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Le garçon en talons hauts - 17

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le lendemain de mon dernier spectacle chez Flo, nous étions réunis dans mon appartement, avec tous mes costumes entassés ça et là. Que faire ?

Certains artistes avaient décidé de quitter également l’établissement, écœurés par la façon dont nous venions de vivre ces derniers mois. Il y avait mes complices des débuts, Philippe et Pinky, mais aussi Olivier qui avait fait le choix de rester à mes côtés. Catherine, notre éclairagiste en avait fait de même. Sophie, tombée amoureuse d’un joli restaurateur avait déjà quitté le groupe et ne faisait plus de spectacle.

Et si nous partions en tournée ?

Je ne sais plus qui a lancé l’idée. Je n’avais jamais travaillé en dehors de Charleroi et Bruxelles, cette pensée me séduit, m’excite même. Olivier est très emballé par le projet. Pinky décide d’être du voyage également. Deux des meilleurs artistes bruxellois m’accompagnent, tout me semble possible, mais comment faire pour entamer une tournée ?

Nous avons trouvé le numéro de téléphone d’un imprésario en France, monsieur Sissa. Nous l’avons appelé illico et après lui avoir expliqué ce que nous faisions, il nous a trouvé immédiatement un premier contrat. Il nous propose un mois dans une discothèque à côté d’Avignon. Il nous fallait orchestrer une prestation d’une heure environ. Ce n’était pas un problème pour nous qui avions tenu la scène tous les soirs depuis des années à Bruxelles. Nous allons créer un show qui offre une panoplie de nos diverses personnalités. C’est décidé nous partons en tournée, nous voilà animé d’un nouveau défi !

Nous avons quinze jours pour monter une ouverture de spectacle adaptée au voyage. Nous choisirons en ouverture, la musique de “Cabaret”, mais une version originale et peu connue, celle d’Harold Melvin & The Blue Notes. Nous présenterons ce tableau en costumes de clown blanc ! Ne me demandez pas pourquoi, je ne sais plus d’où est venue cette idée. Je nous revois chez moi coller des centaines de petits miroirs rouges et or sur les costumes blancs. Nos créations étaient artisanales !

Je vais choisir de garder le nom des “HIRONDELLES” comme empreinte de la troupe. En repensant aux artistes que j’avais découverts au Cap d’Agde il y a quelques années, je me disais qu’il fallait qu’on se trouve des noms de scène qui fassent “international” !

Pinky, Maxine et moi.

Pinky, Maxine et moi.

Pinky restera Pinky, mais Pinky Andersen.

Olivier deviendra Maxine de Villeneuve, et moi B’Verly (je me demande encore ce qui m’est passé par la tête pour choisir un pseudo aussi saugrenu).

Pour notre premier périple, Philippe mon compagnon, n’a pas souhaité faire partie du voyage, il nous rejoindra plus tard.

Pour notre première expédition, mes deux partenaires, Olivier et Pinky voyageaient par le train. Catherine, notre éclairagiste et moi dans une vieille 4L chargée de tous les costumes. Quel périple mes enfants !!!

Direction, la Provence.

Je prends un nouveau départ, dans tous les sens du terme. Evidemment, je ne le sais pas en 1986, mais aujourd’hui en écrivant cette histoire, je sais que c’est ici que s’est véritablement tournée une page. Il y en aura d’autres.

Nous voilà arrivé à Châteaurenard dans les bouches du Rhône. Nous n’avions pas l’habitude de travailler dans les boites de nuit. La première s’appelle “La Chimère” : par définition du “Larousse”: un poisson qui nage dans les eaux profondes. Nous, nous allions commencer à plonger dans les eaux troubles de la nuit.

Je me revois, à notre premier soir. Nous sommes installés à l’arrière de la discothèque dans cet immense hangar qui nous servait de loge. Nous étions un peu perdus. Je me suis demandé un instant, mais qu’avons-nous fait ? Qu’est ce que l’on fait là ?

Personne ne venait nous voir dans les loges, personne ne nous attendaient. Cela nous changeait des petites vedettes que nous étions à Bruxelles. Personnellement, je sentais qu’il n’était surtout plus question de me la jouer tyran, si je voulais que ça marche. Je savais qu’il fallait que cela soit un succès de troupe et non individuel. Je me sentais véritablement différent, comme libérer par ce départ. Nous avons débuté le soir du réveillon de Noël. A minuit, à Bruxelles, nous aurions été un verre de champagne à la main, ici nous étions seuls dans cet entrepôt loin de ceux que nous aimions. L’atmosphère dans la loge avant le spectacle était particulière, nous étions silencieux, inquiets, un peu désorientés. Aux douze coups de minuit nous avons fondu en larmes dans les bras l’un de l’autre, sans un mot, comme des malheureux...
Nous logions dans un petit hôtel fort sympathique quoiqu’un peu cher pour la façon dont nous étions parqués, tous les quatre dans la même chambre. Nous n’étions pas accoutumés à ce genre de vie, il fallait tout apprendre. Nous prenions par exemple tous nos repas au restaurant. Le dernier jour du mois, malgré nos rémunérations raisonnables, nous n’avions pas assez d’argent pour payer la note de l’hôtel. Il va falloir que cela change.

Heureusement, très vite notre spectacle va avoir du succès et d’autres discothèques vont entendre parler de nous.

Dans notre show, il n’y avait pas un temps mort, beaucoup d’humour et des tableaux nouveaux pour ce public si difficile qu’est celui des boîtes de nuit. Pinky se surpasse de drôlerie dans un numéro comique qui met en scène deux bonnes sœurs et un curé. Ca marche toujours ! Maxine est divin dans “I Never Love This Way Again”, cette superbe chanson de Diane Warwick et dans sa « Rockeuse de diamant ». Moi, je les attends au tournant avec mon éternel : “Je ne suis qu’une chanson”. Eh oui, déjà à l'époque!

Maxine de Villeneuve

Maxine de Villeneuve

Cerise sur le gâteau, nous voyageons avec Catherine, notre propre éclairagiste qui connait par cœur notre spectacle et nos caractères. Notre point fort était je crois aussi, d’être une troupe qui se connaissait bien.

Voilà, nous sommes en tournée.

Le personnel de la Chimère de Châteaurenard se rendait bien compte à travers les commentaires de leurs clients que notre spectacle plaisait. Après une semaine, ils étaient beaucoup plus sympathiques avec nous. Ils nous prévenaient régulièrement quand les propriétaires d’autres établissements de nuit qui présentent ce même type de spectacle venaient discrètement nous auditionner.

