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Le garçon en talons hauts - Chapitre 13

Publié le par Adrien Lacassaigne

Nous voilà donc installés pour trois semaines sur la scène du “Grand-Café” de la capitale belge.  Dès le départ, les choses se passent très bien, notre prestation semble plaire au public et à la direction.  Pinky, qui était à Bruxelles comme un poisson dans l’eau, en profite pour nous faire découvrir ses endroits favoris.  Les bars, les restaurants mais aussi les lieux de spectacle comme « Les Coccinelles » chez Lesly Day et Capucine, chez « Marceline Monsieur » et l’incroyable « Coucou bar » où se produisait un artiste fantastique prénommé Alain.  Nous logions dans un appartement très chic du boulevard de la Cambre, prêté par mon ami Jean-Michel Thibault.  C’était la fête tous les soirs mais, trois semaines cela passe vite et arrive le jour de la fin du contrat, les nouveaux artistes sont prêts.  Nous sommes tristes de devoir quitter Bruxelles, où nous commencions à rencontrer un certain succès.  Et là, coup de théâtre, le propriétaire de l’endroit demande à me rencontrer d’urgence.  Il aime notre travail et me propose de présenter un spectacle supplémentaire à celui qui va débuter avec les nouveaux artistes.  Il invente une nouvelle formule : « Le spectacle de la nuit du grand café » !

 

Affiche.jpg

 

Le premier show se terminant vers minuit, le nôtre serait présenté trente minutes plus tard!  Seul bémol, il me propose de nous payer au pourcentage de la recette.  J’en parle avec mes collègues évidemment mais l’ambitieux leader que je suis les persuade sans difficulté d’accepter cette proposition.  Je devine là une opportunité de gravir les échelons du succès et de devenir une troupe sur laquelle il faudra compter à partir d’aujourd’hui.  Passionné comme je l’étais, je décide de faire des nouveaux frais de costumes pour l'occasion.  Des nouvelles tenues moins traditionnelles et plus sexys.  Nous serons tous habillés en paillettes noires, et tous avec de magnifiques boas d’autruche.
A peine quatre jours plus tard, les deux troupes étaient en piste.  Dès que le spectacle des autres artistes se terminait, nous apparaissions aussi vite que l’éclair sur une musique tonitruante.  Nous prenions le micro et en direct nous interpellions le public.  En français, en néerlandais et en anglais, nous leur donnions rendez-vous dans quelques minutes pour un show exceptionnel. 

 

Le public qui s’apprêtait à quitter la salle se disaient : Whaow, qu’est-ce que c’est que ça ?

 

Il faut avouer que le spectacle qui nous précédait se terminait sur une espèce de parade pseudo-brésilienne avec des costumes insipides.  Et s’il y a bien un style qui ne souffre pas la médiocrité c’est celui du carnaval de Rio.  Ils avaient choisi comme support musical la chanson interprétée par Dario Moreno : « Brigitte Bardot Bardot… » pas véritablement un final en soi, à mon sens !

 

Involontairement, ils nous mettaient en valeur !

 

Notre prestation est ambitieuse, plus inaccoutumée et plus impertinente que celle des autres artistes. Et cela marche, non seulement les gens restent mais, après quelques semaines ils réservent non plus pour le dîner-spectacle mais pour “Le spectacle de la Nuit du grand-Café”.

Bingo! 

 

Conscient de ce succès, Jean-Marc, le directeur me convoque et me propose l’entière responsabilité artistique de l’établissement.  Je suis évidemment enchanté et j’accepte illico cette fois sans consulter mes partenaires.  C’est une mission magnifique mais, je suis loin d’imaginer l’énergie que je vais devoir déployer pour arriver à mes fins.
Il va falloir dans un premier temps, et très vite, revoir totalement le spectacle de la soirée.  Je vais créer une nouvelle revue avec mes complices, “Les Hirondelles” bien entendu, mais je vais aussi devoir engager d’autres artistes.  Mon choix s’est porté comme une évidence, sur les transformistes qui faisaient partie de la revue en place.  Ils étaient dans la maison je trouvais normal de leurs donner priorité mais j’ai immédiatement constaté que la plus part de ces artistes, vexés par ma nomination au poste de directeur artistique, sont partis d’eux-mêmes refusant toute collaboration avec moi.

Je découvre à ce moment la réalité de ce que sera ma carrière en tant que leader et créateur.  Je vais être seul et très souvent détesté par beaucoup de mes collaborateurs, et cela va durer jusqu’en 2012.  Est-ce grave d’avoir été mal aimé?

 

Non, je me suis très vite accommodé de cette condition.  Quand je travaillais avec un artiste je n’avais pas besoin qu’il m’aime.  Je n’attirais pas l’amitié, je gardais mes distances avec eux, comme pour me préserver de toutes déceptions qui arriveraient tôt ou tard.  A quelques rares exceptions près, je n’ai pas eu d’amis dans le milieu des transformistes.  Cette façon d’être à développer en moi une espèce d’inaptitude à l’amitié qui perdure encore aujourd’hui. Je suis handicapé de ce côté-là !  Cette nouvelle fonction de directeur artistique, ces nouvelles responsabilités marquent le début d’une nouvelle époque tant sur le point professionnel que personnel, c’est probablement la période de ma vie que j’aime le moins.  Pas à cause des spectacles évidemment mais, à cause du garçon que je suis devenu à cette période-là.  J’ai du mal à me pardonner mes attitudes de l’époque.  Humainement j’étais en dessous de tout.  C’est aussi peut-être pour cela que j’ai peu de souvenirs de cette période, ma mémoire doit être sélective !
J’ai engagé beaucoup d’artistes, nous avons été parfois jusqu’à vingt-deux par soir sur la scène du “Grand-Café”. 

 

Grand-cafe-final.jpgPhoto : La scène du Grand Café de Bruxelles.

 

 

J’avais carte blanche tant au niveau artistique que financier.  La direction mettait à ma disposition une "enveloppe" globale.  Moi, je payais les intervenants à la valeur que j’estimais être la plus juste en fonction de la qualité de leurs prestations.  J’étais très exigeant, intraitable souvent, je n’hésitais pas à me séparer d’une personne qui ne me donnait plus satisfaction et cela sans ménagement du jour au lendemain.  Mon seul crédo était la qualité du spectacle. 

