Le garçon en talons hauts - Chapitre 10

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris est peut-être une des plus prestigieuses écoles de théâtre au monde.  Tous les ans des centaines d’étudiants se présentent au concours d’entrée de cette institution.  Seule une quinzaine seront retenus.  Le jour de mon audition, je donne dans un premier temps la réplique à une copine du cours Fontan, Pascale Bardet.  Elle est exactement dans la mouvance des comédiens de cette époque, elle a beaucoup de talent et va immédiatement séduire le jury.  En jouant une scène avec Pascale, j’ai pu entrer dans la grande salle d’audition avant mon passage.  Cela aurait du me rassurer de voir le jury, mais au contraire j’ai un mauvais pressentiment.  L’enseignement du théâtre dans ce lieu est à l’opposé de l’apprentissage que j’ai reçu jusqu’à aujourd’hui.  L’ombre des opérettes plane encore sur moi.  Je joue la comédie mais à l’ancienne, dans une époque où l’on prône la sobriété et l’intériorité.

Le conservatoire est alors sous l’influence de professeurs comme Pierre Debauche ou d’Antoine Vitez (qui par ailleurs avait échoué dans ce même conservatoire en 1950).

 

Il était fréquent par exemple, que l’on nous demande de jouer nos textes pieds nus, pour être directement en contact avec l’énergie du théâtre, de la scène, du monde ! Une belle connerie. 

 

Moi, qui ai appris mon métier en dansant et en chantant, j’étais loin de la méthode Stanislavski.  J’ai tout de suite senti à l’attitude du jury après le passage de Pascale Bardet que mes chances étaient vraiment minces.  Il y avait une lutte entre les partisans de l’enseignement classique et ceux qui se voulaient « modernes ».  J’avais la sensation d’être très en retard à mon rendez-vous.
Qui plus est, j’avais décidé de présenter une scène des petits marquis du Misanthrope, du classique !  Et pour la première fois, un élève allait présenter un extrait de « La Cage aux folles » de Jean Poiret, c’était moi.  J’avais choisi la scène de la biscotte, pas vraiment le genre de la maison, peut-être un peu marqué !

 

Si vous aviez vu la tête des jurys !

 

Je ne suis évidemment pas reçu au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique de Paris et je vais vivre cela comme une déchirure profonde.

Avec le recul, aujourd’hui, je suis absolument certain que je n’étais pas en phase avec mon époque.  Il n’était plus de bon ton, en 1978 de jouer la comédie comme Jacques Charron, Robert Hirsch ou même Robert Manuel.qui étaient mes maîtres, surtout au conservatoire où ces messieurs dames du jury voulaient dépoussiérer le théâtre Français !  Mais force est de constater qu’entre 1945 et 1950 sont sortis de cette école des comédiens comme : Claude Gensac, Bernard Dhéran, Jean Richard, Jeanne Moreau, Jean Le Poulain, Michel Galabru, Pierrette Souplex, Martine Sarcey, Jean-Paul Roussillon, Louis Velle, Françoise Seigner, Claude Rich, Bruno Cremer, Georges Descrière, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Annie Girardot et je pourrais continuer encore…

 

Et si je compare, entre ces années là et les années 75/80 nous avons : Isabelle Huppert, Carole Bouquet, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Hugues Anglade et Catherine Frot.  Certes des comédiens extrêmement talentueux mais pas des rigolos, et la liste est nettement plus courte.  D’autres en sont sortis, eux aussi, comme ma camarade de classe Pascale Bardet, mais plus discrètement.


Notez, ce n’est pas faux que mon jeu était « particulier » !  Depuis que je prenais des cours de théâtre les professeurs avaient remarqué que j’étais un comédien « de composition » comme ont disait à l’époque.  Adolescent, je ne jouais pas Scapin mais Géronte !  J’adorais me grimer, transformer mon corps, prendre la voix d’un petit vieux ou d’une petite vieille.  Je ne jouais jamais les jeunes premiers mais toujours leurs pères.  C’était pratique pour un prof dont tous les élèves avaient en moyenne vingt ans, d’avoir un élève comme moi, passe partout,  mais forcément ça laisse des traces.

Je me console en pensant à ce que disait le grand Sacha Guitry dans « Debureau » :

 

            -Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais.  Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels, car ils n’enseigneront jamais hélas, que leurs défauts.

 

Aujourd’hui Guillaume Gallienne ou Michel Fau excellent dans l’excentricité et l’originalité et, on les trouve géniaux.  Ils le sont.