Nous étions partis pour un mois, nous sommes restés des années sur les routes. Après Châteaurenard, nous avons enchaîné avec Aubagne, à “La Taverne du Puisatier”. C’est une cave “Dîner-Spectacle” très particulière. Côté restauration, on n’y choisit pas son menu, la boisson est servie à volonté et qui plus est, on mange avec les mains ! L’atmosphère y est vraiment extravagante. Une équipe formidable réussissait à mettre une sacrée ambiance avant le spectacle. Vivianne, Jean-Jacques et Tonny sont absolument charmants avec nous. Seul hic, la scène, elle est minuscule. On y accède après avoir descendu l’escalier qui va du premier étage, l’entrée du restaurant, à la salle de spectacle au sous-sol. On traverse ensuite cette même salle avant d’arriver enfin sur la scène ! Certains soirs c’était le “Paris-Dakar”! Quand je pense que bien des artistes se plaignent parfois de quelques conditions difficiles ! Quand on a travaillé à la Taverne du Puisatier on peut travailler partout. Nous y resterons plusieurs mois et y reviendrons souvent. C’est là que Jean Roch, l’un des rois des nuits Parisiennes et Tropéziennes est venu nous chercher pour nous engager dans une de ses premières discothèques, à Toulon.

Adrien, Pinky et Maxine à la Taverne du Puisatier à Aubagne.

Adrien, Pinky et Maxine à la Taverne du Puisatier à Aubagne.

Un soir Viviane la patronne de la Taverne me

-Tu sais qu’avec ta perruque rousse tu ressembles à cette chanteuse, comment s’appelle-t-elle ? Elle chante, je suis une catin…

Mylène Farmer cartonnait en 1986 avec « Libertine ». Si tôt dit, si tôt fait, le lendemain je découvrais l’album « Cendres de lune » et deux jours plus tard j’imitais pour la première fois « La Farmer » sur la scène de la Taverne.
Vous vous rendez compte, il y a presque quarante ans de cela. Toute une génération de transformistes qui imite Mylène aujourd’hui n’étaient même pas nés ! Et si moi je devais reprendre cette imitation aujourd’hui je ressemblerais sans doute d’avantage à Endora la mère de « Ma sorcière bien Aimée » qu’à la diva aux cheveux roux.

Mais comment fait Mylène Farmer, la vraie, pour ne pas changer ?

Moi - Mylène Farmer 1986.

Moi - Mylène Farmer 1986.

Nous avons ensuite enchaîné avec d’autres cabarets. Aix-en Provence, Cannes, et Genève, à la légendaire “Garçonnière”. Nous avions bien sur entendu parler de cet endroit incontournable dans le genre. Nous savions que les plus grands professionnels s’y produisaient. Nous savions aussi qu’il y avait un animateur résident à la redoutable réputation : “Lou Scarol”. Si vous voulez vous l’imaginer, disons qu’il pourrait être la mère de Marie-Thérèse Porchet et la sœur de Dame Edna Everage. La légende disait que Lou était un artiste méchant. Par exemple, qu’en arrivant sur scène il marchait sur les costumes des stripteaseuses qui avaient eut l’outrecuidance de laisser trainer leurs affaires. Il ne faut pas toujours croire les légendes.

Le propriétaire de “La Garçonnière”, Frédéric Richner était un homme qui s’y connaissait en spectacles. Il avait vu défiler des centaines d’artistes dans son établissement. Venu nous découvrir lui aussi à Aubagne, il avait décidé de nous engager. J’avoue que personnellement, je redoutais beaucoup d’être confronté à Lou Scarol, l’animateur présent dans la maison depuis tant d’années. Il avait « son » public.

En réalité tout s’est très bien passé, car la réputation de Lou n’était entretenue que par les mauvaises langues (que je n’arrivais pas encore à repérer à l’époque).
C’était un monsieur qui savait apprécier les spectacles de qualité. Il nous a toujours mis en valeur et aimait même se prêter à nos jeux en participant à nos tableaux de temps en temps. Il était l’un des grands professionnels que cette tournée m’ait donné de rencontrer. Sur scène, il faisait « Dame » dans des petits tailleurs de “La MIGRO” (le Monoprix Suisse). Dans la lumière cette Lady d’un certain âge disait des horreurs, c’était décalé à souhait.

Il me revient une anecdote à son sujet. Lou aimait bien boire son petit whisky-coca, et nombreux étaient les clients qui lui en offraient pendant le spectacle. Lou ne se gênait pas et arrêtait son numéro pour trinquer avec ses bienfaiteurs. Il parvenait à se faire offrir un nombre considérable de verres pendant la durée du spectacle. Toujours est-il qu’il lui arrivait de recevoir cinq à six verres en même temps. Il en avait toujours de trop. Il descendait alors avec l’excédent dans la loge au sous-sol, et versait le contenu dans une carafe posée sur sa table de maquillage. Cela lui servait de réserve pour les maigres soirs! Imaginez l’allure du whisky-coca après avoir stagné plusieurs jours dans la carafe. Sans parler des petites traces de bave et de rouge à lèvre qui s’y étaient mélangées, (pardon Lou). Cela faisait un breuvage que même le plus alcoolique d’entre nous n’avait pas envie de lui dérober. Un soir, je ne me sentais pas très bien, j’avais mal au cœur et la tête me tournait un peu. Je m’assis tout pâle à ma place dans la loge. Oh non, je vois Lou qui vient vers moi avec “la carafe” et qui me sert un plein verre de l’effroyable mixture en me disant:

- Tiens bois ça, ça va te remonter.
Partager sa carafe, ce fut une telle preuve de considération venant de lui qu’il m’était impossible de me dérober. Je dus boire mon plein verre de vieux whisky et vieux coca chaud sans bulle ! J’ai encore été plus malade, mais je savais alors que je faisais vraiment partie des artistes que Lou appréciait.

Vers trois heures du matin, les clients de la Garçonnière voyaient toujours un vieux monsieur en gabardine grise qui traversait la salle et passait devant le bar en faisant un signe discret aux serveurs. Il n’était plus question de le retenir en lui offrant un verre. Il ne fallait surtout plus lui parler du spectacle, le clown était démaquillé. Lou n’était pas une folle, le vieux monsieur rentrait chez lui, sa journée de travail était terminée.

Maxine et Philippe dans la loge de la Garçonnière avant de monter sur scène.

Maxine et Philippe dans la loge de la Garçonnière avant de monter sur scène.

En évoquant “La Garçonnière”, j’ai aussi envie de vous parler de Gréta, un autre sacré personnage des nuits Genevoises. Il dirigeait un restaurant de nuit où les artistes aimaient se retrouver au petit matin, « L’Ane Rouge ». Greta avait également une réputation certaine, mais là aussi nous avons été émus par sa gentillesse à chacune de nos rencontres. Pourtant tout n’était pas gagné. Philippe, qui était venu nous rejoindre en tournée, imitait Nicole Croisille, Gréta aussi ! Ce dernier fut noble et magnifique saluant même la prestation de Philippe. Il avait l’élégance des grands artistes.