Ces années-là, j’étais le dieu tout puissant de la planète “Cabaret”, à Bruxelles.  Qui a dit « le tyran » ?  Soit, si vous préférez.

 

Cela n’allait pas arranger mon égo qui est déjà à la base relativement fertil.  J’ai eu comme on dit vulgairement « la grosse tête ».  Je n’ai pas d’explication à cela, aujourd’hui avec le recul, je me dis souvent : mais pourquoi j’ai fait ceci ou cela ?  J’imagine que la pression devait être grande, je pouvais en effet tout gagner ou tout perdre du jour au lendemain.  Pour tenir le choc, je me suis mis à boire tous les soirs un petit verre de vin blanc avant le spectacle.  Très vite ce fut deux, trois verres.  Je buvais de plus en plus.  J’en suis arrivé à plusieurs bouteilles en une soirée à moi seul.  Certains soirs, « fatigué » je ne suis pas sur scène, je reste au balcon avec mon carnet de notes, et je contrôle le spectacle sanctionnant parfois de quelques amendes financières certains artistes qui négligeaient leurs tenues, un bas troué, un ourlet défait, des chaussures sales…

Je devenais beaucoup trop exigeant, capricieux et souvent insupportable.  Et après ça je me demande encore pourquoi je n'avais pas d'amis!

 

Durant cette période, tout autour de moi allait vite, très vite.  Je ne me rendais pas compte de celui que j’étais devenu et personne n’aurait osé me faire une remarque.  Les gens qui m’aimaient, ma famille par exemple, se disaient ; il est comme ça en ce moment parce qu’il a beaucoup de travail, il dort peu…et ils me pardonnaient mes humeurs.  Les autres devaient passer leur temps à m’éviter.  Certes, avec les artistes qui m’entouraient nous avons monté de très belles revues pendant quelques années.  Le succès a encore une fois été au rendez-vous.  Nous remplissions tous les soirs de la semaine.  Il arrivait même à la direction de vendre des places où les gens ne voyaient presque rien, mais suivaient le show sur écran télé.  Alors ce succès me suffisait, il avait pris toute la place dans ma vie.  Je n’existais plus que pour ce qui était bel et bien devenu mon métier : créateur et meneur de revue.  Je voulais devenir le meilleur, c’était mon seul but.  Je ne prêtais aucune attention à ma vie privée et de ce fait j’ai totalement négligé aussi ma relation avec Philippe mon compagnon. Pas de place pour l’amour, pas de temps pour cela.  A l’âge où ce dernier est le plus éclatant, le plus vigoureux j’ai juste eu quelques aventures sans lendemain, insolites, rapides et animales. 

 

Sauf peut-être deux fois, la première avec un jeune ténor à la réputation planétaire, il n’avait pourtant pas trente ans.  Il était de passage à Bruxelles et s’était découvert un petit béguin pour moi lorsqu’il était venu applaudir notre spectacle.  Imaginez le choc, entre lui et moi.  C’est un peu comme si Pavarotti avait flirté avec Loana !  Il m’a proposé de visiter l’opéra de Bruxelles en sa compagnie, ça ne se refuse pas.  Une visite qui s’est inévitablement terminée dans sa loge, je devrais préciser sur le canapé de sa loge !  Monsieur, amoureux fou, voulait que je quitte tout et que je le suive aux quatre coins du monde.  Il avait un agenda bouclé cinq ans à l’avance !

Moi, quitter mes strass, mes plumes, mon spectacle !  Pas question, j’ai tout fait pour l’éviter jusqu’à son départ…

J’ai raconté cette anecdote un après-midi sur une plage du Var à Bernard Lefort alors qu’il venait juste de quitter la direction de l’Opéra de Paris.  Il m’a dit :

            -Tu sais ce chanteur, il a tout arrêté très jeune pour vivre en Californie avec un milliardaire américain !

 

Eh bien, si lui a pu mettre un terme à sa prometteuse carrière pour un homme, (OK un milliardaire), moi je n’ai pas eu envie d’arrêter mon travail pour lui!

 

La seconde fois ce fut avec un jeune homme qui semblait ne pas comprendre son attirance pour moi.  Il avait une très jolie fiancée mais le soir il ne pensait qu’à venir voir le spectacle que j’animais et finir la soirée à boire du champagne avec moi.  Nous avons appris à nous connaitre, il a découvert qu’il pouvait aimer les femmes et les hommes en même temps.  Je m’y suis attaché, j’en suis même tombé amoureux je crois.  Un jour il m’a annoncé qu’il partait vivre aux Etats Unis pour y travailler dans le pétrole.  Lui, ne m’a jamais proposé d’arrêter le spectacle, il trouvait que j’étais un bel artiste et il avait du respect pour mon travail.  Qui sait si cette fois je ne serais pas parti… Après son départ, nous avons échangé quelques lettres enflammées et puis il a disparu de ma vie, pendant trente ans.  Nous nous sommes retrouvés par hasard sur Facebook.  Il est marié et père de famille.  Il a fait une merveilleuse carrière et récemment je fus très étonné de lire ce message: 

            -Tu sais, je ne t’ai jamais oublié.


Mais revenons à la scène, c’est ce qui vous intéresse.  

Vous devez vous demander comment un type aussi odieux avec son entourage pouvait arriver à créer de beaux spectacles ? Heureusement j’ai eu la chance de travailler avec des gens formidables qui supportaient tant bien que mal mes frasques.  Certains m’ont profondément marqué. 

 

J’ai par exemple engagé des anciens artistes du “Grand Escalier”, le music-hall magnifique qu’avait créé Patrick Lucas.  Ces gens étaient des professionnels de qualité, ils avaient eu un immense succès dans les années Soixante-dix.  Ils s’appelaient entre autre, Bécassine, Jean-Paul, Guy-guy, Lydie alias la petite Baronne.
Les véritables motivations de ces artistes pour rejoindre mon équipe devaient m’échapper à l’époque.  Mais aujourd’hui je suis certain qu’ils me supportaient uniquement parce qu’avec moi ils retrouvaient du travail.  A leurs yeux, je ne méritais certainement pas de les diriger.  Ils avaient connu l’excellence avec Patrick Lucas, et se demandaient qui était ce jeune arrogant sorti depuis peu de sa province ?  Je comprends aujourd’hui qu’il devait être difficile pour eux de me supporter.  Le seul de ces artistes sur qui je n’avais aucun pouvoir s’appelait Julio, il était imposé par la direction.  Il ne faisait qu’un seul numéro dans la soirée, une imitation de Mireille Mathieu.  Mais quelle imitation, absolument parfaite !  Il savait qu’il était à l’abri de mes humeurs.  Chaque fois qu’il me regardait dans les yeux j’avais la sensation qu’il me faisait un doigt d’honneur !

