucune qualification en la matière, c’était surtout Jean-Louis, son compagnon qui était le véritable professionnel.  Mais Jean-Michel, d’une élégance rare et avec beaucoup d’esprit avait ce petit « je ne sais quoi » qui séduisait toutes ces dames, elles ne voyaient que par lui.  A mes yeux, Jean-Michel et Jean-Louis étaient un couple parfait, tout dans la vie leur avait souri. 
Ils n’avaient pas attendu la loi sur le mariage pour tous pour imposer leur couple à la société.  Je les prenais volontiers comme exemple de réussite tant sur le plan professionnel que personnel.  Avec Philippe, mon compagnon, je voulais devenir comme eux !  Nous avons, nous aussi acheté une Porsche, mais je n’ai jamais su poser un bigoudi ! 

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, évidemment, on ne calque pas sa vie sur une autre, c’est idiot.  Mais certaines personnes ont parfois de l’influence sur nous sans même le savoir, ce fut le cas pour moi avec cet homme épatant.

 

Après notre première rencontre à « La Comédie », Jean-Michel Thibault a petit à petit développé  une certaine affection pour moi, sans que jamais il ne soit question de sexe entre nous, soyons clairs.  C’est donc tout naturellement, qu’il m’a proposé de mettre en scène un spectacle pour notre café-théâtre.  Il avait choisi de monter les pièces “Poivre de Cayenne” et “Le défunt” de René de Obaldia.  Une fameuse opportunité pour « La Comédie », une chance incroyable.

 

Poivre-de-Cayenne.jpgPhoto : Adrien Lacassaigne & Gérard Gilles dans Poivre de Cayenne de René de Obaldia.

 

C’est Gérard Duquet, qui à l’époque hésitait encore entre sa carrière d’avocat et celle de comédien, qui avait été choisi pour jouer avec moi.  Un choix formidable car en plus d’être extraordinairement doué, Gérard avait un physique de rugbyman qui contrastait parfaitement avec le mien.  Ensemble nous jouions la première de ces deux pièces, « Poivre de Cayenne » en bagnards comme le veut l’histoire, mais l’idée géniale de Jean-Michel était de faire interpréter la seconde pièce,« Le Défunt » par les mêmes comédiens, mais cette fois en travestis. 

Nous y voici !

 

Le-Defunt.jpg

Photo : Adrien Lacassaigne & Gérad Gilles dans Le Défunt de René de Obaldia.

 


C’était une idée audacieuse de faire jouer cette pièce écrite pour deux comédiennes, par deux hommes.  Cela nous permettait d’accentuer les traits satiriques développés par Obaldia.  Après avoir joué la première pièce, pendant l’entracte, nous nous changions donc, Gérard en grosse dame chamarrée et moi en maigre femme aux allures de corbeau sous « prozac ».

 

Oubliées les frustrations du Conservatoire de Paris, je me lâche comme me l’avait conseillé Maria Pacôme.  Sois naturel, sois toi-même et surtout amuse-toi m’avait-elle dit. 

 

Ce qui veut donc dire qu’en 1980 je jouais déjà des rôles de femmes au théâtre !  Avant Guillaume Gallienne et Michel Fau.  Mais pourquoi n’ai-je pas continué ?

 

Jean-Michel Thibault en grand professionnel avait eu cette idée magnifique car la démesure sied bien à l’œuvre théâtrale de René de Obaldia.  Tout le monde s’y retrouvait tant nous avions de plaisir à jouer et les clients à découvrir ce spectacle.  Mais notre metteur en scène ne s’était pas arrêté là, il avait voulu terminer la représentation par un clin d’œil.  Nous finissions donc sur une chansonnette en play-back.  La chanson c’était : “Pour plaire aux garçons”, interprétée par Sophie Darel, la comparse de télévision de Guy Lux.  Un truc absolument décalé et improbable !

 

J.-Careuil.jpg

 Photo : Parmis les spectateurs de "La Comédie" Jacques Careuil, une immense vedette de la télévision Belge ces années-là et Michèle Piquet, danseuse et chanteuse.

 

 

Bien des années plus tard j’ai raconté cette histoire à Sophie Darel qui m’avait invité à dîner chez elle à Paris.  Elle a bien ri.  C’est donc probablement avec cette chanson que débute sans que je le sache ma carrière de transformiste.

 

Nous y sommes enfin !
« La Comédie », était ouverte cinq jours sur sept mais nous n’avions prévu de faire des représentations de café-théâtre que le weekend end.  La semaine, c’était un petit bar original, nous dirions aujourd’hui, « Gay Friendly ».  Un petit bar qui a très vite rencontré un vif succès.  Il y avait de plus en plus de monde et ce monde réclamait des animations tous les soirs de la semaine.  C’était malheureusement très difficile à mettre en place.  Philippe Mac Kay était l’administrateur, Philippe Bordier s’occupait de la partie bar, j’étais donc le seul à gérer les spectacles.  J’avais remarqué que notre petit play-back de fin de soirée « Obaldia » plaisait beaucoup, les spectateurs était friands de parodies burlesques.  J’ai donc décidé de me monter un numéro pour moi seul quand les autres artistes n’étaient pas disponibles.

 

En trois semaines, j’ai acheté un enregistreur « Revox » pour me créer un montage son, une perruque blonde, une paire de hauts-talons et c’était parti pour l’aventure.