Philippe et Maxine à "L'âne rouge" chez Greta. Avec deux amies artistes.

Philippe et Maxine à "L'âne rouge" chez Greta. Avec deux amies artistes.

Transition toute trouvée pour vous parler de Nicole. Nous l’avons rencontrée pour la première fois dans ce même établissement justement, « La Garçonnière ». Elle donnait un concert à Genève et comme beaucoup d’artistes après leur prestation elle avait prévenu qu’elle passerait prendre un verre au club pour se détendre. Elle est arrivée pendant que j’étais sur scène et que j’imitais Jacques Brel.
Pour rejoindre la table qui lui était réservée, elle devait passer devant la scène. Eh bien figurez-vous qu’elle a exigé d’attendre que mon numéro soit terminé avant d’aller s’installer. Elle est ensuite venue dans les loges me féliciter, elle avait adoré. J’étais fou, très ému car c’était la première fois qu’une artiste d’une telle renommée venait me voir en coulisses. Pendant une heure, elle a entretenu avec moi un dialogue d’artiste à artiste sans distinction de genre, une relation d’égal à égal. J’étais épaté car en 1986 Nicole Croisille était déjà une très grande vedette.

Bien des années plus tard à l’issue d’un de ses concerts à Paris, je suis allé la saluer et quelle ne fut pas ma surprise qu’elle me reconnaisse et de l’entendre s’exclamer à son entourage :

- Ce garçon fait une imitation de Jacques Brel formidable.

Cela m’a touché, elle n’avait pas oublié notre rencontre à Genève, ses propos étaient sincères.

Cette « Garçonnière » était un lieu où les célébrités aimaient venir s’encanailler. Une Baronne dont le nom rime avec fortune, célébrité et savoir vivre. Un illustre animateur télé. Du reste ce dernier n’apparaissait au bar que pour se choisir une sirène (définition de sirène : femme à queue, bien entendu !) Pas un instant, il ne regardait le spectacle des transformistes. C’était décevant de la part d’un type qui prétendait aimer les artistes de cabaret, et qui les a d’ailleurs bien utilisés par la suite dans ses émissions de télévision. Pas vraiment sympa, loin de l’image du présentateur populaire que j’imaginais, c’est vrai que nous n’étions pas dans le plus grand cabaret du monde, mais quand même…

Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.
Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.

Dans la loge de la Garçonnière avec Lou Scarol et Nicole Croisille en 1986.

Il nous est aussi arrivé cette histoire qui fait le régal de certains de mes amis quand je la raconte en fin de dîner. Un soir, après le spectacle nous avons été invités à la table d’un riche industriel. Ce dernier était venu se détendre quelques heures dans ce temple de la joie et de la bonne humeur. Il n’était pas question pour lui de nous offrir un verre, mais bien à chacun, une bouteille de ce que nous désirions boire. Ce monsieur, du reste fort sympathique n’avait qu’une envie, nous convier tous à un petit déjeuner sans passer par l’étape de démaquillage. Jusque là me direz vous rien d’exceptionnel. Mais lorsque vous saurez que l’homme d’affaires était descendu dans le palace le plus prisé des bords du lac de Genève, vous comprendrez notre griserie. Vous auriez vu la tête des maîtres d’hôtel quand nous sommes arrivés vers sept heures du matin. Nous jouions “Les Desperate Housewife” dans des tenues “discrètes”, maquillés comme des camions volés, la barbe naissante, presque des « Conchita Wurst ». Impossible de nous refuser l’entrée, notre hôte était un gros client. Nous avons donc pris notre petit déjeuner parmi les bourgeoises matinales.

Les serveurs ébahis y allaient tous de :

- MESDEMOISELLES désirent-elles du café ou du thé ?

- Je vous en prie MADEMOISELLE ...

Le tout sous le regard médusé d’une clientèle pétrifiée !

Nous nous sommes quittés vers huit heures trente du matin alors que la secrétaire particulière de « monsieur » arrivait et nous sommes allés nous coucher.

Qu’est-ce que nous avons ri !


J’étais encore officiellement le compagnon de Philippe mais nous nous étions éloignés l’un de l’autre avec le temps. Même si nous faisions « chambre à part », je n’avais pourtant jamais envisagé de le quitter, il était mon socle, j’avais besoin de lui. Mais ma vie en tournée était très différente de celle que je menais à Bruxelles. Je me sentais plus libre alors je me suis autorisé quelques coups de cœur.

A Genève, justement j’ai rencontré le fils d’un émir arabe, un garçon à la beauté sauvage et au regard perçant. Un soir, il m’invite à diner au restaurant d’un grand hôtel Genevois sur les bords du lac. A la fin du repas il me demande ce que j’ai pensé de la soirée ? Je lui ai répondu que j’avais passé un bon moment, que l’endroit était magnifique. Et il me dit :

-Je voulais ton avis car mon père vient de m’acheter ce Palace !

Vingt ans après cette anecdote, j’ai reçu un soir de St Sylvestre un appel de Londres pour me souhaiter la bonne année. C’était lui et depuis, plus rien.

Giorgos lui était Grec, il faisait ses études à l’école hôtelière de Lausanne. Un soir après le spectacle, il m’invite à prendre un verre chez lui. Arrivé près de la prestigieuse institution, il me dit :

-Je vais garer la voiture au parking de l’école.

Le premier sous-sol était réservé aux voitures des élèves, il y avait des Porsches, des BMW, des Mercedes et même une Rolls ! J’adore la Suisse. J’ai continué à avoir des nouvelles du beau grec jusqu’en 1994, après plus rien.


Et puis, il y eu cette histoire. Un soir que nous quittions la Garçonnière vers trois heures du matin avec notre sac sur le dos, je passe devant le bar. Se trouvait-là un garçon d’une grande beauté. A mon passage il me dit :

-Je peux me mettre dans ton sac pour rentrer avec toi ?

Je le regarde abasourdi et ne trouves rien de mieux à répondre que :

-Mon sac est trop petit !

Une fois dehors Maxine me dit :

-Mais tu es fou, tu as vu comme il est beau ! Il veut rentrer avec toi et toi tu ne trouve rien de mieux à dire que « mon sac est trop petit » ! Tu n’es qu’une pauvre fille.

Moi :

-Mais il disait cela pour se moquer de moi, tu as vu, c’est un top modèle ce type !

Maxine :

-Avec le regard qu’il t’a fait crois-moi, ce n’était pas pour plaisanter !

