Les coulisses de ma tête - 4

Publié le par Adrien Lacassaigne-Vivier

Je vais vous raconter comment cette idée de me démaquiller en scène sur la chanson de Ginette Reno m’est venue.  Pour cela, il nous faut retourner dans les années « 80 », les flamboyantes années « 80 ».  Nous sommes en Belgique, à Bruxelles.  La troupe d’artistes qui se produisait avec moi dans ces années-là, « Les Hirondelles », rivalisait de popularité avec une autre troupe bruxelloise, « Les Black Follies ».  Cette dernière venait de créer une toute nouvelle revue avec un grand final « blanc » absolument magnifique.  Strass, plumes, paillettes, tout était au rendez-vous, une revue qui avait certainement coûté beaucoup d’argent.

Nous étions mes complices et moi pratiquement des débutants, il nous était impossible de lutter financièrement avec cette création.  Me voilà abattu, me demandant comment nous allions bien pouvoir nous mesurer à nos concurrents.  C’est précisément à ce moment-là que j’ai découvert la chanson de Ginette Reno. 

C’était lors d’un gala d’artistes transformistes amateurs.  Tous les garçons de la capitale belge qui avaient envie de faire du spectacle, mais dont ce n’était pas le métier, se donnaient rendez-vous sur scène une fois par an.  Un truc de fou, le gala du « Claridge ».  Imaginez une salle des fêtes totalement désuète remplie d’extravagants de tous les âges, de toutes les conditions, tous plus déments les uns que les autres.  Une ambiance incroyable de basse-cour en plein carnaval.  Pour ce spectacle, la pression montait déjà quelques mois avant la représentation.  En règle générale toutes ces « stars » se fournissaient chez « Hair Club » la seule boutique à l’époque dédiée entièrement au monde du music-hall.  Il était fréquent d’entendre un acteur de l’événement demander à Magda la patronne du magasin :

            -Dis-moi Magda, « un tel » combien de boas a-t-il commandé ?

Si Magda répondait : -Dix boas.

La starlette ripostait systématiquement : -Eh bien je vais en acheter vingt !

Garçon de café, facteur, employé de banque, ambulancier, ils étaient tous plus « folles » que nous les professionnels !  Certains dépensaient une fortune en costume, maquillage et perruques rien que pour cette soirée.  Le jour « J » ils venaient avec leur « fan club » et ça faisait des tablées saisissantes qui hurlaient à leurs passages.  On buvait de la bière, on mangeait des sandwiches au filet américain, le spectacle pouvait durer six heures !  C’était du délire.

La salle du Claridge

La salle du Claridge

Et c’est à cette occasion que j’ai vu un coiffeur exécuter en play-back la chanson, « J’ai besoin d’un ami » interprétée par une voix stupéfiante qui m’était totalement inconnue. J’ai immédiatement été séduit par cette interprète prodigieuse.  A l’issue de la représentation, j’ai rencontré le jeune homme et je lui ai demandé qui était cette chanteuse ?  Il m’a répondu : - C’est Diana Ross qui chante en français lors d’un gala à Amsterdam !

Mais bien sûr, prend-moi pour un con, pensais-je !  Le garçon n’était pas partageur…

Il en fallait davantage pour me décourager, j’ai très vite trouvé chez un disquaire spécialiste des imports étrangers, le 33 tour de cette chanteuse canadienne, Ginette Reno.

Les coulisses de ma tête - 4

A l’époque trouver une chanson inédite relevait du parcours du combattant, nous n’avions pas internet pour faire le travail.  Quelques jours plus tard j’étais donc en possession du fameux 33T comprenant dix chansons : Toi le poète, Berce-moi, J’ai besoin d’un ami, Quand nos corps se touchent, Oublie-moi, Tu es là, Je suis la femme, Quelle est la façon, Ça va mieux et enfin, Je ne suis qu’une chanson. Ce dernier titre m’a bouleversé, j’ai dû l’écouter vingt fois de suite.  Les larmes coulaient sur mes joues sans que je puisse me contrôler, comme si la chanson m’était destinée, comme un coup de foudre, comme une évidence. C’est à ce moment-là précisément, au milieu de mon salon de l’appartement que j’habitais à l’époque boulevard de la Cambre que l’idée m’est venue. J’ai vu ce que pourrait donner cette chanson si elle était interprétée à la fin du spectacle.  Je me suis vu me démaquiller et me changer en tenue de ville sur scène, devant le publique.  A la fin du morceau, comme il y a une grande reprise musicale, tous les artistes me rejoindraient, tous démaquillés. 