 

En 2014, la Comédie Française confie le rôle de Lucrèce Borgia à Guillaume Gallienne !  Je me marre en pensant à la tête des anciens profs du conservatoire qui m’ont méprisé alors que je leur présentais « Albin ». 

 

En 1978, lorsque je ne suis pas reçu au conservatoire, tout s’effondre sous mes pieds.  Le théâtre français ne veut pas de moi, je n’ai aucun talent, je suis nul, je déteste tous le monde, je me déteste.  Toujours très simple dans mes émotions.  Par colère et désespoir, je décide de quitter Paris et de rentrer illico me réfugier en Belgique.


Par chance, cette année-là j’ai rencontré un jeune parisien à la beauté sauvage, Philippe.  Sans la passion qui nous unissait à l’époque, je ne sais pas ce que je serai devenu, je crois qu’il m’a sauvé la vie. 

 

Boubou.JPGPhoto : Philippe Bordier

 

Philippe Bordier a été ma première liaison sérieuse, il est venu s’installer avec moi à Charleroi.  Quitter Paris pour la capitale du Pays Noir ! Je me dis qu’il devait vraiment beaucoup m’aimer.  Nous nous installerons dans un petit appartement à Marcinelle.  Pour subvenir à nos besoins, il sera serveur dans un café et moi, de temps en temps je reprends le chemin du Palais des beaux-arts.  Le théâtre est alors sous la direction artistique de Robert Mathieu et de Renée Lafontaine, ces deux-là m’aiment bien, je suis un enfant du pays, ils me font travailler de nouveau régulièrement.  Je retrouve la scène de mes débuts pour de nombreuses opérettes : « Méditerranée » avec Rudy Hirigoyen, Jackie et Fernand Sardou.  « La Belle de Cadix » avec José Todaro.  « Monsieur Carnaval » avec Georges Guetary.  « Violettes Impériales » et « Douchka »  avec Paulette Merval et Marcel Merkes.  « Le Chanteur de Mexico » ou encore « Rose de Noël » où je vais partager le rôle de Franz avec un des plus brillants danseurs que j’ai rencontré, Alexandre Proia.  Formé à l’école de l’Opéra de Paris il est aujourd’hui directeur artistique du « Georgia Ballet » aux Etats Unis, grâce à Facebook nous nous sommes retrouvés il y a peu, c’est épatant il est toujours aussi bel homme.

 

rose-de-noel.jpgPhoto : page intérieure du programme du spectacle "Rose de Noël". (mon prénom n'avait pas encore changé.)

 

Il faut oublier mon échec parisien, pour cela rien de tel que l’amour et le travail.  Je ne prends plus de cours de danse mais je continue à faire l'apprentissage du métier de la scène.  Lorsque je suis au théâtre j’observe tout, les moindres détails, je passerais volontiers mes jours et mes nuits dans ce lieu dont je connais les moindres recoins.  Je m’y sens vraiment comme un poison dans l’eau. 
A l’époque, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi c’était un peu ma seconde maison.  C’est là que je rencontre une des plus pétillantes comédiennes françaises, Maria Pacôme.  Elle était en tournée avec une de ses pièces.  Je me sentais beaucoup plus proche d’elle que des profs parisiens du conservatoire.  Un après-midi que nous discutions très simplement dans sa loge, je lui fais part de mon échec et de ma profonde déception dans la ville lumière.  Elle aura ces mots :

 

            -Et alors, tu n’es pas au Conservatoire de Paris, où est le problème ?

 

Je ne sais pas quoi dire.

 

            - Regarde-moi, ils n’ont jamais voulu de moi, est-ce que tu crois que cela m’a empêché de jouer?

 

Je reste bouche bée !  Ils n’ont pas voulu de Maria Pacôme !  J’en ai presque du chagrin pour elle et honte pour ceux qui n’ont pas su déceler ce talent unique.

 

Le mépris des « cultureux-théâtreux » m’insuporte.  Tous ces branchés de la culture qui s’accrochent bien souvent comme des lierres grimpants à leurs postes bien subventionnés.  Tous ces sombres fonctionnaires du théâtre qui montent des pièces de quatre heures où je m’ennuie dès la première minute.  Je garderai pour toujours une antipathie profonde pour ceux qui méprisent les vaudevilles et le théâtre de boulevard.  Pour moi, Louis de Funès et Laurent Terzieff faisaient le même métier.  N’oublions jamais que Molière était un saltimbanque, un amuseur public !
Sans le savoir, en trois mots, Maria Pacôme venait de me redonner la force de m’imposer.  Si mon style ne plaisait pas à ces messieurs du conservatoire et bien tant pis, il plaira peut-être à d’autres.  Merci Maria.