Le lendemain, le beau jeune homme était de nouveau au bar au moment de notre départ de la Garçonnière. Je m’étais renseigné auprès du barman, il s’appelle Max. Je passe devant lui, il me sourit et je lui dis :

-Ce soir, j’ai un grand sac si tu veux…

J’ai vécu des bons moments avec Max mais je n’étais pas très à l’aise à ses côtés. Je le trouvais trop beau pour moi. La preuve, un soir dans une discothèque de Courchevel où nous nous trouvions tous les deux, j’ai entendu un garçon dire à son copain :

-Tu as vu il y a le beau Max, et tu as vu avec « quoi » il sort !

Cette moquerie venait de confirmer ce que je ressentais depuis le début de notre relation.

Mon portrait par Max Selleri.

Mon portrait par Max Selleri.

C’est dans ma chambre qu’il a commencé à peindre, il à fait mon portrait. J’ai su que c’était moi parce qu’il me l’a dit car Max peint les choses à sa façon...

Il a énormément de talent ses peintures sont à son image, elles sont trop belles comme disent les jeunes d’aujourd’hui.

Il y eu également Bruno mais stop, ce livre est consacré à mon travail et non à mes amours. Il faut dire qu’à l’époque les deux étaient souvent associés. Il y avait une ambiance particulière dans les clubs de nuit qui présentaient des spectacles transformistes. Une atmosphère de fête bien entendu mais aussi de tolérance et de liberté peut-être entretenue par la diversité de la clientèle que l’on y croisait. Je ne suis pas certain de pouvoir retrouver cela aujourd’hui. Cela tombe bien j’ai passé l’âge de me trémousser sur une piste de danse.

Une nouvelle “Garçonnière” est née depuis peu à Genève paraît-il. Un jeune garçon doit certainement y imiter Mylène Farmer !

Max avec Line Renaud et à Courchevel.
Max avec Line Renaud et à Courchevel.
Max avec Line Renaud et à Courchevel.

Max avec Line Renaud et à Courchevel.

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Le garçon en talons hauts - chapitre 16

Publié le par Adrien Lacassaigne

J’ai donc retrouvé ma place sur la scène de « Chez Flo » à Bruxelles et suis retourné vivre dans mon luxueux appartement du boulevard de la Cambre. Finie la folle vie Parisienne, le Manneken-Pis me semble bien triste, rien n’a grâce à mes yeux. Philippe, mon compagnon de vie, roucoule discrètement dans les bras de jolis minets mais ne manifeste aucune intention de mettre fin à notre liaison. Il m’offre même un chien splendide pour fêter mon retour. Un dogue allemand que nous appellerons Caiüs.

Numeriser0082.jpgPhoto : Caius

 

Malheureusement, en Belgique, la situation financière du propriétaire du Grand Café et de Chez Flo se détériore de plus en plus. Il plie sous quelques associations malheureuses. Il en arrive à proposer des parts de sa société à un transformiste aux dents longues prénommé André. Ce dernier travaillant dans une banque la journée, n’a eu aucune difficulté à trouver un prêt, et s’est retrouvé actionnaire de “Chez Flo”. Par la même occasion il devenait mon nouveau patron ! J’avais toujours trouvé ce garçon dépourvu de toutes traces de talent et ne me privais pas pour le crier sur les toits. Ca n’allait pas aider à la cohabitation. Je reconnais en revanche volontiers qu’il était perfectionniste dans la conception des costumes et des bandes son du spectacle. Il aurait fait un bon régisseur, mais sur scène pour moi c’était non ! Nous avons bien essayé de travailler ensemble un court moment, mais dans une ambiance totalement détestable. Son désir le plus ardent fut donc de m’éliminer, ce qu’il fit rapidement avec contentement. Le principal actionnaire de l’établissement savait que j’étais meilleur artiste et créateur que son associé, il voyait donc mon départ d’un mauvais œil. Un midi, il m’a invité à déjeuner dans un grand restaurant Bruxellois. J’ai trouvé cela étrange pour un type qui venait de s’associer à mon licenciement ! Il me fait part de ses regrets, la fin de notre collaboration le chagrine. Il a d’énormes craintes à propos de l’avenir artistique de ses établissements. Il pense à ses sous !

 

Et voilà qu’il me dit : -Tu devrais préparer une nouvelle revue, au cas où… Moi : -Au cas où quoi ? Lui : -Au cas où André ne soit pas à la hauteur… Evidemment, j’aurais du lui dire, va te faire foutre ! Il fallait y penser avant de me virer. Mais à l’époque j’étais un guerrier ambitieux et arrogant. L’idée diabolique de reprendre ma place m’a séduit. Je me suis donc mis à répéter en secret des spectacles, « au cas où »...

 

Flo1.jpgPhoto : Sur le bar de chez Flo, Philippe, Pinky, Adrien et Olivier

 

C’est une période que j’ai traversée totalement à côté de ma vie. J’étais englué dans les magouilles, les trahisons et les rancunes. Le simple fait d’y penser pour vous en parler me plonge dans une tristesse profonde et me donne envie d’en finir au plus vite avec ce chapitre.

 

Pendant cette période donc, certains artistes travaillaient “chez Flo” le soir avec André, et répétaient secrètement un autre spectacle avec moi la journée. Parmi eux, Olivier Tilmont qui était un des meilleurs éléments de sa génération, tout le monde le voulait dans son show. Olivier respectait profondément les gens, jamais il n’aurait dit du mal ou fait quoi que ce soit contre André avec qui il travaillait le soir. Mais Olivier était aussi un véritable artiste et il était d’avantage attiré par mon travail que celui de mon rival. Il répétait donc avec moi tous les après-midi. La situation n’était pas saine et continuait à se détériorer de jour en jour. Mon concurrent à fini par entendre parler de ces « supposées » répétitions. Certains «amis qui vous veulent du bien » se faisaient un plaisir de le renseigner Alors, un soir je suis venu avec des amis assister à une représentation de sa revue. Après le spectacle, il est passé à ma table comme pour me narguer et dire haut et fort : -C’est bien maintenant que tu n’es plus sur scène tu as du temps pour venir voir les autres. Rires gênés de l’assistance. Et il me demande : -Mais qu’est-ce que tu fais là ? Et moi de répondre arrogant comme je peux l’être : -Je viens voir ce que je vais garder et ce que je vais « jeter » dans ce spectacle, « au cas où » ! Il a fait mine de ne pas comprendre, mais ça ne l’a pas fait rire.

 

Flo2.jpgPhoto : Adrien et Pinky sur la scène de Chez Flo.