Ne pouvant rivaliser d’éclats et d’artifices avec « Les Black Follies », nos rivaux, je vais jouer exactement la carte inverse, un coup de poker en somme.  Voilà ce n’est pas plus compliqué que cela, ce numéro est probablement né pour palier à un manque de moyens, il n’y a pas vraiment de trait de génie là-dedans, j’ai peut-être juste eu la bonne idée au bon moment.

Le succès a été au rendez-vous, au-delà de mes espoirs je dois bien l’avouer.  Tous les soirs le public se levait pour nous applaudir pendant de longues minutes, et ça a duré des années.  A la création j’avais proposé à mes partenaires de terminer en jeans et tee-shirt, par la suite nous avons opté pour un peignoir. J’en ai eu de toutes les couleurs.

Les coulisses de ma tête - 4

C’était en 1980, alors vous comprendrez qu’aujourd’hui quand je vois des artistes faire exactement la même chose, les mêmes gestes en revendiquant l’idée, je souris encore discrètement. 

Il y a dans l’univers des spectacles transformistes professionnels des tas de numéros qui se ressemblent, des dizaines de « Sylvie Vartan », « Mylène Farmer », « Lady Gaga », mais tous les artistes qui interprètent ces personnages, en général, apportent une touche personnelle à leur interprétation et c’est parfait.

Des milliers de comédiens ont interprété du Molière, mais comme le disait parait-il Sacha Guitry :

            -Le texte est de Molière, les silences sont de moi !

Je peux affirmer n’avoir jamais copié un autre artiste, je pense même n’en avoir jamais eu l’idée.  Combien se sont ridiculisés en voulant plagier par exemple, Duduche de chez Michou et sa prodigieuse « Folle de Chaillot » ?

Un soir, lorsque j’étais en tournée, à l’issue d’une représentation des « Hirondelles » un jeune homme, qui avait manifestement envie d’être un artiste, est venu me voir pour me dire qu’il avait adoré notre final « démaquillé ».  L’effronté a ensuite ajouté qu’il faisait lui aussi du spectacle et qu’il allait faire la même chose !  Voyant que je changeais de tête, il a tenu à me rassurer :

            -Mais tu sais, je vais changer la couleur du peignoir à la fin, comme ça on ne pourra pas dire que j’ai copié ! Dans le métier, ce jeune homme qui n’en était pas à son coup d’essai, a hérité par la suite du surnom de « La photocopieuse », épatant, non ?  Ceci-dit, aujourd’hui en me remémorant cette scène je me dis que je me suis tourmenté pour pas grand-chose. Il ne m’avait quand même pas volé le brevet du vaccin contre la Covid 19 ! Ce jeune garçon dépourvu de créativité n’était probablement pas fait pour être un artiste, il s’est peut-être épanoui dans un autre domaine, je l’espère.  Il n’en reste pas moins vrai que je continue de penser que les vrais artistes n’envisagent jamais de copier, parfois ils adaptent, revisitent, mais ne copie pas.
Je me souviens par exemple du moment où Richard Flèche, une des étoiles de chez Michou dans les années 70, m’a téléphoné un soir pour me demander si ça ne me dérangeait pas qu’il fasse « Je ne suis qu’une chanson » !

Ce garçon avait un succès considérable avec son interprétation de la chanson de Charles Aznavour, « Comme ils disent » mais il avait je crois envie d’un peu de changement.

Comment refuser à « La Flèche » qui était en plus mon idole ?  Et puis refuser quoi ?  Cette chanson n’est pas à moi.  Cet artiste avait eu la courtoisie de m’en parler avant d’interpréter le même numéro que moi.  Basta, rien à dire, c’est la classe !  Venant de lui j’étais même honoré.  Qui plus est, il a exécuté ce numéro à sa façon, brillamment évidemment.

Richard Flèche

Richard Flèche

Ou encore la délicatesse de Jean-Louis, cet artiste marseillais remarquable qui interprète sur scène le personnage de « Zize ».  Je suis allé un soir l’applaudir au théâtre, à Paris.  Quelle belle performance et quelle surprise de le voir lui aussi se démaquiller à la fin de son One Man Show !  Cela m’a rappelé des bons souvenirs… Je ne le connaissais pas mais à l’issue de la représentation, je l’ai vu dans le hall du théâtre discuter avec des amis.  J’ai eu envie d’aller le saluer et lui dire combien ce que je venais de voir m’avait ému, troublé et plu évidemment.  Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’il savait très bien qui j’étais. Il m’a confié qu’il était venu assister à mon spectacle quand il était très jeune et que ce sont justement des numéros comme « Je ne suis qu’une chanson » interprété par moi, qui lui avait donné envie de monter sur scène.  Eh bien tant mieux, il a tant de succès aujourd’hui.

Zize

Zize

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