 

Final-Mathieu.jpgPhoto : Paradise, Patrick, Pinky, Maxine, Julio et moi sur la scène du Grand Café de Bruxelles.

 

J’ai aussi engagé Donald un chorégraphe américain qui était un des trois artistes qui composaient la troupe des « Ziegfield’s ».  Une des troupes les plus prestigieuses de cet univers des transformistes, ils étaient stupéfiants.  Le grand numéro de Donald s’appelait « Les chaises ».  Sur la chanson « My Way » interprétée par Nina Simon il dansait avec deux chaises qui se faisaient face.  Il montait dessus et en les écartant doucement avec les pieds, il finissait en grand écart.  C’était totalement bluffant et très moderne pour l’époque.  Dans la même revue je faisais moi un playback sur une chanson de Michèle Torr !  C’est pour vous dire !

 

Donald.jpgPhoto : Donald au centre.

 

D’autres artistes internationaux qui étaient constamment en tournée sont venus de temps en temps gonfler la troupe.  La charmante Tiffany et ses partenaires Olivia et Diégo ont fait partie de ceux-là.  Ils avaient énormément de succès en Allemagne.  Il était difficile pour moi de les piloter, nos rapports étaient plus que tendus.
Nous n’avons pas pu travailler très longtemps ensemble.  Nous en sommes même venus aux mains si ma mémoire est bonne !

 

Il y eut aussi un garçon qui se faisait appeler sur scène « Pistache ».  En voilà un qui m’a fait la vie dure.  Quand il avait un peu chargé en “produits” de toutes sortes, il voulait me tuer, rien de moins.  J’ai même été obligé de m’enfuir et de me cacher en France une semaine quand la situation est devenue trop dangereuse.  Pourtant, je l’aimais bien.

 

C’est aussi l’époque d’un jeune homme qui avait la particularité d’avoir des toilettes de spectacle somptueuses.  Coquet garçon que je trouve dans un tout petit cabaret « Les Coccinelles ».  J’ai engagé cet artiste débutant qui bien des années plus tard est un peu parti en tournée.  Si je vous parle de lui c’est qu’en faisant des recherches pour ce livre, je suis tombé sur un blog qui lui est consacré et j’ai pu lire toute l’animosité qu’il avait conservée envers moi.
Il me reproche de ne pas avoir « reconnu son talent » et de ne l’avoir utilisé que trois minutes par spectacle juste pour exhiber son joli costume.  Je dois vous expliquer qu’à l’époque, chaque artiste était propriétaire de ses costumes.  Je regrette qu’il ne m’en ait pas parlé à l’époque, ça lui aurait évité de ruminer ces rancœurs durant toutes ces années.  Et je le confirme aujourd’hui, oui je ne l’ai engagé que pour ses costumes et oui, je me suis probablement trompé à son sujet.

 

Ais-je eu tort ?

 

Oui évidemment, je n’aurais jamais dû engager Michel juste pour exhiber ces somptueux costumes. C’était la facilité pour moi.  Il aurait été plus judicieux de tirer d’avantage parti de cet artiste en m’intéressant d’avantage à lui en étant à l’écoute de ses envies. Je ne suis pas fier de cela.


Il y avait une petite Flamande surveillée de très près par son amoureux du moment qui lui interdisait de trop se déshabiller.  Marisa Aleen n’était pas encore la reine de music-hall qu’elle est devenue par la suite, mais c’était déjà une belle princesse.  Elle avait indéniablement un sens inné de la revue.  Elle a fait partie des artistes les plus passionnées que j’ai rencontrées, doublée d’une perfectionniste redoutable.  Au zénith de sa carrière elle a créé sa propre troupe « Les New Sensation ».  C’était un spectacle qui n’avait rien à envier aux plus grandes revues de music-hall.  J’ai eu le plaisir d’en faire partie un très bref moment, un seul soir il me semble.  Marisa c'est pour moi la surdouée du métier.

 

Marise.jpgPhoto : Marisa Aleen.

 

Il y eut Joël alias “Bécassine”, ex « vedette » du “Grand Escalier” lui aussi.  Nous avions sympathisé dans un bar bruxellois, « Le Petit Rouge » il me semble.  A la suite de quoi j’ai décidé de le prendre à mes côtés pour co-présenter le spectacle du Grand Café.  Avec lui, j’étais un peu soulagé du poids de l’animation quotidienne du show.  Ce n’était pas évident d’improviser tous les soirs, les dialogues en direct avec le public pour trois spectacles.  D’autant que je n’écrivais rien, j’improvisais tout.  Avec Béca, nous nous amusions beaucoup, nous reproduisons le schéma classique du Clown blanc et de l’Auguste.  Je vais créer pour lui un duo comique.  Nous allons imiter Sue Ellen et JR du feuilleton “Dallas”, je serai Sue Ellen, bien entendu !  Un jour, Joël, disparaîtra sans laisser d’adresse.

 

Beca.jpgPhoto : Bécassine & moi.

 

Il y eu le petit Jacky, si jeune, si fragile et si peu sur de lui.

 

Marc si beau qu’il ne s’est pas contenté de conquérir le public, il lui a aussi été facile de prendre ma place dans le cœur de mon compagnon.  Avec le temps je me dis qu’il a bien fait et que Philippe aurait du me quitter pour lui.
Il y avait des filles avec nous, ma complice des débuts, Sophie devenue « Allison Parker ».  Elle a été comme l’on dit « ma meilleur amie » lorsque j’étais jeune.  Aujourd’hui elle ne veut plus entendre parler de moi.  Après tout ce que je viens de vous raconter sur mes agissements, vous devez la comprendre.