 

Et figurez vous que c’est exactement ce que j’ai fait car, oui quelques semaines plus tard, imposé par la direction, je retrouvais ma place sur la scène de « Chez Flo ». André, en a fait une dépression nerveuse et il fut hospitalisé un long moment. Le spectacle devait continuer, non ? Mais l’histoire ne s’arrête pas là, ça serait trop simple. Après quelques mois le patron est venu me voir, la queue entre les jambes. -Tu sais, André va beaucoup mieux, il est sorti de l’hôpital. Il est actionnaire, et pour que sa guérison soit totale, il souhaite reprendre sa place dans le spectacle. - Nous allons trouver un arrangement ! Me dit le grand patron…

Ah non, pas question ! Et cette fois il ne va pas m’amadouer avec un bon resto. Je lui demande : -André revient quand ? Lui : - demain ! Moi : -Eh bien ce soir après le spectacle, je fais mes valises et je me tire d’ici ! Je ne vous dis pas l’ambiance dans les loges ce soir-là ! Nous savions tous que c’était ma dernière, mais qu’allaient devenir les autres artistes ? Allaient-ils continuer avec André ?

Du jour au lendemain, je me suis donc retrouvé de nouveau sans travail. Etais-ce si grave ?

Non pas du tout. J’avais été mal inspiré d’entrer dans ce jeu satanique, en sortir était une aubaine. Mais ce qui est plus grave c’est d’avoir dépensé tellement d’énergie dans ces conflits inutiles. Cette rivalité vaudevillesque entre André et moi me semble aujourd’hui tellement ridicule. Vous le savez maintenant je reconnais volontiers mes torts mais ici, vous avouerez que je n’étais pas le seul à agir comme un idiot. Pour entrer en guerre il faut être deux, peut-être même trois dans ce cas précis. L’année qui a suivi, André a racheté la totalité des parts de Chez Flo, il est devenu le maître. Et quelques années plus tard, il a mis la clef sous la porte.

Je ne suis jamais retourné voir les spectacles qu’il a présentés par la suite. Je le redis, pour moi il n’avait rien d’un créateur, rien d’un artiste et visiblement rien d’un bon gestionnaire. Il avait juste pour lui la passion du spectacle. Il faut croire que cela ne suffit pas quand on ne sait pas bien s’entourer, déléguer et faire confiance aux autres. C’était probablement un garçon gentil mais qui n’avait trouvé que la colère pour faire face au mépris que j’avais pour lui. D’un autre côté, le simple fait que je ne le trouve pas talentueux ne méritait en aucune façon l’inimitié que je lui vouais.

Flo3Photo : Olivier et Adrien sur la scène de Chez Flo.

Durant plus de trente ans, je n’ai jamais su mentir à propos du talent des uns et des autres. Vous pouviez être jeune et beau, avoir les plus beaux costumes, les plus belles musiques, les plus belles idées, mais.si vous n’aviez pas ce petit truc en plus qui fait la différence, avec moi ça ne marchait pas.

Combien de fois ai-je quitté un spectacle en disant aux artistes que je venais d’applaudir : - J’ai bien ri, j’ai passé un bon moment où même, c’est courageux ce que vous faites…

C’est seulement quand je suis véritablement sous le charme, séduit, épaté par un artiste que je lui dis : -Vous avez du talent.

Certains transformistes ne me l’ont jamais pardonné, et cela a contribué à entretenir ma réputation machiavélique.

 

Pas plus tard que ce matin de juin 2014, j’ai encore reçu un message très désagréable. Un garçon avec qui j’ai un peu travaillé il y a des années, m’écrit ceci.

- Bonjour Adrien, mes jours sont comptés, j’ai deux cancers. Je voulais te dire ce que j’ai sur le cœur avant de partir dans l’au-delà. Tu as détruit mes rêves artistiques et ma vie. Je voulais juste être reconnu à tes yeux. Tu m’as dit que je n’étais pas « professionnel ». Je te félicite pour ta somptueuse carrière. Je t’ai aimé aussi fort que tu as pu me haïr.

 

Faux, totalement faux, certes ce garçon n’avait pas vraiment de talent, mais je ne l’ai jamais haï. Ce qui me trouble, ce n’est pas le message en soi. C’est que des années après avoir quitté cet univers des transformistes, j’arrive encore à susciter tant de haine !

 

Je lis souvent ceci sur les réseaux sociaux, en dessous d’une photo d’artiste souvent très ordinaire : -« Quel talent chéri ! »

 

Je suis désolé mais pour moi « avoir du talent » ça ne se dit pas comme cela au débotté.

 

Je persiste et signe.

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Le garçon en talons hauts - chapitre 15

Publié le par Adrien Lacassaigne

La troupe du célèbre cabaret parisien part en tournée au Japon, mais comme il est hors de question de fermer l’établissement, ils engagent des artistes pour remplacer ceux qui font partie du voyage.  C’est une belle occasion de me changer les idées.  Un petit sac pour seul bagage, et voilà, je prends le train pour Paris.  Je vais passer une audition, rue des Martyrs.

Je dois avouer que ce qui m’a aussi poussé à prendre cette décision, c’est que j’en avais par-dessus la tête des artistes qui m’entouraient à Bruxelles.  Il me semblait même m’être éloigné de l’amitié de mes partenaires les plus proches, Sophie, Philippe et Pinky.  Je pensais donc que prendre un peu de recul me ferait du bien.  J’avoue avoir aussi pensé au prestige de la situation.  Travailler “Chez Michou”, cela me semblait être le couronnement d’une carrière de transformiste.  J’avais pour l’occasion modifié mon duo ”JR / Sue Ellen” du feuilleton Dallas en simple parodie de Sue Ellen.  Je ne connaissais personne d’autre qui imitait ce personnage, je pensais avoir mes chances, si non avec la ressemblance au moins avec l’originalité du numéro. 

MichettePhoto : Sue Ellen chez Michou.

 

Je ferai aussi une interprétation de la chanson “Le clown est triste” d’Annie Cordy et une imitation de Caroline de Monaco.  Cette dernière fut supprimée de suite tant c’était pitoyable, l’idée était bonne mais la ressemblance n’y était pas.  A mon arrivée, dans les coulisses de l’illustre cabaret, je croise les artistes qui préparent leurs bagages pour partir en tournée au pays du soleil levant.  Mon attention est particulièrement attirée par un blond très original qui remplissait son sac avec une désinvolture surprenante.  Ce garçon, je l’avais vu sur scène des années auparavant lorsque j’étais venu ici en spectateur avec mes parents.  J’avais devant moi, l’artiste à la réputation étonnante à l’époque, Richard Flèche.  L’artiste transformiste qui a été malgré lui mon modèle.
Ce jours-là, Richard ne m’a pas calculé, pas un bonjour, pas un regard, il en avait vu d’autres des débutants qui débarquaient les yeux écarquillés dans les loges de chez Michou.  Heureusement pour moi, nous nous sommes retrouvés bien des années plus tard pour travailler ensemble et apprendre à se connaître.  J’ai partagé de glorieux instants avec lui ! 

