Les coulisses de ma tête - 3

Publié le par Adrien Lacassaigne-Vivier

Je vais commencer par vous expliquer pourquoi j’ai débuté ce récit par ce texte, « Regardez-moi ».  C’est le titre d’une chanson qui clôturait le spectacle auquel je participais lors de mes dernières apparitions professionnelles sur scène, elle est signé Dominique Philippeau.  Je considère cette création de Dominique comme un véritable cadeau de fin de carrière. Vous devez savoir que depuis 1980, à chaque fin de mes spectacles je me démaquillais sur scène et je quittais mon habit de lumière, devant le public.  Je ne sais combien de centaines de fois j’ai exécuté systématiquement cette pirouette. C’était comme un cruel retour à la réalité que j’imposai au public. 

Pendant trente ans, j’ai utilisé pour ce numéro la chanson interprétée par Ginette Reno : « Je ne suis qu’une chanson ».  Un texte et une mélodie magnifique servie par une interprétation magistrale.  Pour ceux qui ne connaissent pas, prenez immédiatement la direction de Deezer ou YouTube ! Cette chanson de Ginette Reno composée par Diane Juster, il faut quand-même le dire, m’a collé à la peau pendant toute ma carrière.  Pendant plus de trente ans elle a été ma signature, mais aussi magnifique soit-elle, mes dernières années de spectacle, je ne pouvais plus l’entendre.  Je ne supportais plus d’interpréter ce numéro !

 

 

Les coulisses de ma tête - 3

J’ai souvent essayé d’éviter ce final mais on me le réclamait, voire me l'imposait, toujours et toujours.  Chaque année nouvelle je disais à mes collaborateurs :

- Bon cette fois je ne fais plus « Je ne suis qu’une chanson » !  Mais toujours je faisais marche arrière, un peu lâchement.

Je me souviens que même des grands professionnels du spectacle comme Frédéric Richer, le patron de « la Garçonnière » de Genève ou même Jacky Alibert, le patron du célèbre « Flamenco » au Lavandou n’échappaient pas à la règle. Ces deux pontes du spectacle transformiste imposaient pourtant à tous les artistes qu’ils changent de numéro toutes les semaines ! Eh bien pas « Je ne suis qu’une chanson » ! Je devais exécuter ce numéro tout le temps où je me trouvais dans leurs établissements.

Je pensais pourtant avoir des arguments pour convaincre autour de moi. Je disais que la chanson avait vieilli (même si je ne le pensais pas).  Un peu diva capricieuse je disais aussi que je n’arrivais plus à être sincère tous les soirs ! Tu parles c’était des conneries. Je prétextais aussi souvent qu’aujourd’hui tout le monde faisait ce numéro de « Chez Michou » aux plus petites fêtes de village… ce n’est même plus original, mais rien n’y faisait.  Laurent Boiset, mon dernier collaborateur me disait « oui mais ça plait au public, les gens viennent et s’attendent à voir ce numéro, si tu ne le fais pas ils sont déçus ! » alors je cédais et je terminais toujours les spectacles par ce numéro. 

Les coulisses de ma tête - 3

Et c’est en 2011 que le compositeur Vendômois, Dominique Philippeau m’a proposé « Regardez-moi » pour remplacer « Je ne suis qu’une chanson ».  Je m’étais ouvert à lui autour d’un verre de champagne, un soir après le spectacle. J’adore ton numéro « Je ne suis qu’une chanson » m’avait-il dit.  Je lui ai répondu : oh non, pas toi… si tu savais comme je n’en peux plus de cette chanson !  Il m’a regardé très étonné et me dit, mais tu voudrais faire quoi pour la remplacer ? Je lui ai répondu, je ne sais pas, mais probablement quelque chose de plus personnel. Il me dit : Qu’est-ce que tu voudrais dire ? Quelles sont tes mots à toi ? J’ai griffonné quelques idées, quelques phrases.