 

Sylvia une danseuse avec qui j’avais déjà travaillé dans les opérettes à Charleroi ; talentueuse et extrêmement gentille. 

 

Ferry, une tigresse anglaise d’une sensualité débordante. 

 

Sabine adorable mais un peu perdue dans cet univers luciférien. 

 

Et Francine, une femme qui outre son incroyable ressemblance avec Zizi Jeanmaire n’était pas vraiment une artiste professionnelle.  Elle m’épatait par son incroyable énergie bien qu’elle fut plus âgée que la plupart d’entre nous.  J’avais décidé de là prendre dans mon spectacle en ne tenant absolument pas compte de cette différence d’âge.  Malheureusement pour elle, une fois qu’ils étaient engagés à mes côtés je traitais tous les artistes de la même façon.  J’étais aussi pénible avec les débutants qu’avec les professionnels confirmés.  Je reconnais n’avoir pas toujours été très délicat avec elle.  Comme elle avait vingt ans de plus que moi, je la présentais parfois à la fin comme étant le « vieux fossile » du spectacle !

Je trouvais ça drôle !

Je me demande quelle aurait été ma tête si en 2012 on m’avait présenté de la sorte à mon dernier spectacle ?

 

Francine
Photo : Retrouvailles avec Francine en Australie.


Avec Francine, nous nous sommes retrouvés il y a quelque temps en Australie où elle vit aujourd’hui et j’ai seulement compris, 25 ans plus tard, le mal que j’avais pu faire.  Dieu merci, elle m’a un peu pardonné mes impertinences insupportables.  A travers les conversations que nous avons eues, j’étais stupéfait de la façon dont je pouvais agir à l’époque.  Lors de nos retrouvailles à Brisbane, je dis à Francine :

            - Dis-moi, je ne me souviens pas, quand je t’ai engagée à Bruxelles, au Grand-Café, tu faisais déjà du spectacle ?

 

Je lui avoue, ne pas me souvenir de notre rencontre.

 

Elle me répond :

 

            - Oui, j’étais au « Jardin Suspendu ».

 

C’était un autre établissement de spectacle Bruxellois dirigé par Daniel Martin.

 

Et là je me dis que certainement je suis allé trouver Daniel Martin pour négocier le départ de Francine.  Eh bien non, à l’époque cela ne m’a même pas effleuré l’esprit.  Je lui ai piqué une artiste sans état d’âme.

 

Et je m’étonne que « le métier » ne garde pas toujours un bon souvenir de moi…

 

Parmi les artistes bruxellois, il y avait aussi un jeune garçon qui interprétait à merveille les chansons de Shirley Bassey.  Il faisait partie de ces gens qui, même s’ils n’avaient pas des années de pratique derrière eux, vous donnaient la sensation d’être né pour ce métier, d’être incroyablement doués.  Je venais de rencontrer Olivier Tilmont.
Même à ses débuts, il était impressionnant de rigueur, d’élégance et de professionnalisme.  Olivier, devenu plus tard lorsque nous sommes partis en tournée, Maxime de Villeneuve.  Si je devais compter sur les doigts d’une main les artistes transformistes que j’ai le plus admirés, il en ferait évidemment partie.  Il savait tout faire et tout faire à la perfection.  Qui plus est, avec lui je me sentais bien, il m’apaisait je crois qu’il me comprenait parfaitement et qu’il ne me jugeait pas.  Jamais nous ne nous sommes disputés, je crois que je l’admirais trop pour cela.  J’aurais bien entendu l’occasion de vous en parler souvent dans les prochaines pages car nous ne nous sommes pratiquement plus quittés jusqu’à son départ. 

 

Olivier-Tilmont.JPGPhoto : Olivier Tilmont avant de devenir Maxine de Villeneuve.

 

Vous m’avez peut-être trouvé un peu dur avec moi-même à travers ces quelques lignes.  Vous devez vous demander pourquoi cette auto-flagellation éventuellement abusive ?

 

C’est peut-être pour en finir avec cette période de ma vie dont je ne suis pas fier.  Je dis les choses, je présente mes excuses et je passe à autre chose. 

 

Mais ce n’est pas si simple.  Bien des années plus tard, j’ai parfois essayé d’obtenir le pardon de certains artistes, mais rien n’y a fait.  Ils se disent éventuellement, ce n’est pas possible qu’il ait changé comme cela.  Je le vois dans leur regard, je le sens dans leur voix, ils ne me croient pas et préfèrent garder de moi l’image diabolique que je leur offrais à l’époque. 

 

Mais cette fois basta, je reconnais avoir été très con, je le regrette, je présente mes excuses mais si ça ne convient pas, eh bien tant pis, je continue ma route.

 

Je suis passé à autre chose.


Certain m’ont quand même avoué:

 

            - Tu étais pénible mais tu montais de sacrés spectacles, on travaillait bien avec toi.

 

Ces artistes n’avaient rien à envier à la même époque aux parisiens de chez Michou, du Rocambole ou de La Mendigotte.  Ils étaient des vrais grands professionnels, ils m’ont enrichi de leurs talents mais je n’ai jamais pensé à leur dire combien je les admirais. 

 

 

S’eut été si simple.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 12

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le Grand-Café de Charleroi n’était pas un établissement conçu pour présenter un spectacle de Music Hall, c’était une brasserie, c’est vous dire si au départ ce fut laborieux.  Nous avons dans un premier temps aménagé le fond de la salle avec un petit podium. 

 

Scene-Gd-Cafe.jpgPhoto : La scène du Grand-Café de Charleroi.

 

 

Côté jardin de cette petite scène, nous avons construit une loge, une pièce ridiculement petite derrière un rideau de velours rouge.  Nous avons installé des étagères, des miroirs, des ampoules, un portant pour les costumes, juste le stricte minimum.  Je me demande encore aujourd’hui, comment nous avons pu nous changer à huit artistes dans cet endroit avec à peine un mètre carré chacun !

 

Loge.jpgPhoto : Dans la loge, Philippe, Sophie et Pinky.

 

Une loge qui fut souvent le théâtre de biens des aventures comme par exemple le bizutage des nouveaux serveurs.