Les autres artistes que je rencontre dans les loges sont plutôt calmes, il y a Pompon bien entendu mon soutien dans la maison mais aussi ses amis Duduche, Tonin, Cricri, Hortensia et Lulu.  Rien que les noms de ces messieurs laissaient présager d’une heureuse ambiance.

 

Mon premier soir fut terrible, j’avais un trac fou comme jamais auparavant je n’avais eu.  J’attendais nerveusement mon tour, anxieux, fixant l’ordre de passage du spectacle affiché en coulisses.  J’étais juste derrière la scène; à côté du technicien qui envoyait les bandes son.  Nicole Croisille, (enfin Thierry) chantait “j’ai besoin de toi, j’ai besoin de lui”...je suis pétrifié, c’est sa dernière chanson après, c’est à moi.  Nicole salue, son numéro est terminé.  Elle sort de scène, le générique de Dallas enchaîne directement.  “Dallas, un univers impitoyable...” à ces quelques mesures, le public réagit immédiatement et applaudit déjà.  Nicole Croisille se retourne sur moi et me dit:

            - Toi chéri avec ça t’es engagé...

 

Et ce fut le cas, enfin presque !

 

Final-Michou.jpgPhoto : Final avec moi, Tonin, Thierry et Cricri.

 

Mon numéro avait beaucoup plu mais il fallait attendre que Michou rentre de sa tournée au Japon pour savoir si le patron voulait me garder.  Sa garde rapprochée m’avait adopté, ils étaient convaincus que j’allais rester dans la maison.  C’était nouveau, les Parisiens allaient adorer Sue Ellen pensaient-ils.  J’étais content de ma création.
Une fois Michou rentré et, mis au courant de mon succès, il confirma ce que pensait son entourage, et désirait en effet me garder chez lui.  Il me félicite pour l’idée d’imiter une vedette de feuilleton télé à la mode.  Il me trouve en plus une certaine ressemblance avec un artiste qu’il avait adoré hélas décédé, Jean-Pierre Charnas.  Il avait été un grand danseur de cancan qui, suite à un accident avait poursuivi sa carrière artistique chez Michou.  Enfin, c’est ce que l’on m’a toujours raconté.  Il imitait entres autres Barbara et Mistinguett.  Michou décide donc de me faire faire en plus de Sue Ellen, « La Miss ». 

Charnas.jpgPhoto : Jean-Pierre Charnas.

 

Suprême honneur car personne depuis sa mort n’avait osé faire les numéros que faisait Charnas.  J’étais flatté bien entendu mais la chose était un peu compliquée.  En réalité, Michou voulait que j’imite Charnas qui imite « La Miss » ! Sic.

 

Bon, soit !  Cette fois je ferme ma gueule, je fais ce qu’on me demande car en plus j’ai l’honneur d’enfiler le costume de scène de Jean-Pierre Charnas.  Je suis aux anges.  J’ai véritablement adoré travailler chez Michou.

 

Le soir après le spectacle, nous sortons dîner Pompon et moi très souvent accompagnés de Monsieur Alex.  C’était un client « régulier » de chez Michou et accessoirement très proche de Richard Flèche ce qui me vaudra quelques ennuis…  Notre cantiné était « Le Grand Café Capucines », nous y étions chouchoutés comme des stars.  Nous sortions toutes les nuits en boîte, c’étais la grande époque du bar “Le BH”, rue du Roule, j’étais très impressionné d’y rencontrer le présentateur vedette du journal de 13h, Yves Mourousi en tenue de motard.  J’y découvre le “poppers”, ces petits flacons aux senteurs étranges qui vous font mettre à quatre pattes, aboyer et bouffer la moquette (dixit mon ami Danny du Flamenco).  Pompon appelait cela « le Beaujolais », sacré Pompon !
Au petit matin, je rentre me coucher chez lui, c’est lui qui m’héberge, Boulevard de Clichy.  Il dort peu, se lève vers huit heures pour faire son marché et prend plaisir à me préparer des petits plats.

 

Les artistes de chez Michou, ceux de cette génération, étaient souvent de bons vivants.  Je me souviens de diners chez Hortensia dans cet appartement si coquet avec son copain, un jeune maghrébin magnifique surnommé «petites oreilles». 

Mes nouveaux collègues n’avaient rien à prouver à personne et en dehors du cabaret ils ne parlaient que très peu de jupons et de faux-cils.  Les garçons de chez Michou n’avaient pas la même vie que ceux du Cap d’Agde que j’avais découverts presque dix ans plus tôt.  Ils étaient installés, ils lisaient, ils aimaient les beaux objets, écoutaient de l’opéra, bref ils cultivaient un art de vivre presque bourgeois, ça me correspondait mieux.  J’étais le petit nouveau et, je sentais la bienveillance des anciens et la générosité des plus jeunes dont Sylvestre et Pauline.

Richard Flèche ayant quitté précipitamment le cabaret au retour de la tournée du Japon, c’est Pauline qui était devenue la nouvelle coqueluche. 

Pauline.jpgPhoto : Pauline.

 

Elle avait créé ce numéro de transformation devenu célèbre sur la chanson « This Is My Life » interprété dans un premier temps par Samy Davis Junior et ensuite par Shirley Bassey.  Elle était fantastique aussi dans son imitation de Donna Summer.  Une créatrice.

 

Sylvestre lui, d’une gentillesse incroyable imitait Liza Minnelli.  Nous avons un peu flirté tous les deux, il voulait me faire découvrir Paris à sa façon.

Pompon s’occupait beaucoup de moi.  Il fignolait entres autres les montages sonores de mes numéros pour qu’ils soient parfaits.
Il voulait que je me sente bien à Paris et que mes numéros plaisent.  Pour que tout soit impeccable, il s’était par exemple occupé de me prendre un rendez-vous chez un dentiste.  Comme Michou avait décrété que je devais imiter Mistinguett, il me fallait donc un dentier qui reproduirait la dentition particulière de la dame !

On ne rigole pas avec les imitations chez Michou et on se donne les moyens de la perfection.

 

loge-Michou.jpgPhoto : Pompon et moi dans la loge. La photo a été mangée par mon chien...

 

Mistinguett, maintenant je peux le dire, je n’aimais pas cette imitation.  D’abord parce qu’on ne jugeait pas la ressemblance avec la Miss, mais avec mon prédécesseur qui excellait dans le genre.  Je n’éprouvais aucun plaisir à exécuter ce numéro et je m’en suis ouvert à Pompon.

 

Un jour dans la loge il me dit:

 

            - Bon, mets ton dentier de Mistinguett !

 

Nous n’étions pas maquillés, je me demande pourquoi, mais je m’exécute.  Il attrape un crayon de maquillage marron et commence à me dessiner quelques traits sur le visage et me dit :

 

            - Maintenant regarde dans la glace.

