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Le garçon en talons hauts - Chapitre 10

Publié le par Adrien Lacassaigne

Le conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris est peut-être une des plus prestigieuses écoles de théâtre au monde.  Tous les ans des centaines d’étudiants se présentent au concours d’entrée de cette institution.  Seule une quinzaine seront retenus.  Le jour de mon audition, je donne dans un premier temps la réplique à une copine du cours Fontan, Pascale Bardet.  Elle est exactement dans la mouvance des comédiens de cette époque, elle a beaucoup de talent et va immédiatement séduire le jury.  En jouant une scène avec Pascale, j’ai pu entrer dans la grande salle d’audition avant mon passage.  Cela aurait du me rassurer de voir le jury, mais au contraire j’ai un mauvais pressentiment.  L’enseignement du théâtre dans ce lieu est à l’opposé de l’apprentissage que j’ai reçu jusqu’à aujourd’hui.  L’ombre des opérettes plane encore sur moi.  Je joue la comédie mais à l’ancienne, dans une époque où l’on prône la sobriété et l’intériorité.

Le conservatoire est alors sous l’influence de professeurs comme Pierre Debauche ou d’Antoine Vitez (qui par ailleurs avait échoué dans ce même conservatoire en 1950).

 

Il était fréquent par exemple, que l’on nous demande de jouer nos textes pieds nus, pour être directement en contact avec l’énergie du théâtre, de la scène, du monde ! Une belle connerie. 

 

Moi, qui ai appris mon métier en dansant et en chantant, j’étais loin de la méthode Stanislavski.  J’ai tout de suite senti à l’attitude du jury après le passage de Pascale Bardet que mes chances étaient vraiment minces.  Il y avait une lutte entre les partisans de l’enseignement classique et ceux qui se voulaient « modernes ».  J’avais la sensation d’être très en retard à mon rendez-vous.
Qui plus est, j’avais décidé de présenter une scène des petits marquis du Misanthrope, du classique !  Et pour la première fois, un élève allait présenter un extrait de « La Cage aux folles » de Jean Poiret, c’était moi.  J’avais choisi la scène de la biscotte, pas vraiment le genre de la maison, peut-être un peu marqué !

 

Si vous aviez vu la tête des jurys !

 

Je ne suis évidemment pas reçu au Conservatoire National Supérieur d’art dramatique de Paris et je vais vivre cela comme une déchirure profonde.

Avec le recul, aujourd’hui, je suis absolument certain que je n’étais pas en phase avec mon époque.  Il n’était plus de bon ton, en 1978 de jouer la comédie comme Jacques Charron, Robert Hirsch ou même Robert Manuel.qui étaient mes maîtres, surtout au conservatoire où ces messieurs dames du jury voulaient dépoussiérer le théâtre Français !  Mais force est de constater qu’entre 1945 et 1950 sont sortis de cette école des comédiens comme : Claude Gensac, Bernard Dhéran, Jean Richard, Jeanne Moreau, Jean Le Poulain, Michel Galabru, Pierrette Souplex, Martine Sarcey, Jean-Paul Roussillon, Louis Velle, Françoise Seigner, Claude Rich, Bruno Cremer, Georges Descrière, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Annie Girardot et je pourrais continuer encore…

 

Et si je compare, entre ces années là et les années 75/80 nous avons : Isabelle Huppert, Carole Bouquet, Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin, Jean-Hugues Anglade et Catherine Frot.  Certes des comédiens extrêmement talentueux mais pas des rigolos, et la liste est nettement plus courte.  D’autres en sont sortis, eux aussi, comme ma camarade de classe Pascale Bardet, mais plus discrètement.


Notez, ce n’est pas faux que mon jeu était « particulier » !  Depuis que je prenais des cours de théâtre les professeurs avaient remarqué que j’étais un comédien « de composition » comme ont disait à l’époque.  Adolescent, je ne jouais pas Scapin mais Géronte !  J’adorais me grimer, transformer mon corps, prendre la voix d’un petit vieux ou d’une petite vieille.  Je ne jouais jamais les jeunes premiers mais toujours leurs pères.  C’était pratique pour un prof dont tous les élèves avaient en moyenne vingt ans, d’avoir un élève comme moi, passe partout,  mais forcément ça laisse des traces.