Une fois encore influencé par le travail de Jean-Marie Rivière et de Michou à Paris, nous pensions nous aussi que le personnel de salle avaient un rôle important à tenir pour que l’ambiance de la soirée soit parfaite.  Il fallait qu’ils soient en harmonie avec le spectacle, c’est pourquoi à chaque fois qu’un petit nouveau arrivait dans l’équipe des serveurs, Didier le patron, se faisait un malin plaisir à tester ses aptitudes à notre humour décalé !

Pour ce faire, il envoyait le novice un peu avant le spectacle en coulisses en lui disant : Vas dans les loges demander aux artistes s’ils ont soif ?  Le petit « garçon » s’exécutait bien entendu.  Il prenait la direction de notre refuge en passant sur la scène ce qui représentait déjà en soi une première épreuve.  Ensuite, il ouvrait le rideau de la « micro loge » et là, il se retrouvait à 50 cm de moi qui occupais la première place.  Dès qu’il entrait, je montais sur ma chaise faisant mine de chercher quelque chose sur l’étagère du dessus et je laissais tomber mon peignoir.  Le petit se retrouvait tétanisé face à moi, maquillé comme un camion volé et complètement nu !

Je me retournais alors vers lui en disant :

            - Un vin blanc Chéri !
Le plus souvent les gamins ne savaient plus où se mettre et répondait totalement perdu :

            - Euh oui monsieur… enfin euh,…non…pardon madame…

Ensuite, il essayait tant bien que mal de demander aux autres artistes ce qu’ils buvaient.  Dans la continuité, Sophie se retournait vers lui, laissant elle aussi tomber négligemment son peignoir en exhibant ainsi sa poitrine absolument parfaite ! Dans les minutes qui suivaient, le serveur retournait au bar rouge comme une jeune pucelle tourmentée et ne savaient absolument plus ce que nous lui avions commandé !

 

Didier le patron revenait lui-même prendre la commande dans la loge et il nous disait :

 

            - «  celui-là … y’a du boulot les filles !!! »

 

C’était notre façon de savoir si le « petit » avait l’esprit Music Hall !  Après ce test, ou on ne revoyait plus jamais le jeune serveur, ou il revenait souvent se rincer l’œil dans la loge !  Cette loge qui fut également le théâtre d’autres aventures plus câlines lorsqu’elle était plongée dans le noir une fois le spectacle terminé.  Le public dansait sur la scène jusqu’à tard dans la nuit, il n’y avait qu’un petit rideau à pousser, mais ça c’est une autre histoire... Je pense que nous avions inventé le premier « back room » de Charleroi !

 

L’espace nous manquait certes mais peu importe, il y avait durant ces soirées une ambiance fabuleuse.  A l’entracte, Roger, le patriarche reprenait son accordéon pour mettre de l’ambiance.  Jeannine sa femme et Véronique sa brue étaient au Bar et à la caisse.  Didier lui s’occupait de la sonorisation, des éclairages et de nous.
Nous formions une véritable famille, c’était merveilleux et le public a suivi, ce fut immédiatement un immense succès.  Cinq jours par semaine nous remplissions la salle, un miracle dans une si petite ville.

Pour nous aider à faire des progrès, Didier n’hésitait pas à nous emmener à Paris voir des Grands Spectacles, comme celui du “Paradis Latin”. 

 

Paradis LatinPhoto : Au Paradis Latin : Pépé, un serveur, Philippe, Adrien, Véronique Dupuis, Didier Dupuis, Sophie et Yves Kordain.

 

A l’époque c’était « Sergio » qui présentait la revue, il avait quitté son habit de Monsieur Loyal pour celui de Meneur de Revue.  J’étais impressionné par la maîtrise absolue de sa discipline, par l’intelligence de la personne.  

 

Sergio.jpgPhoto : Sergio.

 

Sa voix éclatante et son sens de la répartie bien aiguisé me tétanisaient d’enthousiasme.  Bref, j’avais sous les yeux le modèle exact de ce que j’avais envie de devenir.  J’avais eu l’audace d’emporter avec moi discrètement un mini enregistreur à casettes (pas de MP3 à l’époque) j’enregistrais donc discrètement toutes ses interventions.  Une fois rentré en Belgique je l’écoutais en boucle pour comprendre et décrypter son style.  Je m’inspirais de sa musicalité et de son rythme.  Il a été mon coach sans le savoir.  Ce n’est que vingt cinq ans plus tard, lorsqu’il fut l’invité d’une émission de radio que j’animais que j’ai pu lui avouer cela, preuve à l’appui car j’avais toujours les fameuses cassettes, ça l’a amusé je crois. 

 

Adrien-Sergio.jpgPhoto : Sergio et moi.

 

 

Hasard de la vie, il y a quelques années, je suis allé assister à une représentation d’un festival international de Cirque que Sergio présentait, à l’entracte, il m’a invité à boire un coup dans sa loge, rien que lui et moi à discuter de choses et d’autres…  Vous ne pouvez vous imaginer dans quel état j’étais, une vraie midinette !  Aujourd’hui, grâce à Marc Zucherberg nous échangeons quelques mots de temps en temps, c’est magique et comme je sais qu’il lira peut-être ces lignes, j’en profite pour lui dire merci Monsieur Sergio.

Merci de vous comme l’aurait dit Barbara.
Après ces escapades parisiennes, nous revenions plein d’idées, moi de numéros, Didier de lumières et de décors.

Je pense que ces années-là nous avons fait du très bon travail.  Je dis nous, car j’étais divinement bien entouré.

 

Je dois par exemple mes progrès à ma rencontre avec un jeune transformiste bruxellois qui avait déjà fait ses armes à la capitale.  Pinky, qui ne s’appelait pas encore « Andersen » à l’époque, m’a apporté tous les petits secrets professionnels qui me manquaient.  C’est lui qui m’a entre autres appris à me maquiller correctement et je peux vous assurer que si les derniers temps je m’exécutais en quinze minutes, à l’époque ça n’était pas gagné.  Pinky Andersen m’a ouvert les portes de l’univers professionnel des transformistes, il m’a tout donné sans jamais rien attendre en retour.  Sans lui, j’y serai peut-être arrivé mais il m’a certainement fait gagner dix ans.  Et quand je pense qu’aujourd’hui, parfois il s’imagine que tous le monde l’a oublié !