 

Stupéfaction, avec ce qu’il venait de faire et le dentier je ressemblais à Jacques Brel.  

 

Jacques-Brel.jpgPhoto : Imitation de Jacques Brel.

 

Je n’ai pas osé proposer cette imitation à Michou, ce n’est que bien plus tard que j’ai ajouté ce personnage à mon répertoire, mais je le dois encore à Pompon.  Il m’a tant donné, alors vous comprendrez que j’aimais et admirais énormément ce garçon, mais je ne lui ai jamais dit.  Toujours ce handicap dans mon rapport à l’autre ou par pudeur peut-être, je ne sais pas.
Il ne me fascinait pas que par son talent mais aussi par sa gentillesse et son humilité.  Moi qui avais chopé la grosse tête en six mois, je me demandais comment un garçon qui avait autant de succès pouvait rester aussi simple.  C’est peut-être avec lui que j’ai commencé à changer de comportement.  Jamais je ne l’ai entendu dire du mal d’un autre artiste, jamais je ne l’ai surpris à critiquer le numéro d’un de ses camarades ou d’un spectacle qu’il découvrait en dehors de chez Michou.  Alors que moi…

 

Pompom-en-spectacle.jpgPhoto : Pompon

 

Il est décédé il y a quelques années à Toulon, la ville où il prenait ses quartiers d’été.  J’ai bien entendu assisté à la cérémonie d’obsèques en France avant son retour en Belgique.  C’était déchirant, une dizaine de personnes, pas de fleurs, peu d’artistes, mais à ma grande surprise Michou avait fait le voyage depuis Paris.  Pourtant il n’y avait ni télévision, ni journalistes… Cela fait partie du personnage.  Il y a un cœur tendre sous le satin bleu, et des yeux mouillés sous les grosses lunettes.  Il est ainsi, imprévisible, instinctif et profondément humain.

 

Michou-triste.jpgPhoto : Michou.

 

En revanche, à Paris lorsque je travaillais chez lui, il voulait me garder ça je vous l’ai dit, pourtant, insouciant, il ne s’est jamais décidé à signer mon contrat.  Moi, j’étais impatient.  Il faut vous dire que pendant que je travaillais chez Michou je n’avais pas officiellement donné ma démission dans la métropole Belge.  Je faisais les allers-retours Paris-Bruxelles plusieurs fois par semaine pour contrôler les deux spectacles bruxellois dont j’avais encore la responsabilité.  Un soir j’en ai eu marre, puisque Michou ne se décide pas à signer mon contrat définitif, je quitte Paris, adieu Michou, je pars.
Stupéfaction autour de moi.  Une fois certain de ma décision, Pompon me demande si j’accepterai de laisser mon numéro de« Sue Ellen » à un de ses amis.  Ce garçon voulait entrer dans “La Maison” mais sa seule imitation de Rika Zaraï ne suffisait pas.  Je lui offre mon numéro, ma perruque, mon costume, et le soir même, “La Lune” entre “Chez Michou” pour quelques années. 

 

La-Lune.jpgPhoto : La Lune.

 

Avoir quitté le Cabaret Michou comme ça, c'est probablement le coup de tête le plus débile de ma vie.

 

Est-ce grave ?

 

Evidemment !  Prendre une telle décision imbibée de Chardonnay il n’y a rien de plus stupide.  Vous vous rendez compte, on m’offre « Michou » sur un plateau et je n’ai pas été capable de saisir cette chance !  D’autres me diront, oui mais si tu étais resté chez Michou tu n’aurais peut-être pas fait ceci, ou cela…Je déteste ce genre de supposition.

 

Il ne faut jamais faire de suppositions !


De retour à Bruxelles, je reprends le travail avec les artistes de “Chez Flo” mais je suis dans un autre état d’esprit.  Certains diront, encore plus imbu de ma personne, mais je crois qu’ils sont jaloux, non ?

Moi, je me sens plus serein, plus calme, peut-être plus à l’écoute de mes collaborateurs.  Je suis maintenant un artiste DE CHEZ MICHOU

 

En cinq ans, je suis passé de la petite scène de « La Comédie » de Charleroi au plus célèbre cabaret transformiste du monde.  C’est un peu comme si dans ma tête, j’avais remis les choses dans l’ordre.  En réalité, j’étais devenu directeur artistique sans avoir véritablement fait mes preuves sur scène.  Et bien maintenant c’était fait.  Cela me rassure, je pense avoir gagné en légitimité pour diriger un spectacle. 

 

Evidemment, je n’y suis pas resté longtemps chez Michou mais le simple fait d’avoir réussi à y entrer m’a profondément honoré.  J’ai très longtemps été complexé par mon manque de qualification.  Aujourd’hui encore les diplômes m’impressionnent, même si j’ai appris avec le temps à ne leurs accorder qu’une importance toute relative.  Ce “De Chez Michou” va en tous cas sonner pour moi comme le témoignage de la reconnaissance de mon travail, un titre, un certificat, et cela va vraiment m’apaiser.

 

Et puis "Michette", c’est comme Ministre, on le reste toute sa vie...

 

Mais sans la retraite conséquente ! 

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Le garçon en talons hauts - chapitre 14

Publié le par Adrien Lacassaigne

Alors évidemment, deux à trois spectacles par soirée, sept jours sur sept on peut dire que nous avons beaucoup travaillé.  Mais à côté de cela notre vie n’était qu’une fête.  Nous vivions à deux cents à l’heure totalement détachés de la réalité et du lendemain. 

Certaines de ces fêtes étaient orchestrées par un jeune bruxellois plein d'énergie.  Son père était architecte, mais lui ne pensait qu’à s'amuser et séduire.  Sacré “Yvan”, il a régné plus tard pendant quelques années sur les endroits les plus branchés, de Paris à Saint-Tropez.  Il est devenu un instant le chef des stars et l’ami intime de Michou.  Je reviens un instant sur ce garçon.  Je l’ai croisé pour la dernière fois en 2007, il était un des piliers des nuis de Megève.  J’avais été invité par mon ami Dominique pour mes cinquante ans dans un restaurant branché de la station.  A un moment de la soirée, j’ai quitté la table pour aller aux toilettes et en passant près du bar j’ai reconnu Yvan.  Il était ivre, entouré d’une cours exubérante qui profitait allègrement de son état.  Il n’était manifestement pas en mesure d’échanger quelques souvenirs avec moi.  J’allais le contourner discrètement sans engager la conversation mais au moment où je suis passé, il m’a regardé fixement.  Il m’a hélé d’un ton arrogant pour me dire:

            - On se connait, non ?

Et d’enchainer :

- On a couché ensemble !

Je lui ai répondu :

            - Non, Yvan.

