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Bigoudis, biceps et Cie. 5

Publié le par Adrien Lacassaigne-Vivier

Après avoir traîné dans les couloirs des conservatoires et rêvé de la « Comédie Française », comment me suis-je retrouvé à travailler en talons hauts pendant tellement d’année ?  Je n’ai évidemment pas la date précise de mon premier numéro de travesti, ce n’est pas le genre de chose que l’on note dans un agenda : « aujourd’hui 10 novembre je me suis déguisé en fille ! » alors, savoir à quel moment je suis véritablement devenu transformiste, c’est impossible.

A 4 ans peut-être, alors que je jouais avec la nappe de la salle à manger pour en faire une somptueuse robe de princesse.  

A 4 ans.

A 4 ans.

Ou alors à 14 ans lorsque je participe à un concours de déguisement pour le carnaval de Marchienne-au-Pont en Belgique et que je remporte le premier prix déguisé en fille (très vulgaire, il faut bien le dire). 

14 ans.

14 ans.

A moins que cela ne soit en 1978 dans mon studio parisien de la rue Pierre Semard, un soir j’imite Liza Minnelli pour amuser mes amis.  Je ne sais pas. Chacun, à sa guise en lisant ce qui va suivre définira à quel moment tout a basculé.

En 1978 à Paris.

En 1978 à Paris.

C’est très souvent que des jeunes gens pleins d’ardeur et empressés de brûler les planches m’ont demandé comment devenir transformiste ?  Il ne m’a jamais été possible de leur répondre.  Tous les professionnels que j’ai croisés se sont révélés dans ce métier de façons très différentes les unes des autres. Il n’y a ni règles, ni écoles.  Je peux juste raconter comment cela s’est passé pour moi, comment d’un garçon timide et réservé, je suis devenu cette « créature » forte en gueule pendant près de 40 ans. 

Nous ne sommes pas très nombreux à avoir embrassé une carrière de transformiste « professionnelle ».  En France, chaque décennie doit compter une centaine d’artistes du genre, pas plus je crois. Les années 60 ont vu arriver Michou, Coccinelle ou Bambi. Les années 70 Ronnie Royce, Bob Lockwood, Greg Russel, Sabrina de « l’Alcazar », Leslie Day, Marceline Monsieur, Capucine et évidemment, La Grande Zoa à Bruxelles. Les années 80, mes années avec entre autres Alain du « Coucou Bar », Baby Diamond, Bécassine, Dan Duchet, Dany Play, Diona Lord, Les Zygfield, Dolly-Doll, France Stratton, Guy-Guy, Hortensia, Irène Sue, Joël Evans, Julio, Lady Karigan, Lady lune, Les Incroyables, Les jumelles Joy & Nadia, Lisa, Lou Scarol, Mandarine, Marisa Aleen, Maxine de Villeneuve, Michel d’Orléac, Michel Rossi, Mister Paradise, Pauline, Pascale Paradise, Patrick Lucas, Patrick Debreuck, Pinky, Pompon, Raphaël, Richard Flèche, Sabrina By-Night et j’en oublie certainement, qu’ils me pardonnent. Tous ces artistes étaient mes vedettes, je les garde encore aujourd’hui comme de stupéfiantes étoiles dans mes rêves.

Qui était à la mode en l’an 2000 ? Je n’en sais rien, je m’étais un peu éloigné des paillettes.

En 2020, ayant quitté ce milieu depuis si longtemps, il me serait impossible de vous dire qui sont les étoiles d’aujourd’hui.  J’ai bien lu quelques noms et vu quelques vidéos sur le web : Aharôn Van Eylen, Loona Joans, Meryl J Ryse, ou encore Trevor Ashley en Australie mais je ne les connais que grâce à Facebook.  Ils sont magnifiques d’ailleurs et osent des choses qui ne me seraient jamais passées par la tête. Des regrets ? Oh que non, enfin je ne crois pas. J’entend une petite voix dans ma tête me dire : MENTEUSE !

Trevor Ashley

Trevor Ashley

Revenons à nos moutons, alors un transformiste, c’est quoi au juste ?

Imaginez-vous répondre à un officier d’état civil qui vous le demande à un guichet avec derrière vous dix personnes qui écoutent discrètement la conversation : - Quel est votre métier ? Et vous de répondre : - Transformiste.  Oups ! Vous comprendrez très vite qu’à ses yeux, ça ne veut absolument rien dire.  Il vaut encore mieux dire « intermittent du spectacle », vous éviterez les explications laborieuses, et pourtant dieu sait si je déteste cette appellation « d’intermittent du spectacle » !

Si vous êtes face à un fonctionnaire un peu urbain, vous risquez dans le meilleur des cas que l’on vous dise : - Ah oui, transformiste comme Arturo Braghetti !  Vous me direz, il y a pire comme comparaison.  Arthuro est exceptionnel, c’est une vedette.  Il a utilisé l’art du travestissement et de la magie pour créer un spectacle unique au monde.  Ce n’est pas mon cas, mais bon, on peut dire : - Oui, c’est ça comme Arthuro Braghetti !  On vous regarde curieusement mais au moins vous avez la paix.