Si vous croisez Pinky Andersen un soir, vous ne pouvez l’oublier, c’est impossible.

 

Pinky.jpgPhoto : Pinky Andersen.

 

Philippe Bordier qui était toujours à mes côtés depuis que nous avions quitté Paris a fait partie de l’aventure et s’est révélé un artiste attachant.  Bien que n’étant au départ pas destiné à monter sur scène, il s’appliquait du mieux qu’il pouvait avec sincérité et envie.  Sa beauté ombrageuse fut incontestablement un atout majeur dans notre réussite.

 

Philippe.jpg

Photo : Philippe Bordier.

 

Il y eu Sophie, une jeune comédienne et chanteuse que j’avais rencontrée en cours de théâtre à Paris.  Elle s’est immédiatement imposée dans ma vie comme « ma meilleure amie du moment ».  Attirée par l’aventure que je vivais, elle est venue me rejoindre pour étoffer le spectacle.  Séduite par la Belgique, elle s’y est installée.
Nos routes se sont séparées par la suite mais je sais qu'elle y vit toujours et je ne pouvais imaginer vous raconter cette période sans penser à elle qui a joué un rôle essentiel dans le spectacle et dans ma vie.

 

HirondellesPhoto : Les Hirondelles

 

Une fille dans une revue de transformiste, me direz-vous !  Oui, à l’époque je pensais que des travestis seuls ne suffisaient pas.  Il fallait y mêler des filles, les vraies, peut-être comme élément de comparaison ! Il y a eu Sophie, Sabine, Martine, Joëlle, Sylvia, Françoise, Ferry, Francine entre autres.  Cela s’explique peut-être par le fait que dans les années 80 je n’avais pas véritablement la sensation de monter des revues de transformistes.  Je mélangeais les genres.  Un peu de ce que m’inspiraient les shows du « Boa », de chez « Michou » et du « Paradis Latin ».  Un peu d’opérette, de danse, quelques imitations et le tour était joué.

Mais à propos des filles dans un spectacle de transformistes, j’ai un peu changé d’avis par la suite je l’avoue.

 

DEBUT.jpgPhoto : Les Hirondelles, Joëlle, Adrien, Pinky, Martine, Philippe et Sophie.

 

Nous avons eu beaucoup de succès, à tel point que même la télévision Belge nous engagera pour sa grande émission du 31 décembre, présentée par Pierre Tchernia.  Nous étions aux côtés de Paul Préboist dans “Zigomaticorama”. 

 

Beaucoup d’humour et un peu d’émotion ça a toujours été ma formule.  Le public a besoin d’être distrait, surpris et ému.  Cela je l’avais compris.  L’élaboration d’une attraction, c’est comme la préparation d’un bon petit plat.  Il faut des ingrédients frais, soigneusement préparés et assaisonnés de quelques piments exceptionnels.  Reliez le tout d’une façon exquise.  Garnissez avec soin de mille accessoires scintillants et servez show !

 

En plus du spectacle du Grand-Café, nous faisions aussi quelques apparitions dans différentes boîtes de nuit.  Charleroi a eu l’occasion de vivre de vrais instants de frénésie à cette époque.  Je ne suis pas certain que cela soit encore le cas aujourd’hui à moins que Paul Magnette le nouveau jeune bourgmestre dynamique de la ville ne me fasse mentir avec ses beaux projets.

 

L’une des discothèques dans laquelle nous faisions des apparitions était située à Anderlues, elle s’appelait : “Aux Hirondelles”.  Elle fut le premier établissement de la famille Dupuis avec qui je travaillais maintenant.  Un jour Didier m’annonce que ce dancing allait fermer pour travaux.  Ils vont en faire un super club luxueux qui s’appellera “Le Cupidon”.  Je suis un peu triste de voir disparaître le berceau de leur succès, leur fortune et leur réputation.  C’est à ce moment que j’ai décidé de baptiser les artistes qui travaillent avec moi.  Je vais créer une troupe : « Les HIRONDELLES ».  Imaginant qu’à nous aussi ce nom porterait bonheur. 

 

Je m’en suis fait tatouer une sur l’épaule droite.

 

Je travaille beaucoup.  Je monte tous les spectacles du “Grand-Café” et je danse encore souvent dans les opérettes du théâtre de Charleroi.  Je viens de terminer “Le Chanteur de Mexico” avec Rudy Hirigoyen et je suis en même temps engagé pour jouer dans une création, “L’Amour Chante à Mallory”.  Mais j’en fais manifestement trop, je ne peux m’investir totalement dans chacune de mes entreprises et le résultat va vite s’en ressentir. 

 

Mallory.jpgPhoto : Opérette "L'Amour chante à Mallory"


Faute de travail sérieux, dans cette nouvelle opérette j’y suis d’une médiocrité consternante !  Je n’avais pas eu le temps d’apprendre mon texte, à chaque représentation j’improvisais.  Ma voix était trop faible par rapport aux autres artistes, j’étais obligé de chanter avec un micro !

J’ai vraiment honte de moi lorsque je visionne la cassette vidéo de ce spectacle aujourd’hui.  Il faut dans ce métier d’artiste beaucoup travailler et beaucoup de rigueur et dans ces années là, je vais trop souvent en manquer, je le confesse aujourd’hui.

 

Même pas la peine de se demander si je me suis trompé !

 

Je m’éloigne de plus en plus de l’univers du théâtre et de la danse, je suis très pris par les créations des revues de cabaret.  C’est à ce moment, je pense, que je suis devenu sans m’en rendre compte un professionnel du genre.  Je me suis engagé dans cette voie peut-être aussi par laxisme.  Je sais que je ne suis pas un très bon danseur, que ma voix n’est pas travaillée…  Faire du play-back c’est quand même moins laborieux que d’apprendre des pages entières de texte.  Et en plus je gagne pas mal ma vie !  Je ne me pose pas trop de questions !

La revue que je mène au “Grand-Café” de Charleroi est à son comble, je suis très heureux du résultat, la maison ne désemplit pas.  Ce succès va arriver aux oreilles du propriétaire du même établissement de la capitale belge.