Je me console en pensant à ce que disait le grand Sacha Guitry dans « Debureau » :

 

            -Souviens-toi que les professeurs sont tous mauvais.  Et, quand on est doué, qu’ils sont des criminels, car ils n’enseigneront jamais hélas, que leurs défauts.

 

Aujourd’hui Guillaume Gallienne ou Michel Fau excellent dans l’excentricité et l’originalité et, on les trouve géniaux.  Ils le sont.

 

En 2014, la Comédie Française confie le rôle de Lucrèce Borgia à Guillaume Gallienne !  Je me marre en pensant à la tête des anciens profs du conservatoire qui m’ont méprisé alors que je leur présentais « Albin ». 

 

En 1978, lorsque je ne suis pas reçu au conservatoire, tout s’effondre sous mes pieds.  Le théâtre français ne veut pas de moi, je n’ai aucun talent, je suis nul, je déteste tous le monde, je me déteste.  Toujours très simple dans mes émotions.  Par colère et désespoir, je décide de quitter Paris et de rentrer illico me réfugier en Belgique.


Par chance, cette année-là j’ai rencontré un jeune parisien à la beauté sauvage, Philippe.  Sans la passion qui nous unissait à l’époque, je ne sais pas ce que je serai devenu, je crois qu’il m’a sauvé la vie. 

 

Boubou.JPGPhoto : Philippe Bordier

 

Philippe Bordier a été ma première liaison sérieuse, il est venu s’installer avec moi à Charleroi.  Quitter Paris pour la capitale du Pays Noir ! Je me dis qu’il devait vraiment beaucoup m’aimer.  Nous nous installerons dans un petit appartement à Marcinelle.  Pour subvenir à nos besoins, il sera serveur dans un café et moi, de temps en temps je reprends le chemin du Palais des beaux-arts.  Le théâtre est alors sous la direction artistique de Robert Mathieu et de Renée Lafontaine, ces deux-là m’aiment bien, je suis un enfant du pays, ils me font travailler de nouveau régulièrement.  Je retrouve la scène de mes débuts pour de nombreuses opérettes : « Méditerranée » avec Rudy Hirigoyen, Jackie et Fernand Sardou.  « La Belle de Cadix » avec José Todaro.  « Monsieur Carnaval » avec Georges Guetary.  « Violettes Impériales » et « Douchka »  avec Paulette Merval et Marcel Merkes.  « Le Chanteur de Mexico » ou encore « Rose de Noël » où je vais partager le rôle de Franz avec un des plus brillants danseurs que j’ai rencontré, Alexandre Proia.  Formé à l’école de l’Opéra de Paris il est aujourd’hui directeur artistique du « Georgia Ballet » aux Etats Unis, grâce à Facebook nous nous sommes retrouvés il y a peu, c’est épatant il est toujours aussi bel homme.

 

rose-de-noel.jpgPhoto : page intérieure du programme du spectacle "Rose de Noël". (mon prénom n'avait pas encore changé.)

 

Il faut oublier mon échec parisien, pour cela rien de tel que l’amour et le travail.  Je ne prends plus de cours de danse mais je continue à faire l'apprentissage du métier de la scène.  Lorsque je suis au théâtre j’observe tout, les moindres détails, je passerais volontiers mes jours et mes nuits dans ce lieu dont je connais les moindres recoins.  Je m’y sens vraiment comme un poison dans l’eau. 
A l’époque, le Palais des Beaux-Arts de Charleroi c’était un peu ma seconde maison.  C’est là que je rencontre une des plus pétillantes comédiennes françaises, Maria Pacôme.  Elle était en tournée avec une de ses pièces.  Je me sentais beaucoup plus proche d’elle que des profs parisiens du conservatoire.  Un après-midi que nous discutions très simplement dans sa loge, je lui fais part de mon échec et de ma profonde déception dans la ville lumière.  Elle aura ces mots :

 

            -Et alors, tu n’es pas au Conservatoire de Paris, où est le problème ?

