Le garçon en talons hauts - 35

Publié le par Adrien Lacassaigne

Me revoici à Courchevel, une station que je connais bien et que j’affectionne particulièrement. Cinq autres artistes m’accompagnent. C’est presque des vacances car la saison d’hiver est beaucoup moins dense en créations artistiques. Nous montons à la neige avec les numéros que nous avons créés l’été au Lavandou. La clientèle était totalement différente. Je vais vivre les quatre mois qui vont suivre comme une douce convalescence, sans que personne ne sache ce qu’il venait de se passer à l’hôpital d’Hyères. J’ai traversé une nouvelle période d’insouciance frivole. Les bonnes résolutions que j’avais prises de me cultiver un peu sont tombées à l’eau. Je me grise de nouveau !

L’ambiance à Courchevel est aussi chaleureuse qu’au Lavandou, nous vivions un peu comme une grande famille. Je me produis de nouveau au « Saint Nicolas », c’est le seul établissement dans le genre de la station. La direction sera assurée cette année par Joseph Gueenen, un vrai personnage de la nuit.

Agath, Lisa, Gungala, Joseph et moi.

Agath, Lisa, Gungala, Joseph et moi.

Il est Hollandais, beau gosse et sagittaire comme moi. Même si nos caractères nous opposent parfois je l’apprécie bien, nous allons faire du bon travail. Il fait partie de ces patrons qui aiment les artistes transformistes, s’essayant même parfois à faire le show lui-même.

Joseph & moi.

Joseph & moi.

Nous sommes logés dans un appartement à l’entrée du bourg, c’était l’auberge Espagnole. Je pourrais vous parler de nos spectacles, mais franchement il n’y a rien de bien extraordinaire à raconter. Pour nous c’était la routine. Levés vers 13h où 14h, ski, restaurants et vers minuit nous arrivions dans la loge pour nous maquiller. Nous présentions notre show pendant une heure trente et c’est après que les choses sérieuses commençaient ! Les aventures extra-spectacle étaient encore plus nombreuses et insolites l’hiver que l’été.
La station de Courchevel est petite et isolée. C’est un village, tout se sait, nous sommes connus partout, ça nous valait des péripéties peu communes. Et me voilà reparti avec mes histoires coquines. J’avais décidé, je sais de ne vous parler que de spectacle et non de mes frasques amoureuses, mais c’est aussi ça le job de transformiste, tu vis parfois des trucs de dingue ! Et puis l’hiver, à la neige, à 1850 mètres d’altitude, il n’y a pas grand-chose à faire. Je ne suis pas un bon skieur…

Pierre a pourtant tout essayé pour me faire faire des progrès, mais nous étions plus souvent à "La Bergerie" que sur les pistes !Pierre a pourtant tout essayé pour me faire faire des progrès, mais nous étions plus souvent à "La Bergerie" que sur les pistes !
Pierre a pourtant tout essayé pour me faire faire des progrès, mais nous étions plus souvent à "La Bergerie" que sur les pistes !

Pierre a pourtant tout essayé pour me faire faire des progrès, mais nous étions plus souvent à "La Bergerie" que sur les pistes !

Ce jeune parisien par exemple était très riche, propriétaire d’une grosse boîte de nuit. Ce garçon donc était en vacances avec sa petite amie et sa mère. Le soir, les dames fatiguées par leur journée de ski restaient à l’hôtel pendant que lui faisait la fête avec un copain. Quand il arrivait au “St Nicolas” il commandait tous les soirs plusieurs bouteilles d’alcool, à la grande joie bien entendu de Joseph le directeur. Ce client fantasmait sur moi quand j’imitais Mylène Farmer. Oui, en 1990 j’imitais encore Mylène Farmer !

Le garçon en talons hauts - 35
Le garçon en talons hauts - 35

Cela me valait d’avoir tous les soirs mon couvert à ses côtés au restaurant de nuit, sous la boîte. Il y avait quand même une condition, il fallait que je sois en « Mylène Farmer » ! Heureusement le roux me va bien !

Lorsque le jeune homme en question avait un peu bu, il me serrait contre lui, et se permettait même une proximité plus qu’ambigüe. Cette dernière ne me dérangeait absolument pas, au contraire… Il était le genre d’homme qui plait beaucoup aux femmes. Beau gosse, grand, baraqué, champion de France de boxe française, pas « une soyeuse » quoi!
Remarquant notre manège, une fille d’une autre table, jalouse peut-être, dit assez fort à son copain:

- Tu vois bien qu’il est pédé, il est avec un travelo !

