Le garçon en talons hauts - 34

Publié le par Adrien Lacassaigne

Au début des années « 90 », je suis donc installé confortablement à Bormes-les-Mimosas. Au Flamenco, où je travaille, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Je me laisse porter par le flux de la vie avec toutefois, il faut bien le dire, un goût d’insatisfaction. J’ai de temps à autres des flashs de lucidité où là, j’ai comme la sensation de me noyer petit à petit. A l’issue d’une soirée trop arrosée à Saint-Tropez, je vais prendre une décision.

Final Flamenco - 1989

Final Flamenco - 1989

Nous sommes fin octobre, je suis en virée avec des amis, nous faisons la fête au « Papagayo ». A un moment très avancé de la nuit, je vais être submergé par une singulière émotion. J’en ai marre de danser, marre de boire, marre de tout. Je me dirige vers la sortie pour prendre un peu l’air. J’ai envie de marcher. Vers la droite, c’est le quai Gabriel Péri, il y a des fêtards en goguette devant chez Sénéquier, je vais prendre à gauche. Je me dirige vers les parkings qui sont à l’entrée de la commune. L’endroit est désert à cette heure et surtout en cette période de l’année. J’avance sans but, je m’éloigne de la fête. Je me retourne un instant, personne ne me suit. Mes amis ne se sont pas aperçus de ma disparition. La route est libre. Inconscient des 35 Km qui me séparent de chez moi, je rentre à pied à Bormes-les-Mimosas. Me voilà sur la route de Cogolin, les jambes comme téléguidée et la tête en vrac. Je suis perdu dans un tourbillon de pensées négatives, une sinistre randonnée.

Le garçon en talons hauts - 34

Je ne sais pas quelle heure il est quand j’ouvre les yeux. Je ne reconnais rien autour de moi. Je suis complètement dans les vapes, j’ai à peine la force de me poser la question, où suis-je ? La réponse ne va pas tarder. Une infirmière entre dans la chambre et me dit sans ménagement :

-Ah, vous êtes réveillé !
Je suis sans voix, qui est-elle et qu’est-ce que je fais ici ? C’est le trou noir total. L’infirmière me demande :

-Comment allez-vous ?

Je lui réponds difficilement :

-J’ai mal à la gorge et là…

Je lui montre ma poitrine.

-C’est normal, c’est le lavage d’estomac.

Elle me regarde avec un petit sourire et me lance avec malice :

-Vous faites moins « le malin » que lorsque vous êtes sur scène hein ! Reposez, vous.

L’infirmière sort de ma chambre, je cherche à me souvenir mais rien ne vient. Un lavage d’estomac pour quelques whiskys de trop, je me dis qu’ils y vont fort ! Après m’être endormi de nouveau quelques heures, je retrouve l’infirmière à mes côtés. Elle me regarde avec compassion et me dit :

-Ce n’est pas bien de faire cela vous savez, vous nous avez fait peur.

-Je suis désolé, je ne me souviens pas. Où suis-je ? Que s’est-il passé ?

- Vous êtes à l’hôpital d’Hyères. Vous avez fait une bêtise. Les pompiers vous ont trouvé chez vous dans un coma très avancé.

"Désanchantée", au Flamenco !

"Désanchantée", au Flamenco !

Je suis totalement bouleversé par ce qu’elle me dit, je ne trouve pas les mots.

-Il ne faudra pas recommencer, j’aime bien venir vous voir au Flamenco !

Me lance la dame en blanc. Je lui réponds :

-Je sais, j’ai beaucoup trop bu…

-Vous avez surtout absorbé une dose déraisonnable et dangereuse de benzodiazépines!

Merde alors ! Emporté par le tourbillon de la déprime, pour la seconde fois, j’avais essayé d’en finir. J’avais vidé mon tube de Rohypnol !

Petit à petit les images reviennent, Saint-Tropez, la route…Et puis plus rien, le désert.

Que s’est-il passé entre ma sortie de la discothèque Tropézienne et cette chambre de l’hôpital d’Hyères ? Il faudra écouter les uns et les autres pour essayer de reconstruire le puzzle de la soirée. Mes amis me diront qu’ils ne m’ont pas vu partir. Un autre me dira qu’il m’a trouvé sur la route. J’errais comme une âme en peine. Avec sa voiture, il m’aurait déposé chez moi. Un ami me dira que je lui ai téléphoné dans la nuit, mes propos étaient incohérents, inquiet, il a prévenu une amie. Elle, elle a alerté les pompiers. Cela s’est probablement passé de cette façon. Dans tous les cas, je suis vivant, dans un état pitoyable, mais vivant. Le contraste est saisissant entre l’artiste arrogant qui brille tous les soirs sur scène et ce pauvre type si seul, si lâche et si fatigué. Où sont passés mes rêves de Comédie Française ?

Le garçon en talons hauts - 34

Il va falloir sortir de l’hôpital très vite. La « TS » d’un travelo alcoolique n’intéresse pas grand monde. Je ne verrai ni médecin, ni psychologue. On me fait comprendre que l’on a besoin du lit pour un vrai malade !

Je n’ai pas voulu prévenir ma famille en Belgique et encore moins mes collègues artistes. Dans mon esprit l’incident est clos.

J’ai eu de la chance. Des gens que je ne connaissais pas il y a un an, se sont occupés de moi comme si j’étais un membre de leur famille. Chantal et Jean-Paul, pour ne citer qu’eux, ont tout fait pour me redonné goût à la vie. Ils ont joué les psys à leurs façons. Quoi de mieux pour remettre un vieux cabot comme moi sur les railles que de lui dire sans cesse qu’il est un artiste extraordinaire ? Je n’avais pas d’autre alternative que de les croire !

Je n’ai pas pris au sérieux cet épisode dramatique, j’ai mis cela sur le dos de l’alcool. J’ai très vite oublié cet incident pour me remettre au travail.

De toutes manières, il fallait que je me prépare pour la saison d’hiver.

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el chulo 12/06/2015 23:51

Profondément touché par ton émotion ... tu as su mettre des mots sur des maux que j ai connu !!! tu es certainement doté d'une belle âme .... en espérant te lire ... besos

Adrien Lacassaigne 14/06/2015 08:23

Merci de votre témoignage.