 

Je ne sais pas quoi dire.

 

            - Regarde-moi, ils n’ont jamais voulu de moi, est-ce que tu crois que cela m’a empêché de jouer?

 

Je reste bouche bée !  Ils n’ont pas voulu de Maria Pacôme !  J’en ai presque du chagrin pour elle et honte pour ceux qui n’ont pas su déceler ce talent unique.

 

Le mépris des « cultureux-théâtreux » m’insuporte.  Tous ces branchés de la culture qui s’accrochent bien souvent comme des lierres grimpants à leurs postes bien subventionnés.  Tous ces sombres fonctionnaires du théâtre qui montent des pièces de quatre heures où je m’ennuie dès la première minute.  Je garderai pour toujours une antipathie profonde pour ceux qui méprisent les vaudevilles et le théâtre de boulevard.  Pour moi, Louis de Funès et Laurent Terzieff faisaient le même métier.  N’oublions jamais que Molière était un saltimbanque, un amuseur public !
Sans le savoir, en trois mots, Maria Pacôme venait de me redonner la force de m’imposer.  Si mon style ne plaisait pas à ces messieurs du conservatoire et bien tant pis, il plaira peut-être à d’autres.  Merci Maria.

 

La direction du Palais des Beaux-arts de Charleroi me propose de jouer dans “Nini la Chance” la comédie musicale avec pour vedette, Annie Cordy.  Voilà un truc pour moi, pensais-je.  Et j’avais raison,cela reste une de mes plus belles expériences professionnelles.  Cette femme, Annie Cordy est tout simplement extraordinaire.  Je parle toujours d’elle en vantant ses innombrables qualités humaines et professionnelles.  Dans “Nini la Chance”, nous étions peu nombreux et il fallait tout faire, chanter, danser et jouer la comédie... un vrai bonheur!

 

C’est là que j’ai appris à changer de costumes très, vite tant les tableaux se succédaient à une vitesse incroyable.  Annie elle-même n’avait pas le temps d’aller se changer dans sa loge, elle se déshabillait à côté de nous juste à la sortie de la scène côté jardin.  Aux répétitions déjà nous avions été impressionnés par son professionnalisme.  Alors qu’elle connaissait tout sur le bout des doigts, elle recommençait avec nous tant que l’un d’entre nous avait un problème. 

 

Pendant le spectacle, même si elle chantait devant nous, rien n’échappait à Annie, comme si elle avait des yeux dans le dos !

 

Un soir dans la gigue Écossaise, un des tableaux de Nini La Chance (me v’la capitaine d’un régiment qui s’en va la jupe au vent !!!), j’avais “oublié” volontairement de fermer mon kilt.  Dès lors, mes cuisses nues sortaient au vent lorsque je dansais (un petit effet pour les copains). 
Eh bien à l’issue du spectacle alors que je quittais le théâtre discrètement et qu’elle signait des autographes à une foule d’admirateurs, elle fit semblant de rien en me voyant passer au loin et me cria :

 

            -Demain tu fermes ton kilt Adrien, bonsoir…

 

Elle voyait tout !  Quelle merveilleuse aventure que ce spectacle.  Tous les soirs quand nous terminions avec : “ça ira mieux demain” sous un tonnerre d’applaudissements, j’avais toujours les larmes aux yeux tant j’étais heureux de faire partie de cette distribution.  J’oubliais mon échec parisien petit à petit.

 

Annie Cordy et moi, nous sommes retrouvés il n’y a pas si longtemps sur la scène du « Minotaure » à Vendôme dans le Loir-et-Cher.  Des artistes de Music-hall faisaient sa première partie et, j’étais à leurs côtés.  Elle était assise près de moi dans la loge.  Les années « Nini la chance » étaient loin, elle ne m’avait bien entendu pas reconnu et je ne suis pas le genre à importuner les artistes avec mes vieilles histoires.  Mais une photo dépassait de ma boite à maquillage, une photo qui visiblement la troublait.  C’était un portrait d’elle dans sa robe blanche du final de « Nini la chance ».  Elle était entourée de deux garçons et elle me dit :

            - Tu as cette photo, toi ?