Qu’est-ce qu’elle n’avait pas dit! L’alcool aidant la réflexion fut suivie d’une bagarre générale digne des plus grands westerns américains.

-Quoi, répète ce que tu as dis connasse…

-Je t’emmerde « PD », va te faire sucer par ton travelo…

En boîte à Courchevel, en maillot! L'extravagance, j'ai donné !

En boîte à Courchevel, en maillot! L'extravagance, j'ai donné !

Je vous passe les détails et autres expressions fleuries. Les petits amis des filles s’en sont mêlés, d’autres clients se sont levés, bref ce fut un carnage ! La direction, les serveurs et le videur sont évidemment intervenus pour calmer tout ce petit monde. Ils m’ont formellement ordonné de dégager au plus vite puisque j’étais l’objet du conflit. Je me suis donc réfugié avec mon boxeur dans ma loge. Il saignait du nez, je l’ai soigné comme je pouvais avec mes cotons de maquillage. Un instant, j’ai cru être la môme Piaf avec son Cerdan.

L’autre rencontre troublante était photographe. Le jeune homme passait tous les soirs faire des photos souvenirs des clients de la boite. Cela se fait souvent en station. Il était très joli garçon avec un charme redoutable. Il avait une petite amie, une très grande fille, très belle dont le prénom m’échappe bien entendu.

Au départ nos rapports étaient cordiaux, sans plus. Il passait souvent nous faire un petit coucou dans les loges avant de tirer le portrait des touristes en goguette. De temps en temps, il faisait quelques photos du spectacle et nous les offrait volontiers. Un type très sympa. Un soir il est venu me rejoindre alors que j’étais au bar.

-Puis-je t’offrir un verre ?

Je ne dis jamais non !

Au bar du St Nicolas.

Au bar du St Nicolas.

Et là, il me dit qu’il aime beaucoup mon travail, que j’étais formidable… et patati et patata

Je connais le refrain par cœur, ceci dit, je suis plutôt flatté. Je prie quand même intérieurement pour qu’il ne me demande pas : « Cela fait combien de temps que tu fais du spectacle ? Comment as-tu débuté ? Etc. »…Toujours les mêmes questions auxquelles je n’ai plus envie de répondre. Au lieu de cela il me dit :

-Je fête mon anniversaire la semaine prochaine, tu accepterais une invitation ?

Je suis étonné, je me méfie. Il fait peut-être partie de ces gens qui t’invitent juste pour faire bien dans le décor. Mais il est tellement craquant que je dis oui. De toute manière pensais-je dans deux jours il aura oublié sa proposition!

Nous nous sommes revus presque tous les soirs de la semaine, il me faisait juste un petit signe de la main en croisant mon regard ! C’est bon pensais-je l’anniversaire est oublié !

Le vendredi suivant, il est 20h, je suis seul dans ma chambre on frappe à la porte. Je vais ouvrir, c’est lui.

-Bonsoir, je viens te chercher…tu te souviens…ma soirée d’anniversaire !

-Oh, oui bien sur, euh…écoute je ne suis pas certain que cela soit une bonne idée, je n’ai pas très envie de sortir.

-Mais si tu ne viens pas, la fête est foutue !

-Tu exagère un peu là, non ?

-Je me faisais une joie de passer ma soirée d’anniversaire en ta compagnie.

J’étais réellement ennuyé.

-Ecoute, je ne suis même pas douché ! Je pensais que tu avais dis cela comme ça…Je ne vais pas venir, va retrouver tes amis ils doivent s’impatienter !

-Il n’y a pas d’amis.

-Comment cela ?

-J’ai réservé une table juste pour toi et moi.

-Ah bon ?! Et ta copine ?

-Nous nous sommes un peu disputés, elle est partie quelques jours à Genève. S’il te plait, viens avec moi.

Dans ces conditions vous comprendrez que je n’avais pas le choix.

-Bon, OK. Je passe sous la douche et j’arrive.

-Rejoins-moi à « La Pomme de Pin », je commande l’apéritif.

J’étais complètement bouleversé par la situation. Je vais dîner en tête à tête avec ce garçon magnifique dans un superbe restaurant. Quelle aventure.

La soirée fut véritablement délicieuse. Ce garçon avait un charisme fou, un savoir-vivre et une élégance rare. Sa conversation était agréable, brillante, séduisante. Hélas, telle la « Cendrillon » moyenne, à minuit il a fallu que je le quitte pour rejoindre ma loge et me transformer en créature pour le spectacle.