Arthuro Braghetti

Arthuro Braghetti

Tenez par exemple, lorsque j’étais professionnel et que je me retrouvais dans une soirée où personne ne savait ce que je faisais, pour éviter les explications laborieuses aux curieux qui me posait la question, très souvent je répondais : - Je suis ingénieur en agronomie tropicale !  J’avais lu ça à la fin d’un article dans un journal scientifique posé sur la table de la salle d’attente d’un médecin, ça calme !  Et si vraiment, ils voulaient des détails, je répondais : - Je m’occupe des plantations de kiwis dans le Var !  Le job était tellement improbable que l’on passait systématiquement à un autre sujet de conversation. Si parfois je répondais la vérité, alors là je passais à coup sûr pour l’attraction de service et j’avais inévitablement droit à un truc du genre : - Oh super, fais-nous une imitation !  Ou alors, il y avait toujours une femme un peu enivrée pour me dire : - Oh chéri, tu devrais maquiller mon mari, ça pourrait être amusant.  Elle se retournait vers le pauvre bougre : -Hein mon cœur, il pourrait te transformer un soir… Pauvre sotte.  L’homme me souriait timidement.  Bien souvent, l’époux en question finissait dans mon lit !  Car oui, le sexe a été indissociable pour moi de ce métier « fantasme » !  Vous ne pouvez imaginer l’attraction que nous avons sur les garçons lorsque nous sommes, nous les transformistes, en tenues de travail !  Et je ne vous parle pas des gays, oh que non !  Si je devais comptabiliser et vous raconter mes flirts durant mes années « cabaret », il me faudrait écrire un autre livre !  Je devrais en plus dépenser toutes mes économies en frais d’avocat tant j’aurais de procès sur les bras pour avoir révélé les noms de tous les « hétéros » avec qui j’ai passé la nuit et qui ont adoré ça ! C’est un autre sujet me direz-vous, oui vous avez raison, passons.

Moi en tenue de travail.

Moi en tenue de travail.

Revenons au spectacle, comment devient-on transformiste ?  Franchement, je n’en sais rien !  Mais alors comment avez-vous appris ce métier ?  Je pense qu’il ne s’apprend pas, il se transmet des uns aux autres, comme un métier artisanal, c’est aussi pour cela que j’ai eu envie de partager mes petites histoires avec vous, pour rendre hommage aux anciens qui m’ont inspiré et pour que les jeunes se souviennent.

Et j’en ai croisé du monde en près de 40 ans de cabaret.  C’est vrai que dans le tas, il y a eu beaucoup de garçons qui s’habillaient en filles pour « faire du spectacle » comme ils disaient.  Ceux-là j’ai oublié leurs noms.  Mais, il y a eu aussi ces vrais artistes épatants, ceux qui ont une âme de créateur et qui m’ont fait vibrer et dont personne ne parle plus jamais. 

Alors si le métier ne s’apprend pas comment me suis-je retrouvé sur la scène de chez « Michou » le plus célèbre des cabarets transformistes ? 

Flash-back ! Rien ne me prédisposait à une carrière d’artiste car il n’y en avait pas dans la famille.  Et encore moins de transformiste, vous pensez !  Mes premiers pas sur scène remontent à l’enfance, je devais avoir une dizaine d’année.  Je faisais mes études à Thuin en Belgique.  J’étais interne à « L’Institut Notre Dame » !  Oh mon Dieu, je n’y avais pas pensé, voilà le premier signe peut-être !

Comme dans toutes institutions de ce genre il y avait un « spectacle de fin d’année » avec les élèves.  L’organisation de l’événement était confiée aux plus grands de l’atelier Théâtre, dont certains avaient remarqué que lorsque je répétais avec les garçons de ma classe, rien ne me faisait peur, j’étais sur scène comme un poisson dans l’eau.  Du coup ils m’ont confié d’autres rôles, j’étais de toutes les distributions !  Avec les petits, j’interprétais Nicolas et Pimprenelle de la série “Bonne nuit les petits” j’étais Nicolas, pas question de me mettre une robe !   Avec les grands, j’incarnais Sherlock Holmes, coiffé de la « Deerstalker », cette typique casquette de chasse à double visière, la loupe à l’œil et la pipe au bec !

Mon rôle consistait à traverser lentement et silencieusement la scène comme si je cherchais l’indice qui permettrait de résoudre l’énigme policière de la pièce !

Pendant mon passage, le public riait beaucoup de voir ce détective privé “bonsaï”, mais moi qui m’investissais à fond dans mon personnage et qui pensais lui ressembler formidablement, j’étais terrifié par ces rires que je ne comprenais pas !

Après le spectacle j’ai disparu. Mes camarades, les professeurs, ma famille m’ont me cherché longtemps.  J’avais trouvé refuge sous la scène, caché dans le noir, où je pleurais honteux d’avoir fait rire.  Je n’avais pas compris que ce qui venait de m’arriver deviendrait plus tard une de mes plus grandes joies d’adulte, amuser un public.

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