 

Le Grand-Café de Bruxelles présente également tous les week-ends un spectacle de transformistes mais il semble qu’ils aient un gros problème avec leur troupe.  Tout le monde a été congédié ! Des nouveaux artistes ont été contactés mais ces derniers ne peuvent être présents avant trois semaines.  Pas question pour un tel établissement de rester tout ce temps sans spectacle, le manque à gagner aurait été considérable.

C’est justement à ce moment qu’ils entendent parler du succès des « Hirondelles » à Charleroi et ils désirent me rencontrer au plus vite.  L’entretien très bref s’est probablement bien passé.  Je dis « probablement » car je n’en ai aucun souvenir.  La seule chose qui me reste en mémoire est la beauté insolente du très jeune directeur de l’établissement, Jean-Marc Roosens. 


Jean-MarcPhoto : Jean-Marc Roosens.

Je suis engagé sur le champ pour assurer l’intérim.  Je débarque à Bruxelles avec trois autres artistes de ma troupe, Sophie, Philipe et Pinky bien entendu.

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 11

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années 80, avec Philippe, mon compagnon, il nous vient l’idée de créer un endroit rien qu’à nous, une salle de spectacle qui serait un lieu de fête teintée d’esprit parisien.  Un troisième larron séduit par le projet se joint à nous, Philippe Mac Kay.  Nous allons ouvrir tous les trois un café-théâtre à Charleroi : « La Comédie ».

 

Ce fut une singulière aventure, tant de personnes nous ayant offert leur talent, leur temps et leurs faveurs.  Les spectacles que nous avons montés eurent un succès immédiat.  Il faut dire que parmi les gens qui nous ont aidés, il y eu entre autres Jean-Michel Thibault, un comédien Belge qui avait beaucoup de succès dans ces années-là.

 

J-M-Thibault.jpg

 Photo : Jean-Michel Thibault

 

 

Laissez-moi un instant vous parler de Jean-Michel.  Bien des années plus tôt, quand je sortais de l’école, aux environs du parc Reine Astrid de Charleroi, je le voyais régulièrement.  Il faut dire qu’avec sa Porsche 911, il ne passait pas inaperçu.  J’avais à peine 15 ans à l’époque, mais je savais qu’un jour Jean-Michel poserait ses yeux sur moi.  Il faudra à un moment de ce livre que je vous parle de « mes intuitions étranges ».

 

Toujours est-il que ces intuitions étaient justes, il a un jour poussé la porte de « La Comédie ».  Il était comédien, mais il était aussi le coiffeur le plus couru de la ville.  Il n’avait pourtant au départ, aucune qualification en la matière, c’était surtout Jean-Louis, son compagnon qui était le véritable professionnel.  Mais Jean-Michel, d’une élégance rare et avec beaucoup d’esprit avait ce petit « je ne sais quoi » qui séduisait toutes ces dames, elles ne voyaient que par lui.  A mes yeux, Jean-Michel et Jean-Louis étaient un couple parfait, tout dans la vie leur avait souri. 
Ils n’avaient pas attendu la loi sur le mariage pour tous pour imposer leur couple à la société.  Je les prenais volontiers comme exemple de réussite tant sur le plan professionnel que personnel.  Avec Philippe, mon compagnon, je voulais devenir comme eux !  Nous avons, nous aussi acheté une Porsche, mais je n’ai jamais su poser un bigoudi ! 

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, évidemment, on ne calque pas sa vie sur une autre, c’est idiot.  Mais certaines personnes ont parfois de l’influence sur nous sans même le savoir, ce fut le cas pour moi avec cet homme épatant.

 

Après notre première rencontre à « La Comédie », Jean-Michel Thibault a petit à petit développé  une certaine affection pour moi, sans que jamais il ne soit question de sexe entre nous, soyons clairs.  C’est donc tout naturellement, qu’il m’a proposé de mettre en scène un spectacle pour notre café-théâtre.  Il avait choisi de monter les pièces “Poivre de Cayenne” et “Le défunt” de René de Obaldia.  Une fameuse opportunité pour « La Comédie », une chance incroyable.

 

Poivre-de-Cayenne.jpgPhoto : Adrien Lacassaigne & Gérard Gilles dans Poivre de Cayenne de René de Obaldia.

 

C’est Gérard Duquet, qui à l’époque hésitait encore entre sa carrière d’avocat et celle de comédien, qui avait été choisi pour jouer avec moi.  Un choix formidable car en plus d’être extraordinairement doué, Gérard avait un physique de rugbyman qui contrastait parfaitement avec le mien.  Ensemble nous jouions la première de ces deux pièces, « Poivre de Cayenne » en bagnards comme le veut l’histoire, mais l’idée géniale de Jean-Michel était de faire interpréter la seconde pièce,« Le Défunt » par les mêmes comédiens, mais cette fois en travestis. 

Nous y voici !

 

Le-Defunt.jpg

Photo : Adrien Lacassaigne & Gérad Gilles dans Le Défunt de René de Obaldia.

 


C’était une idée audacieuse de faire jouer cette pièce écrite pour deux comédiennes, par deux hommes.  Cela nous permettait d’accentuer les traits satiriques développés par Obaldia.  Après avoir joué la première pièce, pendant l’entracte, nous nous changions donc, Gérard en grosse dame chamarrée et moi en maigre femme aux allures de corbeau sous « prozac ».

 

Oubliées les frustrations du Conservatoire de Paris, je me lâche comme me l’avait conseillé Maria Pacôme.  Sois naturel, sois toi-même et surtout amuse-toi m’avait-elle dit. 

 

Ce qui veut donc dire qu’en 1980 je jouais déjà des rôles de femmes au théâtre !  Avant Guillaume Gallienne et Michel Fau.  Mais pourquoi n’ai-je pas continué ?

 

Jean-Michel Thibault en grand professionnel avait eu cette idée magnifique car la démesure sied bien à l’œuvre théâtrale de René de Obaldia.  Tout le monde s’y retrouvait tant nous avions de plaisir à jouer et les clients à découvrir ce spectacle.  Mais notre metteur en scène ne s’était pas arrêté là, il avait voulu terminer la représentation par un clin d’œil.  Nous finissions donc sur une chansonnette en play-back.  La chanson c’était : “Pour plaire aux garçons”, interprétée par Sophie Darel, la comparse de télévision de Guy Lux.  Un truc absolument décalé et improbable !