 

Influencé par Richard Flèche que j’avais découvert chez Michou, j’ai monté mon premier numéro.  Je commençais par une vague imitation de Sylvie Vartan, drapée dans un bout de tissu mauve pâle.  Ensuite je me changeais sur scène en mimant la célèbre chanson de Charles Aznavour, “Comme ils disent” où cette fois, j’enfilais un pantalon et un blouson de cuir noir.  Et je terminais sur la chanson de l’indicatif du “Grand Escalier”, le music-hall de Patrick Lucas à Bruxelles.

Le tout devait bien faire vingt minutes seul sur scène, un marathon. 

 

Comme-ils-disent.jpgPhoto : Mon premier numéro de transformiste.


Je ne savais pas bien me maquiller, tout juste grossir les traits que j’avais appris avec les danseurs classiques pour les spectacles du ballet ou des opérettes.

 

Maquillage.jpgPhoto : Premier maquillage.

 

 

Je ne savais pas coudre non plus, j’utilisais n’importe quoi les costumes étaient d’une banalité désarmante.  Mais sur scène il se passait un petit quelque chose, un je ne sais quoi.  Par miracle, la sauce prenait.  De plus en plus souvent, mes amis du Palais Des Beaux-Arts venaient me rejoindre pour s’amuser avec moi.  Nous avons passé des nuits complètement folles et de là sont nées nos premières revues.

 

1ere-Revue.jpg

 Photo : Première revue avec : Sophie, Enrico, Adrien, Pascal et Aurore. (de gauche à droite)

 

 

Si vous saviez le nombre d’artistes prestigieux qui sont montés sur la scène de « La Comédie ».  Alexandre, Aurore, Enrico, Yves, Michèle, Françoise, Pascal, Marie-Françoise, Gérard, Sophie.  J’en oublie peut-être, je m’en excuse.  « La Comédie » a su fédérer bien des énergies sur scène et en coulisses.  Nicole Ficheroulle par exemple, qui au départ ne devait s’occuper que de l’entretien de l’endroit, s’est vite révélée une couturière et régisseuse fantastique.  Elle en a passé des nuits à nos côtés avec son mari et ses deux petits garçons, Pascal et Jean-Michel. 

 

Nicole---Aurore.jpg

 Photo : Préparation des costumes et décors avec Aurore & Nicole Ficheroulle.

 

 

Nous vivions dans un tourbillon de créations, de fêtes, de rencontres.  Le succès était au rendez-vous et le bruit de nos folles soirées a fait rapidement le tour de la ville.

 

Un soir nous avons vu arriver les propriétaires de la brasserie la plus réputée du centre-ville, Didier et Véronique Dupuis.  Après le spectacle nous avons bu un peu de champagne.  Didier et son papa Roger étaient déjà à la tête de nombreuses discothèques, ils étaient des hommes d’affaires reconnus.  Je ne le savais pas mais ils avaient pour le « Grand-Café », leur restaurant, des envies de nouveautés.
Didier Dupuis n'a pas été long à me convaincre que notre "Comédie" était un établissement sympathique, certes mais trop petit, donc peu rentable et voué à disparaitre tôt ou tard.  Discrètement mais avec un certain aplomb il me dit que nous étions fais pour nous entendre…

 

Il m’a proposé de venir présenter mes numéros chez lui, de créer ensemble le premier diner-spectacle de la ville.  Je serais libéré des contraintes de comptabilité et dès lors, je pourrais me concentrer exclusivement sur mon travail de créateur.  J’avais deviné évidemment que lui se retrouverait de fait à la tête d'un établissement unique en son genre dans la région.  Didier m’a inspiré confiance, j’ai décidé de le suivre, nous avons ce soir-là conclu un accord dans le genre : « top là » on va monter un truc d’enfer tous les deux !  Tout le monde devait y gagner, je n’ai pourtant à cet instant rien négocié, aucune entente financière particulière.  J’y suis allé à franco, la passion du spectacle transformiste venait de l’emporter.

 

Nous allions fermer « La Comédie », notre établissement très rapidement.  Aujourd’hui encore je ne sais si j’ai fait le bon choix à ce moment-là.  Certes, ce que nous avons vécu auprès de la famille Dupuis dans les années qui ont suivi valaient la peine d’être vécu, mais n’aurions nous pas pu faire grandir « La Comédie » plutôt que de l’étouffer dans l’œuf ?  Je n’ai pas été visionnaire ni très élégant avec mes partenaires, Philippe Bordier et Philippe Mac Kay.  Je ne voyais plus qu’une chose, monter des spectacles plus grands, plus beaux, plus audacieux.  Ma vie a pris un virage à 180° cette année-là

 

 

En 1981 Dalida chantait : « C’est fini la Comédie »…

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

pascal heringer 10/05/2014 21:35

Ah, Bernard-Adrien, que de moments fous passés à la comédie, que je n'ai jamais retrouvés ailleurs ! En repassant du PBA, nous nous retouvions "chez nous". Je me souviens encore de l'amertume qui
m'envahit lorsque après une soirée d'anniversaire remarquable, nous apprîmes que vous aviez terminé l'aventure de la Comédie. J'y allais chanter quelques fois, avec le regretté Aldo Martinig, et
j'ai le souvenir de spectacles que tu avais monté extra muros, avec notamment "les uns et les autres" d'après le film de lelouch. Que de souvenirs et que de bons moments passés grace à vous. Merci
encore une fois ...