 

La direction du Palais des Beaux-arts de Charleroi me propose de jouer dans “Nini la Chance” la comédie musicale avec pour vedette, Annie Cordy.  Voilà un truc pour moi, pensais-je.  Et j’avais raison,cela reste une de mes plus belles expériences professionnelles.  Cette femme, Annie Cordy est tout simplement extraordinaire.  Je parle toujours d’elle en vantant ses innombrables qualités humaines et professionnelles.  Dans “Nini la Chance”, nous étions peu nombreux et il fallait tout faire, chanter, danser et jouer la comédie... un vrai bonheur!

 

C’est là que j’ai appris à changer de costumes très, vite tant les tableaux se succédaient à une vitesse incroyable.  Annie elle-même n’avait pas le temps d’aller se changer dans sa loge, elle se déshabillait à côté de nous juste à la sortie de la scène côté jardin.  Aux répétitions déjà nous avions été impressionnés par son professionnalisme.  Alors qu’elle connaissait tout sur le bout des doigts, elle recommençait avec nous tant que l’un d’entre nous avait un problème. 

 

Pendant le spectacle, même si elle chantait devant nous, rien n’échappait à Annie, comme si elle avait des yeux dans le dos !

 

Un soir dans la gigue Écossaise, un des tableaux de Nini La Chance (me v’la capitaine d’un régiment qui s’en va la jupe au vent !!!), j’avais “oublié” volontairement de fermer mon kilt.  Dès lors, mes cuisses nues sortaient au vent lorsque je dansais (un petit effet pour les copains). 
Eh bien à l’issue du spectacle alors que je quittais le théâtre discrètement et qu’elle signait des autographes à une foule d’admirateurs, elle fit semblant de rien en me voyant passer au loin et me cria :

 

            -Demain tu fermes ton kilt Adrien, bonsoir…

 

Elle voyait tout !  Quelle merveilleuse aventure que ce spectacle.  Tous les soirs quand nous terminions avec : “ça ira mieux demain” sous un tonnerre d’applaudissements, j’avais toujours les larmes aux yeux tant j’étais heureux de faire partie de cette distribution.  J’oubliais mon échec parisien petit à petit.

 

Annie Cordy et moi, nous sommes retrouvés il n’y a pas si longtemps sur la scène du « Minotaure » à Vendôme dans le Loir-et-Cher.  Des artistes de Music-hall faisaient sa première partie et, j’étais à leurs côtés.  Elle était assise près de moi dans la loge.  Les années « Nini la chance » étaient loin, elle ne m’avait bien entendu pas reconnu et je ne suis pas le genre à importuner les artistes avec mes vieilles histoires.  Mais une photo dépassait de ma boite à maquillage, une photo qui visiblement la troublait.  C’était un portrait d’elle dans sa robe blanche du final de « Nini la chance ».  Elle était entourée de deux garçons et elle me dit :

            - Tu as cette photo, toi ?

 

Nini-la-chance.jpgPhoto : Nini la chance.

 

Après l’avoir regardée un moment, elle dit :

 

            - Je reconnais très bien la scène de ce théâtre, c’est à Charleroi en Belgique.  A côté de moi c’est James Sparrow, mon chorégraphe.  Et le jeune danseur, attend… non… ne me dit pas que c’est toi ?

 

            - Eh si, c’est moi.
Nous étions aussi émus l’un que l’autre.  C’est une très grande professionnelle et qui plus est une authentique personne de cœur.  J'ai beaucoup d’admiration pour Annie Cordy.

 

Avec-Annie.jpg

 Photo : Retrouvailles avec Annie dans le Loir-et-Cher.

 

 

Durant toutes ces années d’opérette, j’ai eu la chance de beaucoup travailler et sans m’en rendre compte j’apprenais une autre facette de mon métier d’homme de spectacle.  Mais je raconte, je raconte…Je me laisse emporter par le flot de ces étonnants souvenirs, mais je ne suis toujours pas transformiste me direz-vous !

 

C’est pourtant à cette époque que je découvre le Cabaret « Chez Michou » rue des Martyrs à Paris.

 

C’est encore grâce aux amis parisiens de mes parents, Robert et Jean-Marie, les fourreurs qui nous avaient déjà fait découvrir « Le Boa » au Cap d’Agde que je vais entrer « Chez Michou » pour la première fois.  Un de leurs amis, agent immobilier, était un des associés et créateur du cabaret avec Michou.  J’y entre comme client bien entendu ! 