 

Nini-la-chance.jpgPhoto : Nini la chance.

 

Après l’avoir regardée un moment, elle dit :

 

            - Je reconnais très bien la scène de ce théâtre, c’est à Charleroi en Belgique.  A côté de moi c’est James Sparrow, mon chorégraphe.  Et le jeune danseur, attend… non… ne me dit pas que c’est toi ?

 

            - Eh si, c’est moi.
Nous étions aussi émus l’un que l’autre.  C’est une très grande professionnelle et qui plus est une authentique personne de cœur.  J'ai beaucoup d’admiration pour Annie Cordy.

 

Avec-Annie.jpg

 Photo : Retrouvailles avec Annie dans le Loir-et-Cher.

 

 

Durant toutes ces années d’opérette, j’ai eu la chance de beaucoup travailler et sans m’en rendre compte j’apprenais une autre facette de mon métier d’homme de spectacle.  Mais je raconte, je raconte…Je me laisse emporter par le flot de ces étonnants souvenirs, mais je ne suis toujours pas transformiste me direz-vous !

 

C’est pourtant à cette époque que je découvre le Cabaret « Chez Michou » rue des Martyrs à Paris.

 

C’est encore grâce aux amis parisiens de mes parents, Robert et Jean-Marie, les fourreurs qui nous avaient déjà fait découvrir « Le Boa » au Cap d’Agde que je vais entrer « Chez Michou » pour la première fois.  Un de leurs amis, agent immobilier, était un des associés et créateur du cabaret avec Michou.  J’y entre comme client bien entendu ! 

 

Quel endroit ! Mon dieu quel endroit !  Dans un premier temps on est étonné car c’est petit, très petit, plus petit encore que ce que l’on peut s’imaginer.  Mais cet étonnement vite passé on est immédiatement envouté par la magie de l’endroit.  Dans les années « 80 », « Chez Michou » c’était encore un lieu ou l’on pouvait croiser ceux que nous appelons aujourd’hui « les peoples ».  Pratiquement tous les soirs dans la salle, il y avait des célébrités internationales et nous, les touristes, on avait un peu l’impression de faire partie du « Tout Paris ».  
Dès que l’on se trouvait dans l’entrée on savait que l’on était dans un endroit unique au monde.  Toutes les photos des stars internationales au mur vous faisaient bien comprendre que vous n’étiez pas n’ importe où.  Michou en personne vous accueillait, comme si nous étions des amis de toujours, il a ce don.  Michou est un homme d’affaire redoutable doté d’un sens de la communication inné.  Il a tout compris en 1956 bien avant tout le monde.

Il le savait, il fallait que le public soit immédiatement plongé dans une atmosphère particulière.  Dès l’arrivée des clients il criait :

            - « Chanoupette… vestiaire pour mes amis… »

Le spectacle avait commencé !

 

Après le hall d’entrée on découvrait la salle !

Les tables si serrées qu’il fallait parfois monter dessus pour passer de l’autre côté de la banquette et tout cela sous le chahut des serveurs maquillés ! C’était « Folklorique » !

Le menu du dîner était relativement simple.  La seule chose qui comptait c’était l’ambiance, le spectacle.  Et il débutait vers 22h30.  Là aussi j’étais surpris par la petitesse de la scène.  En réalité c’est comme si les artistes avaient été dans un écrin, dans un cadre. J’étais au premier rang, quelle émotion !  L’artiste qui m’a le plus marqué à l’époque s’appelait Richard Flèche, je vous en ai déjà parlé.  Il imitait à la perfection Sylvie Vartan, il interprétait « Amsterdam » la chanson de Jacques Brel et le fameux « Comme Ils Disent » d’Aznavour.  Cet artiste avait un pouvoir de séduction immense, il fascinait son public.  J’ai longtemps pensé qu’il était la meilleure imitation de « Sylvie Vartan » de tous les temps, jusqu’au jour où, bien des années plus tard, j’ai découvert le travail de Bruno Perard qui est, au moment où j’écris ces lignes, « la Vartan » de chez Michou.  Comme quoi ; à chaque génération ses étoiles, et c’est bien ainsi.