Trois semaines plus tard, Dominique est venu un après-midi chez moi avec la maquette de sa composition.  J’ai inséré le CD dans le lecteur du salon et après 30 secondes d’audition, je savais qu’il venait de m’offrir une perle. Dominique avait écrit « Regardez-moi » en s’inspirant de ce que j’avais écrit mais surtout de ce qu’il avait vu et ressenti en m’observant sur scène.  Une création parfaite et sur mesure, comme par exemple cette phrase « A force de n’être qu’une chanson, j’en avais perdu la raison ! »Quel merveilleux cadeau !  J’avais décidé qu’après cette année 2011 je raccrocherai définitivement les talons aiguilles, je ne pouvais trouver plus belle sortie.  Merci à toi Dominique pour ton talent et ta sensibilité, merci à Nathalie Lacour pour son interprétation éclatante et merci à Laurent Boiset le réalisateur du projet pour avoir rendu tout cela possible.

 

Les coulisses de ma tête - 3

Je n’ai évidemment nullement la prétention d’avoir inventé cette fantaisie de fin de show.  Se démaquiller devant les spectateurs d’autres artistes l’avaient certainement déjà fait avant moi, mais pas sur cette chanson de Ginette Reno.  Bien des professionnels de mon époque vous le confirmeront je crois, c’est une création personnelle.  Aujourd’hui encore beaucoup d’artistes exécutent ce numéro « Je ne suis qu’une chanson » en revendiquant l’originalité de leur prestation. Lorsque j’étais jeune et professionnel et qu’un autre copiait mon numéro, j’étais fou de rage.  J’étais blessé et j’avais toujours envie de rétablir « ma » vérité, parfois même violemment.  Aujourd’hui, cela m’amuse et si autrefois j’étais furieux, maintenant je suis plutôt fier de cela.  Certains artistes sont entrés en relation avec moi après avoir entendu « Regardez-moi », ils veulent savoir comment se procurer la chanson. J’ai toujours répondu en leur envoyant le fichier MP3 en pièce jointe. La musique est faite pour être partagée, j’ai mis longtemps avant de le comprendre.

Et c’est ici que je me pose pour la première fois une des deux questions récurrentes de ce récit : « Est-ce que c’est grave ? »  Est-ce que c'est grave que beaucoup d'artistes encore aujourd'hui exécutent ce numéro en revendiquant l'originalité de leur prestation ? La réponse est évidemment, non. Je me dis, comment ai-je pu par le passé m’encombrer de sentiments négatifs aussi caricaturaux ?  Ce qui m’enrageait c’était qu’une personne utilise les idées d’une autre.  J’ai si souvent croisé des garçons qui n’avaient aucun sens de la création et qui se contentaient de copier ce que d’autres créaient.  Cela me mettait en colère et cela m'a valu bien des prises de bec et une réputation sulfurique.

Bien entendu « l’imitation » est à la base de ce métier de transformiste, soyons clair.  Lorsqu’un jeune homme imite une actrice ou une chanteuse cela ne veut pas dire qu’il n’est pas un créateur.  De mon temps (oh mon dieu j’ai dit ça !) des Bob Lockwood en Allemagne, les Duduche, Hortensia, Richard Flèche de chez Michou, Craig Russell ou même un Alain du « Coucou bar » à Bruxelles, étaient des experts.  Il en est de même pour la génération d’aujourd’hui avec des artistes comme Aharôn Van Eylen de Chez Michou, Loona Joans ou Zize de Marseille pour ne citer qu’eux.  Ces garçons sont passés maîtres dans l’art du transformisme, je les considère comme des merveilleux créateurs évidemment.

« La création », voilà, c’est probablement cela, qui fait la différence entre un artiste et un garçon qui se déguise en fille pour remuer les lèvres sur une chanson à la mode.  Alors, me suis-je trompé en ayant eu si peu de considération pour les artistes de « contrefaçons » ?  Non, sur ce point, je n’ai aucun regret.

J’aime cette pensée de Monsieur Sergio le plus légendaire des « Monsieur Loyal » :

-Artiste :

Quelqu'un qui entre en scène, ou en piste, et avant qu'il ne fasse ou dise quelque chose... il se passe quelque chose... !

Ça c’est dit !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article