Je me suis alors approché de lui pour lui murmurer à l’oreille qui j’étais.  En une seconde, je l’ai vu changer du tout au tout.

Le « Jet-setteur » insolent s’est transformé en un homme tout à fait attendrissant.  Il m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer en me regardant sans parler.  Nous n’avions rien à nous dire les images du passé était trop fortes.  Je l’ai tendrement embrassé sur la joue et je l’ai laissé à sa triste fête.  Sa cour était manifestement agacée par mon intervention, j’avais perturbé leur sinistre kermesse.  A peine avais-je le dos tourné que je les entendais lui dire :

            -Vas-y Yvan, paie-nous à boire et offre nous un petit cadeau…

Pour moi, la soirée était finie.

 

Pour en revenir à Bruxelles, en 1985 fort du succès du “Grand-Café”, le propriétaire décide de racheter l’ex “Grand Escalier” dont je vous ai déjà parlé.  Cet établissement était situé Rue au Beurre, un petit chemin qui relie la Bourse de Bruxelles à la Grand Place, une situation idéale et prestigieuse.  Cet endroit dans les années 70 était la propriété de Patrick Lucas.  Il ne m’est pas possible de vous parler de lui car je n’ai eu l’occasion d’échanger quelques mots que bien plus tard dans son restaurant cannois « La Mirabelle ».  Tout ce dont je me souviens c’est qu’il était très beau et qu’il gérait sa maison de main de maître.  Son Music-Hall avait tout d’un grand et il ne s’appelait pas « Le Grand Escalier » pour rien, il y en avait véritablement un qui s’ouvrait en fond de scène.  Patrick Lucas, je vous l’ai déjà dis avait recruté d’excellents artistes et son spectacle avait énormément de succès.  Mais un jour, il a eu l’opportunité de vendre son établissement à une enseigne de restauration rapide, à prix d’or je suppose. Etait-il lassé par le spectacle ou par la Belgique et sa météo particulière, je ne sais pas.  Toujours est-il qu’il n’a pas hésité et il a fermé la boutique pour entamer un tour du monde avec son compagnon et s’installer ensuite sur la côte d’Azur.
Le fast-food qui a remplacé le cabaret n’a jamais eu de succès et les investisseurs ont bien vite voulu revendre.

 

Le propriétaire du Grand-Café, grisé par le succès de son établissement décide donc de racheter l’endroit et d’y installer un second spectacle.  C’est de la folie, pensai-je, les deux maisons étaient situées à peine à 250 mètres l’une de l’autre.  Pourtant il faut l’avouer, cela m’excitait de travailler là où jadis Patrick Lucas, l’ancien meneur de revue sévissait en maître incontesté.  Dès l’ouverture de cette seconde enseigne, il y a eu des gros soucis.  Les travaux de la scène ne correspondaient en rien à ceux que j’avais souhaités.  Quand on avait connu « Le Grand Escalier » et que l’on découvrait « Chez Flo » puisque c’est ainsi que le nouvel endroit se nomme, on ne pouvait être que déçu.  Quand vous pensez que pour aller aux toilettes les clients devaient pratiquement passer sur la scène !

 

Flo 2Photo : Sur la scène de Chez Flo : De gauche à droire, Pistache, Francine, Jacky, Marc, Paradise et moi.

 

En réalité, le propriétaire n’a jamais voulu se lancer à fond dans le spectacle.  Ses établissements étaient tous polyvalents tantôt taverne, tantôt restaurant, tantôt cabaret mais sans véritable identité.  La magie propre au Grand-Café n’a pas opéré, « Flo » n’a jamais eu de succès !

 

Pour être franc, je n’ai jamais senti le lieu.  La première du spectacle de « Chez Flo » fut d’ailleurs une catastrophe, mon premier échec depuis longtemps.  Je suis fatigué, j’ai énormément de travail avec les deux revues sur le dos et même si je ne le montre pas, je suis en perte d’énergie.  Depuis mes débuts de transformiste à « La Comédie » de Charleroi, tout a été si vite.  Les investisseurs me font entièrement confiance, j’ai la responsabilité du succès des deux endroits.  Il faut tenir le coup, constamment surprendre, remanier, créer, alors ça passe obligatoirement par le renouvellement des artistes.


J’engage des nouveaux interprètes comme par exemple la toute jeune Sabrina, une artiste prometteuse qui nous arrive de France.  Mais ça ne suffira pas, cette aventure “FLO” va bien vite se solder par des gros soucis financiers.  Je n’ai pas fait une grande école de commerce mais j’ai la sensation que les deux établissements se font de la concurrence. 

 

Flo-1.jpgPhoto : Chez Flo de gauche à droite : Moi, Pinky, Sabrina by Night, Paradise, Olivier.

 

Les deux maisons sont en perte de vitesse.  La direction s’inquiète, la tension monte, heureusement pour moi, elle n’a jamais remis mes spectacles en cause.  Le propriétaire ne sait plus comment faire pour renflouer les caisses et me propose, contre un apport financier de devenir associé.  Et là, j’ai vécu des moments véritablement pénibles et confus.  Je n’ai pas eu envie de cette association, car depuis que j’étais à Bruxelles j’avais constaté que cet homme d’affaires n’avait absolument pas la fibre artistique et se foutait pas mal de nos conditions de travail.  Ce qu’il voulait c’était gagner de l’argent, beaucoup d’argent et moi je ne pensais qu’à la qualité de mes spectacles.  Devant mon refus, sans états d’âme, il a donc proposé à un autre transformiste de prendre ma place.  Je vous passe les détails de cette période trouble mais les scénarios des journées qui se succédèrent à partir de ce moment-là n’avaient rien à envier à ceux du feuilleton « Dallas ».  J'en ai eu très vite par-dessus la tête.  Les magouilles des uns, les caprices des autres.  Cette ambiance nauséabonde nuisait à l’esprit de création que je devais avoir constamment.  Je n’avais plus d’idées neuves, je perdais pied.  

 

Pompom.jpgPhoto : Pompon.

 

Un soir, je retrouve “Pompon”, alias Claudy Bourg que je connaissais depuis quelques années pour avoir déjà travaillé avec lui à Charleroi dans les opérettes.  Il était chanteur et fantaisiste mais aujourd’hui lui aussi était devenu transformiste.  Il avait été artiste au “Grand Escalier” et au moment de nos retrouvailles il était un des piliers de “Chez Michou” à Paris.  Un garçon d’un immense talent, peut-être l’artiste de cabaret le plus humble que j’ai rencontré.
Pompom était un sage, je me suis ouvert à lui.  Mon état d’esprit n’était pas brillant.  Je lui ai parlé de mes doutes, de ma lassitude et surtout aussi de ma solitude. 

 

C’est à ce moment-là qu’il m’a proposé de passer une audition “Chez MICHOU”. 

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