 

Bruno-Vartan.jpgPhoto : Bruno de chez Michou.


Parmi les pensionnaires du cabaret, il y avait Lulu, la plus célèbre et la plus singulière des imitations de Dalida.  Il m’avait repéré au premier rang, il m’a giflé en s’amusant dans son numéro « Gigi in paradisco ».  Un artiste de chez Michou m’a touché du bout des doigts!!!

 

Les autres s’appelaient Cricri un drôle de petit bonhomme qui imitait Mireille Mathieu et Chantal Goya.  Tita qui était Zizi Jeanmaire et Joséphine Baker.  Tonin, Annie Cordy et Nana Mouskouri.  Duduche et sa folle de Chaillot inimitable.  Hortensia « La Bardot »… Ah Jacky alias Hortensia que j’ai aussi retrouvé sur Facebook, quelle joie. 

 

Hortensia-bardot.JPGPhoto : Hortensia de chez Michou.

 

Sans le savoir, Mark Zuckerberg est devenu le plus grand impresario du monde à mon avis.

 

Certain de ces artistes y sont toujours, (enfin, un ou deux) c’est ce qu’on appelle une bonne maison, la plus prestigieuse en tous cas

.

Merci Michou d’avoir hissé si haut les couleurs du transformisme, d’avoir fait de votre cabaret un haut lieu des fêtes parisiennes au même titre que Le Moulin Rouge, Le Lido, Le Paradis Latin, L’Alcazar et Le Crazy.

 

Hortensia-et-michou.JPGPhoto : Michou et Jacky, alias Hortensia.

 

 

Voilà, j’ai découvert Michou de l’intérieur, mais de là à devenir une « Michette » !

 

En Belgique, chez moi à Charleroi je danse et je joue toujours la comédie mais vous l’aurez noté, toujours sans me déguiser en femme !

 

Les choses vont bientôt changer…

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Le garçon en talons hauts - Chapitre 9

Publié le par Adrien Lacassaigne

Dans les années « 70 » à Charleroi, je danse dans les opérettes qui sont présentées au Palais des Beaux-arts.  Nous avions de la chance à cette époque car ce théâtre était un des seuls à pouvoir accueillir des grandes productions avec d’illustres vedettes du genre.  Mais des vedettes je m’en moque, à vrai dire si je participe à ces spectacles c’est surtout pour sentir l’odeur de la scène, là où je me sens si bien, si vivant, si parfaitement en harmonie avec moi-même. 

 

Operette-escalier.jpgPhoto : Sur la scène du Palais des Beaux-arts de Charleroi.

 

Je n’ai pas d’ambitions particulières, je ne pense pas devenir danseur soliste, ni même chanteur.  Robert Mathieu le metteur en scène m’avait pourtant soufflé qu’avec mes facilités en danse et ma voix de ténor qui ne demandait qu’à être travaillée, je pouvais envisager une carrière de fantaisiste.  Je n’ai pas compris son message, encore une fois, je suis bien comme je suis et ça me suffit.  Je fais très peu de choses pour progresser, je crois que je n’y pense même pas.  Pourtant, allez savoir pourquoi, je décide de participer à un stage international de danse classique à Aix en Provence.  Ce dernier est organisé par une école belge, l’académie Métamorphose de Liège.  Il y a au programme des quinze jours, des cours de danse classique avec de très grands professeurs internationaux, dont des solistes de l’Opéra de Paris.  Toutefois, mon attention est attirée par une activité parallèle, un cours de théâtre donné par un certain Jacques Cantel.  J’ai déjà pas mal joué mais je n’avais jamais pris de cours !  Sur place, je suis immédiatement séduit par la personnalité du professeur et son travail.  Pendant ses ateliers, je donne la réplique à une jeune danseuse du Conservatoire de danse de Paris absolument magnifique, Juliette Degenne.  Elle aussi semble attirée par le théâtre.  Nous désertons peu à peu tous les deux les cours de danse.  Après avoir récité nos textes, autour d’une bouteille de rosé de Provence, nous refaisions le monde jusque tard dans la soirée.
Nous avions d’interminables conversations, celles-là même dont les gens de théâtre ont le secret.  Tant pis si nous n’étions pas frais et dispos à la barre de notre prochain cours de danse, dès huit heures le lendemain matin.  Les danseurs, c’est bien connu, se lèvent tôt et se couchent tôt (sauf certain de mes amis, j’ai la liste…).