 

Quel endroit ! Mon dieu quel endroit !  Dans un premier temps on est étonné car c’est petit, très petit, plus petit encore que ce que l’on peut s’imaginer.  Mais cet étonnement vite passé on est immédiatement envouté par la magie de l’endroit.  Dans les années « 80 », « Chez Michou » c’était encore un lieu ou l’on pouvait croiser ceux que nous appelons aujourd’hui « les peoples ».  Pratiquement tous les soirs dans la salle, il y avait des célébrités internationales et nous, les touristes, on avait un peu l’impression de faire partie du « Tout Paris ».  
Dès que l’on se trouvait dans l’entrée on savait que l’on était dans un endroit unique au monde.  Toutes les photos des stars internationales au mur vous faisaient bien comprendre que vous n’étiez pas n’ importe où.  Michou en personne vous accueillait, comme si nous étions des amis de toujours, il a ce don.  Michou est un homme d’affaire redoutable doté d’un sens de la communication inné.  Il a tout compris en 1956 bien avant tout le monde.

Il le savait, il fallait que le public soit immédiatement plongé dans une atmosphère particulière.  Dès l’arrivée des clients il criait :

            - « Chanoupette… vestiaire pour mes amis… »

Le spectacle avait commencé !

 

Après le hall d’entrée on découvrait la salle !

Les tables si serrées qu’il fallait parfois monter dessus pour passer de l’autre côté de la banquette et tout cela sous le chahut des serveurs maquillés ! C’était « Folklorique » !

Le menu du dîner était relativement simple.  La seule chose qui comptait c’était l’ambiance, le spectacle.  Et il débutait vers 22h30.  Là aussi j’étais surpris par la petitesse de la scène.  En réalité c’est comme si les artistes avaient été dans un écrin, dans un cadre. J’étais au premier rang, quelle émotion !  L’artiste qui m’a le plus marqué à l’époque s’appelait Richard Flèche, je vous en ai déjà parlé.  Il imitait à la perfection Sylvie Vartan, il interprétait « Amsterdam » la chanson de Jacques Brel et le fameux « Comme Ils Disent » d’Aznavour.  Cet artiste avait un pouvoir de séduction immense, il fascinait son public.  J’ai longtemps pensé qu’il était la meilleure imitation de « Sylvie Vartan » de tous les temps, jusqu’au jour où, bien des années plus tard, j’ai découvert le travail de Bruno Perard qui est, au moment où j’écris ces lignes, « la Vartan » de chez Michou.  Comme quoi ; à chaque génération ses étoiles, et c’est bien ainsi.

 

Bruno-Vartan.jpgPhoto : Bruno de chez Michou.


Parmi les pensionnaires du cabaret, il y avait Lulu, la plus célèbre et la plus singulière des imitations de Dalida.  Il m’avait repéré au premier rang, il m’a giflé en s’amusant dans son numéro « Gigi in paradisco ».  Un artiste de chez Michou m’a touché du bout des doigts!!!

 

Les autres s’appelaient Cricri un drôle de petit bonhomme qui imitait Mireille Mathieu et Chantal Goya.  Tita qui était Zizi Jeanmaire et Joséphine Baker.  Tonin, Annie Cordy et Nana Mouskouri.  Duduche et sa folle de Chaillot inimitable.  Hortensia « La Bardot »… Ah Jacky alias Hortensia que j’ai aussi retrouvé sur Facebook, quelle joie. 

 

Hortensia-bardot.JPGPhoto : Hortensia de chez Michou.

 

Sans le savoir, Mark Zuckerberg est devenu le plus grand impresario du monde à mon avis.

 

Certain de ces artistes y sont toujours, (enfin, un ou deux) c’est ce qu’on appelle une bonne maison, la plus prestigieuse en tous cas

.

Merci Michou d’avoir hissé si haut les couleurs du transformisme, d’avoir fait de votre cabaret un haut lieu des fêtes parisiennes au même titre que Le Moulin Rouge, Le Lido, Le Paradis Latin, L’Alcazar et Le Crazy.

 

Hortensia-et-michou.JPGPhoto : Michou et Jacky, alias Hortensia.

 

 

Voilà, j’ai découvert Michou de l’intérieur, mais de là à devenir une « Michette » !

 

En Belgique, chez moi à Charleroi je danse et je joue toujours la comédie mais vous l’aurez noté, toujours sans me déguiser en femme !

 

Les choses vont bientôt changer…

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