 

J.-Careuil.jpg

 Photo : Parmis les spectateurs de "La Comédie" Jacques Careuil, une immense vedette de la télévision Belge ces années-là et Michèle Piquet, danseuse et chanteuse.

 

 

Bien des années plus tard j’ai raconté cette histoire à Sophie Darel qui m’avait invité à dîner chez elle à Paris.  Elle a bien ri.  C’est donc probablement avec cette chanson que débute sans que je le sache ma carrière de transformiste.

 

Nous y sommes enfin !
« La Comédie », était ouverte cinq jours sur sept mais nous n’avions prévu de faire des représentations de café-théâtre que le weekend end.  La semaine, c’était un petit bar original, nous dirions aujourd’hui, « Gay Friendly ».  Un petit bar qui a très vite rencontré un vif succès.  Il y avait de plus en plus de monde et ce monde réclamait des animations tous les soirs de la semaine.  C’était malheureusement très difficile à mettre en place.  Philippe Mac Kay était l’administrateur, Philippe Bordier s’occupait de la partie bar, j’étais donc le seul à gérer les spectacles.  J’avais remarqué que notre petit play-back de fin de soirée « Obaldia » plaisait beaucoup, les spectateurs était friands de parodies burlesques.  J’ai donc décidé de me monter un numéro pour moi seul quand les autres artistes n’étaient pas disponibles.

 

En trois semaines, j’ai acheté un enregistreur « Revox » pour me créer un montage son, une perruque blonde, une paire de hauts-talons et c’était parti pour l’aventure.

 

Influencé par Richard Flèche que j’avais découvert chez Michou, j’ai monté mon premier numéro.  Je commençais par une vague imitation de Sylvie Vartan, drapée dans un bout de tissu mauve pâle.  Ensuite je me changeais sur scène en mimant la célèbre chanson de Charles Aznavour, “Comme ils disent” où cette fois, j’enfilais un pantalon et un blouson de cuir noir.  Et je terminais sur la chanson de l’indicatif du “Grand Escalier”, le music-hall de Patrick Lucas à Bruxelles.

Le tout devait bien faire vingt minutes seul sur scène, un marathon. 

 

Comme-ils-disent.jpgPhoto : Mon premier numéro de transformiste.


Je ne savais pas bien me maquiller, tout juste grossir les traits que j’avais appris avec les danseurs classiques pour les spectacles du ballet ou des opérettes.

 

Maquillage.jpgPhoto : Premier maquillage.

 

 

Je ne savais pas coudre non plus, j’utilisais n’importe quoi les costumes étaient d’une banalité désarmante.  Mais sur scène il se passait un petit quelque chose, un je ne sais quoi.  Par miracle, la sauce prenait.  De plus en plus souvent, mes amis du Palais Des Beaux-Arts venaient me rejoindre pour s’amuser avec moi.  Nous avons passé des nuits complètement folles et de là sont nées nos premières revues.

 

1ere-Revue.jpg

 Photo : Première revue avec : Sophie, Enrico, Adrien, Pascal et Aurore. (de gauche à droite)

 

 

Si vous saviez le nombre d’artistes prestigieux qui sont montés sur la scène de « La Comédie ».  Alexandre, Aurore, Enrico, Yves, Michèle, Françoise, Pascal, Marie-Françoise, Gérard, Sophie.  J’en oublie peut-être, je m’en excuse.  « La Comédie » a su fédérer bien des énergies sur scène et en coulisses.  Nicole Ficheroulle par exemple, qui au départ ne devait s’occuper que de l’entretien de l’endroit, s’est vite révélée une couturière et régisseuse fantastique.  Elle en a passé des nuits à nos côtés avec son mari et ses deux petits garçons, Pascal et Jean-Michel. 

 

Nicole---Aurore.jpg

 Photo : Préparation des costumes et décors avec Aurore & Nicole Ficheroulle.

 

 

Nous vivions dans un tourbillon de créations, de fêtes, de rencontres.  Le succès était au rendez-vous et le bruit de nos folles soirées a fait rapidement le tour de la ville.

 

Un soir nous avons vu arriver les propriétaires de la brasserie la plus réputée du centre-ville, Didier et Véronique Dupuis.  Après le spectacle nous avons bu un peu de champagne.  Didier et son papa Roger étaient déjà à la tête de nombreuses discothèques, ils étaient des hommes d’affaires reconnus.  Je ne le savais pas mais ils avaient pour le « Grand-Café », leur restaurant, des envies de nouveautés.
Didier Dupuis n'a pas été long à me convaincre que notre "Comédie" était un établissement sympathique, certes mais trop petit, donc peu rentable et voué à disparaitre tôt ou tard.  Discrètement mais avec un certain aplomb il me dit que nous étions fais pour nous entendre…

 

Il m’a proposé de venir présenter mes numéros chez lui, de créer ensemble le premier diner-spectacle de la ville.  Je serais libéré des contraintes de comptabilité et dès lors, je pourrais me concentrer exclusivement sur mon travail de créateur.  J’avais deviné évidemment que lui se retrouverait de fait à la tête d'un établissement unique en son genre dans la région.  Didier m’a inspiré confiance, j’ai décidé de le suivre, nous avons ce soir-là conclu un accord dans le genre : « top là » on va monter un truc d’enfer tous les deux !  Tout le monde devait y gagner, je n’ai pourtant à cet instant rien négocié, aucune entente financière particulière.  J’y suis allé à franco, la passion du spectacle transformiste venait de l’emporter.

 

Nous allions fermer « La Comédie », notre établissement très rapidement.  Aujourd’hui encore je ne sais si j’ai fait le bon choix à ce moment-là.  Certes, ce que nous avons vécu auprès de la famille Dupuis dans les années qui ont suivi valaient la peine d’être vécu, mais n’aurions nous pas pu faire grandir « La Comédie » plutôt que de l’étouffer dans l’œuf ?  Je n’ai pas été visionnaire ni très élégant avec mes partenaires, Philippe Bordier et Philippe Mac Kay.  Je ne voyais plus qu’une chose, monter des spectacles plus grands, plus beaux, plus audacieux.  Ma vie a pris un virage à 180° cette année-là

 

 

En 1981 Dalida chantait : « C’est fini la Comédie »…

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