 

Juliette-Degenne-photo-6521.jpgPhoto : Juliette Degenne.

 

Est-ce à ce moment-là que mon amie Juliette a peu à peu quitté l’idée de devenir étoile à l’Opéra de Paris ?  Elle n’est pas devenue danseuse mais elle fait une sacrée carrière, vous n’avez pas pu l’éviter.  Juliette c'est tout Hollywood, c’est Uma Thurman, Sandra Bullock, ou encore Gwyneth Paltrow.  Elle est aujourd’hui une des plus extraordinaires spécialistes dans le doublage de films et de séries.  « Pulp Fiction, « Seven », « Austin Powers », « les X-Men », « le Diable s'habille en Prada » ou encore « Urgences », « 24 Heures chrono », « Rome » ou Nicole Kidman dans « Moulin-Rouge »!  Elle est devenue une sacrée nana ma copine Juliette, nous nous sommes hélas perdus de vue. 

 

Ce petit livre est donc aussi parfois comme une bouteille à la mer.  Pour dire à tous ces gens que j’ai croisés combien je les ai aimés sans leur dire.  On ne sait jamais, si l’un ou l’autre tombent sur ces quelques lignes.  Qu’ils sachent que dans mon cœur, ils sont bien plus que des souvenirs.

 

A l’issue de ce stage à Aix-en-Provence, Jacques Cantel me trouve doué et désire rencontrer mes parents.  Il me propose un poste « d’élève-professeur » dans son école de danse et de théâtre à Troyes.  Cela veut dire que je serai gratuitement élève à ses cours et qu’en contrepartie j’enseignerai quelques heures le théâtre aux jeunes enfants.  Mes parents acceptent, ils ne m’ont jamais poussé à faire quoi que ce soit, mais en revanche ils ne m’ont jamais rien interdit non plus.  A Troyes, ils me louent un adorable petit studio, avenue Victor Hugo.  C’est la première fois que j’habite seul. 

 

maison-Troyes.jpgPhoto : Mon premier logement à Troyes.

 

J’adorais cet endroit, cette petite niche perdue dans une vieille bâtisse Troyenne.  Pour y accéder, il fallait passer par une vieille cour intérieure et des escaliers de bois si caractéristiques de la région de l’Aube.  C’est une grande étape de ma vie, c’est mon arrivée en France et je m’y sens déjà comme chez moi.  Je travaille beaucoup dans cette école, comme si je sentais pour la première fois que cette passion que j’avais pour la scène pouvait véritablement devenir un métier.  Après mes cours de danse quotidiens, je vais suivre les cours de théâtre de tous les niveaux.  J’apprenais au moins deux à trois scènes différentes toutes les semaines et dans tous les genres théâtraux.

Monsieur Cantel était un type sympa, genre sec et dynamique.  Son épouse, Anne, était une maîtresse femme, sévère, glaciale, mais un très bon professeur.  Elle présentait souvent ses élèves à l’école de l’Opéra de Paris, la caricature parfaite de la prof de danse.  Il me revient cette anecdote à son sujet.  Madame Cantel avait mis au monde une petite fille dont le prénom m’échappe.  Cet enfant a évidemment grandi dans cet univers rigoureux de la danse classique.  Elle a du mettre son premier tutu à trois ans !  Lorsque la gamine fut en âge de parler, souvent les gens lui demandaient ce qu’elle voulait faire plus tard.  La réponse semblait évidente !  Et la gamine répondait :

 

            -Quand je serai grande je serai comme maman : « majorette »!

 

Si vous aviez vu la tête de madame Cantel !

