Le garçon en talons hauts - 36

Publié le par Adrien Lacassaigne

Nous pourrions nous poser la question suivante : pourquoi suis-je resté si longtemps transformiste alors que manifestement cette condition ne me semblait pas satisfaisante ? La réponse est évidemment liée à la vie facile que je menais. Au delà d’une fainéantise flagrante, il ne faut pas oublier de parler d’argent. Je gagnais vraiment très bien ma vie. Cela me permettait, entre autre de visiter de très beaux hôtels et de dîner dans de très grands restaurants. J’affectionnais particulièrement l’atmosphère secrète des endroits d’exception comme le “Byblos” ou le “Bateau Ivre”, deux palaces de Courchevel. Je dansais dans les boîtes branchées de St Tropez ou de Megève…Notre statut d’oiseau de nuit extravagant nous ouvrait grand les portes de ces lieux privilégiés. Je vivais grand train, bien au dessus de mes moyens. Je ne m’habillais qu’avec des vêtements de marques. A Courchevel, je m’étais par exemple offert un blouson en cuir DIOR, doublé d’astrakan. Stéphanie de Monaco avait le même. Il était noir avec « JULES » écrit en cuir rouge dans le dos.

Le garçon en talons hauts - 36

Cela ne me posait aucun problème de dépenser 5000€ pour un blouson. Je vivais très souvent entouré de gens très riches, cela a dû certainement altérer mon sens des valeurs.

La façon dont nous étions rémunérés ne m’incitait pas à faire des économies. J’étais payé tous les soirs en espèces. Je ne me souciais guerre du lendemain. Je vais bien m’amuser lorsque sonnera l’heure de mon bilan de retraite ! Les cachets étaient très variables. Les transformistes professionnels de ces années 80/90 gagnaient, il me semble entre 90€ et 150€ par soir si l’établissement leur proposait de travailler minimum 5 jours par semaine. Pour un gala exceptionnel mon cachet pouvait avoisiner les 300€.
Moi qui n’avais jamais un jour de congé, faites le calcul, je gagnais pratiquement 4000€ par mois, non déclarés donc sans impôts. Tout cela pour remuer les lèvres sur une chanson en play-back, chaussé de mes hauts talons ! Je me souviens un soir avoir discuté avec un tout jeune médecin. La conversation s’était orientée vers nos salaires, j’avais été troublé d’apprendre que je gagnais plus que lui qui avait fait une dizaine d’années d’études.

Aujourd’hui, il n’y a plus beaucoup d’endroits où les transformistes peuvent travailler tous les soirs. Il me semble aussi que les cachets ont considérablement baissé.

Pourquoi les salaires ont-ils baissé ? Ce n’est pas à cause de « La Crise », j’ai cette explication, qui vaut ce qu’elle vaut…A un moment donné, les patrons d’établissements qui proposaient des spectacles transformistes ont voulu réduire leurs frais. Et plutôt que d’engager des professionnels, ils ont choisi des garçons de leur région qui s’habillaient en filles et faisaient n’importe quoi pour trois francs six sous. Le public ne s’y est pas trompé. En quelques années, les spectacles de transformistes sont souvent devenus vulgaires et ringards !

Depuis mes débuts, vous le savez maintenant j’ai toujours été très attentif à mes cachets. J’ai toujours systématiquement refusé toutes les propositions qui ne me semblaient pas correctes. Dieu merci ! je n’ai jamais manqué de contrats. Je n’avais en revanche pas un centime d’économie.
Alors est-ce grave ? Me suis-je trompé ?

J’ai envie de vous répondre oui et non.

Est-ce grave d’avoir profité des divines soirées russes de « La Bergerie » où la vodka coulait à flot ? Est-ce grave d’avoir succomber à la cuisine de Laurent Tarridec, Guy Gedda et Max Dandine ? Non évidemment non. J’aurais été bien bête de ne pas en profiter.

Est-ce grave d’avoir vécu comme une vraie cigale de Provence ? Me suis-je trompé ?

Je devrais répondre oui. J’aurais pu mettre de l’argent de côté, me cultiver, m’instruire, oui en effet.

Et pourtant j’ai envie de répondre non. J’ai vécu des choses étranges que l’on n’apprend pas dans les livres. Grace à cela je sais aujourd’hui où est ma place. Je sais précisément ce qui me rend heureux. Toutes ces expériences de la vie m’ont tellement appris sur moi et mes semblables. J’aime les jolies choses certes, mais du « bling bling », je n’en veux pas. Je suis un homme très ordinaire qui fait ses confitures, cultive ses tomates et sort sa carte de fidélité à la caisse de chez Super U !

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