-Merci pour cette soirée, j’ai passé un moment formidable.

Me dit-il !

Je n’en revenais pas, j’étais vraiment très heureux de la soirée que je venais de passer. Il n’y avait aucune ambiguïté dans le comportement du jeune homme. Pas une allusion, pas un geste déplacé. Juste un jeune hétéro bien dans sa tête qui avait eu envie de partager cette soirée avec moi.

Vers 3h du matin, à la fin de mon spectacle, je l’ai retrouvé au bar, il était entouré de quelques amis qui lui faisaient la fête. Quand il m’a aperçu, il a levé son verre dans ma direction en me faisant discrètement un petit clin d’œil.

Comme tous les soirs j’ai passé une partie de la nuit à discuter de table en table avec des clients si fiers de s’afficher un instant à mes côtés.

Vers 5h du matin, je m’apprêtais à rentrer lorsque le beau photographe s’est approché.

-Tu pourrais me raccompagner chez moi ?

-Oui bien entendu, allons-y.

Je n’ai rien d’autre à faire, c’est sur ma route. Arrivé chez lui il me propose de monter prendre un dernier verre, classique. Je trouve cela normal et sympa.

Arrivé dans son studio il ouvre une bouteille de champagne et verse deux coupes. Ensuite, il s’éclipse

-Tu m’excuse un instant…

Il a pris la direction de la salle de bain ! Après un moment il me rejoint. Il s’est déshabillé, il semble avoir pris une douche. Il a juste une serviette blanche autour de la taille. Oh mon dieu quel spectacle pensais-je. Il était absolument parfait. S’en suit un vaudeville que même les scénaristes de « Plus Belle La Vie » n’auraient pas osé imaginer.

Il s’allonge sur le lit et m’invite à l’y rejoindre.

-Viens, à quoi allons-nous porter un toast ?

Je m’approche avec ma coupe telle l’ingénue moyenne qui n’a pas tout compris. Je n’ai pas le temps de répondre, il m’enlève mon verre. Il m’attrape par la main et m’attire vers lui. Me regarde droit dans les yeux et sans rien dire pose ses lèvres sur les miennes. S’en suit un baiser ardent que je ne suis pas prêt d’oublier! Je ne comprends plus rien, je n’avais rien vu venir. Pendant plusieurs années nous nous sommes régulièrement revus, à Courchevel, au Lavandou, loin d'ici.

Le garçon en talons hauts - 35
Le garçon en talons hauts - 35

Il m’appelait et me disait, tu es libre, on dîne ensemble ce soir ? Je n’ai jamais refusé. Nous aimions faire des très bons restaurants, et toujours le repas se terminait par un baiser tendre et fougueux. Entre temps, il retrouvait ses nombreuses conquêtes féminines. Il me gardait je pense une petite place dans sa vie et cela me suffisait. Ah, mes hétéros ! J’ai toujours su que je n’avais rien à attendre de ces aventures masculines qui avaient un petit faible pour moi de temps en temps. Cela m’est arrivé si souvent, je repense à eux en souriant, je pourrais écrire un livre entier sur le sujet « Les hétéros avec qui j’ai couché ! » Aujourd’hui, souvent ils m’évitent, évidemment. Nous avons vieilli, nos folles soirées se sont évaporées et ont laissé place à des vies souvent très ordinaires. Ils sont papa, parfois même grand-père. Même sur Facebook, ils sont frileux à mon égard. Vous imaginez leurs épouses tombant sur mon profil.

-Qui est ce monsieur, tu ne m’en as jamais parlé ?

Et eux de répondre :

-Ah lui, c’est Adrien un type avec qui j’ai couché de temps en temps quand j’étais jeune !

C’est aussi cela le métier de transformiste, affronter l’ambigüité des regards et des sentiments au quotidien.

Je crois qu’un homme qui vous aime lorsque vous êtes déguisé en femme ne sera pas forcément le compagnon idéal. Et celui qui vous aime en garçon ne verra pas toujours d’un bon œil que vous vous chaussiez vos talons hauts le soir pour travailler. Il va craindre pour sa réputation, sa virilité. Il y a aussi ceux qui sortent avec vous et qui rêvent secrètement d’être à votre place. Petit à petit ils se transforment, c’est étrange. Ce n’est vraiment pas évident de vivre une relation équilibrée dans cette situation. Mes anciens collègues vous le confirmeront je crois.

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