 

Mon indépendance me va bien.  J’aime cette vie que je gère tout seul.  J’apprends mon métier et j’apprends la vie.  Je fais mes courses, je cuisine, je range le studio, j’ai quelques aventures coquines.  Je n’ai de compte à rendre à personne, je suis libre et heureux.

 

Adrien-chez-Cantel.jpgPhoto : Sur la scène du cours de Jacques Cantel à Troyes.


J’ai la sensation d’être au bon endroit, d’être dans une bonne école, et même de faire des progrès en théâtre.  Tous les vendredis, je reprends la route de Charleroi au volant de ma nouvelle voiture offerte par mes parents, une Volvo “120” verte.  Elle était si imposante, si lourde que j’avais parfois l’impression d’être au volant d’une Rolls Royce.  Je retrouvais ma famille pour le week-end.  Je pense qu’ils étaient fiers de cet enfant qui avait trouvé enfin sa voie, le théâtre en France !

 

En tant qu’élève de l’école Cantel, j’ai eu l’occasion de travailler avec d’autres jeunes gens qui ont fait de belles carrières, comme Caroline Favier une divine danseuse classique.

 

Caroline-Favier.jpgPhoto : Caroline Favier & moi.

 

Stéphane Hillel qui était déjà très populaire en 1976 car il avait décroché le rôle principal du film « A nous les petites anglaises » aux côtés de Rémi Laurent.  Stéphane qui est aujourd’hui un metteur en scène très prisé et qui dirige le théâtre de Paris.

 

s_rg_fsa_stephillel.jpgPhoto : Stéphane Hillel.

 

Thierry Ragueneau, le « François Marti » de « Plus Belle La Vie », mais qui est aussi un spécialiste du doublage.  Les voix françaises de Simon Baker « Le Mentalist » de TF1 ou Brian Kinney de la série « Queer as Folk », par exemple.

 

Plus-belle-la-vie-le-comedien-Thierry-Ragueneau_exact810x60.jpgPhoto : Thierry Ragueneau.

 

Les professeurs aussi étaient prestigieux, j’ai travaillé avec Robert Manuel, Claude Rich et Eugène Ionesco pour le théâtre, Alain Davesne, Jean Guizerix pour la danse classique, et bien d’autres…

 

En écrivant cela, je me dis que c’est étrange cette façon de revenir sur mon passé et de vous dire : regardez, j’ai travaillé avec des gens qui ont fait de très belles carrières et moi je n’y suis pas arrivé !

Je m’humilie, je m’inflige cette punition, sans doute nécessaire à mon équilibre actuel.  Jusqu’à environs mes 30 ans, j’étais pourtant certain qu’un destin de comédien de théâtre m’attendait.  Mon professeur n’avait-il pas dit à mes parents :

 

            - Adrien, c’est un futur « Robert Hirsch » !

 

Pose-toi les bonnes questions mon garçon, qui s’est trompé ?

 

Mais à propos de questions justement, c’est quoi une belle carrière ?  Est-ce être célèbre et gagner beaucoup d’argent ou tout simplement avoir vécu toute une vie de son art ?

 

Je sais ce que vous pensez :

 

            - Ca, c’est une théorie que l’on tient quand on a échoué, pour se soulager un peu.  Ce n’est pas faux.

 

Force est de constater que je n’ai pas fait « carrière », mais mon seul véritable regret est de n’avoir pas toujours été très appliqué dans mes activités, d’avoir cru en ma bonne étoile plus qu’au travail.  Je n’ai pas été à la hauteur du don que le ciel m’avait donné.

 

Ou alors, mon destin était peut-être ailleurs.  Et si ma réussite se trouvait dans mon épanouissement personnel.  Avoir su redresser le cap d’un bateau à la dérive.  Avoir réussi à « réparer » le petit garçon souillé dès l’âge de 8 ans par un adulte pervers.  Etre devenu celui que j’avais décidé d’être, c’est pas mal non plus.

 

Ma vie valait peut-être plus que quelques applaudissements.

 

Après un cycle scolaire chez Jacques Cantel, en juin 1977, j’obtiens un 1er prix d’art Dramatique avec les félicitations du jury.  Dans ce Jury se trouve un certain Jacques Fontan, lui aussi professeur d’art dramatique mais à Paris, rue Henri Monnier, à Pigalle.  A l’issue de la remise des prix, il me propose de monter à Paris !

Vous vous rendez compte, pour un artiste : PARIS !

Cette fois encore mes parents ne s’y opposent pas et font même le sacrifice de me louer de nouveau un studio, rue Pierre Semard dans le 9 ème arrondissement.  A mon arrivée, je ne possède qu’un matelas pour dormir et une friteuse pour me faire des frites, ça ne s’invente pas.

J’avais des rêves plein la tête, persuadé que je serai à la Comédie Française dans quelques années.

 

A Paris, forcément, je m'encanaille un peu plus.  Je ne suis pas un enfant de choeur.  Un soir, je rencontre un garçon qui travaille comme régisseur aux “Folies Bergère”.  Comme je suis étudiant en art dramatique et que j’ai une formation de danseur, il me propose, pour me faire un peu d’argent, de travailler dans la revue des ”Folies” !

            - Quoi, moi dans une revue !

Vous n’y pensez pas.  Je serai “Au Français” ou rien !  Je suis entier, plein de certitudes, peut-être un peu imbu de ma personne, je sais.  Je décline la proposition.  Si j’avais su !

 

Me suis-je trompé ?

 

Oui, probablement, j’aurais adoré aujourd’hui mentionner les Folies Bergères sur mon CV au lieu de ça pour payer mes cours j’étais caissier au rayon quincaillerie des Galeries Lafayette !
Mes cours de théâtre à Paris son beaucoup plus importants qu’à Troyes.  J’ai l’impression de progresser encore.  Je retrouve Juliette, vous vous souvenez, ma copine danseuse croisée à Aix-en Provence.  C’est certain, elle veut devenir comédienne.

 

Il y a aussi parmi les élèves, Jean-Pierre Rochette, un jeune et joli garçon extrêmement doué mais qui aura bien du mal à s’imposer dans le métier.  Je n’ai jamais compris pourquoi, il respirait le talent.

 

JP-Rochette.jpgPhoto : Jean-Pierre Rochette.

 

Dans notre cours, il y a aussi la jeune et éblouissante Anne Fontaine qui sera bientôt l’Esméralda de Robert Hossein dans sa version de “Notre Dame de Paris” Le nom d’Anne Fontaine vous dit quelque chose…

 

528451-age-20-ans-anne-fontaine.jpgPhoto : La réalisatrice Anne Fontaine.

 

C’est elle qui des années plus tard réalisera les films “Nettoyage à sec”, « Comment j’ai tué mon père », « Coco avant Chanel »  ou encore « Mon Pire Cauchemar » et « Perfect Mothers ».  Chère Anne, elle ne doit certainement pas se souvenir de moi et pourtant nous avons été très très proches…Une explication s’impose.

 

Elle travaillait durant les cours une scène de la pièce d’Audiberti « L’Opéra du monde » dans cet extrait, le personnage se retrouvait seul au monde et avait tellement envie de faire l’amour qu’elle avait choisi pour partenaire un mannequin mâle dans la vitrine d’un magasin.  La scène était chaude…  Jacques Fontan, le professeur,  voulait « décoincer » un peu Anne qui était à l’époque danseuse classique et qui devait interpréter Esméralda sous la direction artistique de Robert Hossein. 

 

images-copie-1.jpgPhoto : Anne Fontaine.

 

Mais quel garçon du cours allait jouer le mannequin ? Anne était si jolie que les gars auraient fait n’importe quoi pour monter sur scène à ses côtés. 
J’ai oublié de vous dire qu’elle y allait franco, la main sur la braguette, des petits coups de langues dans la nuque, sur la bouche… chaud quoi !  Eh bien le garçon que le professeur avait désigné c’était moi !  Anne a eu du mal à me faire de l’effet mais ce n’était pas elle qui était en cause, évidemment.  J’en ris encore quand je la vois à la télévision aujourd’hui.

 

Je reste un an dans ce cours, j’y obtiens également un prix, mais il me faut préparer mon entrée au conservatoire d'art dramatique de Paris.

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