Le garçon en talons hauts - 33

Publié le par Adrien Lacassaigne

Evidemment en me souvenant de cet épisode et en le couchant sur le papier vingt cinq ans plus tard, l’incident me semble terrible. Mais à l’époque je ne me rendais absolument pas compte, j’étais comme anesthésié par la vie que je menais. J’étais incapable d’éprouver un sentiment amoureux réel. A l’exception de l’euphorie hystérique que je perpétrais le soir sur scène, dans la vie je n’éprouvais ni grande joie ni immense peine.

Par la suite, un autre petit jeune homme m’a fait un brin de cour. Il était serveur saisonnier à l’hôtel de « La Calanque » au Lavandou. Vous noterez que j’ai beaucoup donné de ma personne pour détendre le personnel hôtelier après leurs longues journées de travail !

Quand je dis qu’il me faisait un brin de cour, il serait plus juste de dire qu’il se cherchait !

Stéphane venait d’avoir 18 ans…

Si j’en parle c’est pour vous raconter cette indiscrétion rigolote. Un soir, il me dit :

-Je vais me coucher, quand tu auras fini le spectacle si tu veux venir me voir, n’hésite pas, je laisse la fenêtre de ma chambre ouverte, c’est la quatrième en partant de la gauche.

Le personnel de cet hôtel était logé à un entre sol. Ils étaient deux par chambres. Les petites fenêtres de leurs pièces donnaient directement sur les jardins de l’établissement, au niveau des parterres de fleurs.

Vers quatre heures du matin, après avoir réduit copieusement les réserves du bar du Flamenco, je me suis dis, pourquoi ne pas rejoindre mon mignon avant d’aller me coucher ?
Je me suis dirigé vers l’hôtel. Je suis entré par les jardins qui étaient encore plongés dans l’obscurité. J’ai trouvé les fameuses fenêtres, je les ai comptées jusqu’au moment où je suis tombé sur la quatrième qui était en effet entre-ouverte ! Je me suis infiltré à l’intérieur de la pièce avant de me glisser dans le noir, sous les draps du petit gars qui semblait m’attendre ! S’en est suivi un gros câlin, quoi qu’un peu rapide vu mon état ! Je m’apprêtais à me rhabiller et à rentrer chez moi. Tout semblait normal si ce n’est le regard soudain du garçon avec qui je venais de m’étreindre. Il me dit discrètement :

-Tu venais voir Stéphane ? C’est le lit d’à côté, il dort !

OUPS !

Le garçon en talons hauts - 33

Ces histoires m’amènent à me poser de nouveaux les deux questions essentielles de ce livre. Me suis-je trompé ? Etait-ce si grave que cela ?

De coucher avec un garçon différent tous les soirs…vous trouvez cela grave ? Pas moi et franchement si c’était à refaire, je n’hésiterais pas une seconde. Jeune, j’en ai vécu de superbes parties de jambes en l’air et je ne regrette absolument rien n’en déplaise aux béni-oui-oui coincés d’où vous savez.

En revanche, en dehors de l’aspect sexuel, me suis-je trompé en vivant de la sorte ? La réponse me semble : Oui.
Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qui n’allait pas chez moi. Je me risque à une analyse qui vaut ce qu’elle vaut.

Tous les soirs, je prenais le micro pour faire ce que l’on appelle dans notre jargon de métier « le direct ». Dans un spectacle transformiste, très souvent après une ouverture collégiale, il y a généralement un artiste qui prend le micro pour discuter un peu avec le public. C’est un exercice périlleux, souvent un bras de fer avec les spectateurs qui ne souffrent pas la moindre faiblesse de la part de celui qui est en charge de cette performance.

Lorsque j’ai débuté la tournée avec les Hirondelles, je me souviens de notre premier soir dans une discothèque gay. Un des serveurs m’avait dit :

-Ils adoraient l’ancien présentateur, tu vas morfler ma grande !

Lorsque j’ai empoigné mon micro après l’ouverture, je me suis adressé sans détours au public en leur disant :

-Bien, il parait que mon prédécesseur était formidable… Je vais donc forcément être très mauvais, alors je vous propose que l’on ne perde pas de temps. Allez-y insultez-moi tout de suite ! Lâchez-vous dès les premières minutes, cela va vous faire du bien…Vous pouvez crier: « A poils travelot » etc.! Je vous écoute…

Je me suis tu et j’ai attendu. Inutile de vous dire que je n’en menais pas large. Rien, rien n’est venu à l’exception de quelques rires. Certains ont même applaudi ! Je me suis dit, c’est gagné. Maintenant il fallait que je leur en donne pour leur argent. Ma « réputation » était en marche.
Ce que le public voulait c’était que je sois percutant, incisif, et même avouons-le un peu méchant avec celui que je désignerai comme ma tête de turc ! J’avais il faut bien le dire certaines facilités dans le domaine. Tous les soirs, les spectateurs attendaient de moi que je dise des horreurs. Le texte n’étais pas écrit, c’était de l’improvisation totale. Je prenais la première personne qui attirait mon attention et je lui disais les pires choses, ensuite je passais au suivant. Abrité derrière mon micro, la nuit, la méchanceté était devenue une seconde nature. Le public riait aux éclats de cette pauvre fille à qui je faisais remarquer devant tout le monde qu’elle avait les cheveux très gras…La perfidie au micro était ma spécialité, je suis même devenu un expert en la matière. C’est d’autant plus moche qu’il ne faut aucun talent pour cela, c’est donné à tous le monde d’observer et de commenter sans tabou ce que l’on voit. « Tu es mal habillée ! C’est quoi ces fringues ? Des vieux rideaux ? », « Tu sens mauvais de la bouche coco ! », « C’est une fille où un garçon ça ? » Je me demande encore aujourd’hui comment je ne me suis jamais pris une gifle ou un coup de poing dans la gueule en direct ?

Il faut dire que le micro est une arme redoutable !

Le garçon en talons hauts - 33

Alors après quelques années, je n’ai plus fait la différence entre la nuit et le jour. J’étais tous le temps à l’affut du bon mot, de la réplique qui tue. Je donnais mon avis sur tout et sur tout le monde, peu importe que j’ai tort ou raison, peu importe que cela blesse gratuitement mon sujet. Plus ça faisait mal plus j’étais fier de ma réplique ! Le personnage sordide que j’étais devenu, était aussi mon fond de commerce. Je n’avais même pas conscience de faire du mal, c’était mon travail, et j’étais très bien payé pour cela. J’aurai trouvé ma place dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale !

Comme le disait Martin Luther King ; « Pour se faire des ennemis, pas la peine de déclarer la guerre, il suffit juste de dire ce que l’on pense… »

Des « ennemis », j’en ai eus plus que de raison

Très jeune, j’étais un garçon réservé, très timide. Les transformistes de grand talent que j’ai rencontrés m’ont appris l’audace, l’insolence et l’évasion. C’est à eux que je dois ma liberté d’esprit.

Je dis toujours ce que je pense, mais aujourd’hui seulement si on me demande mon avis et toujours en respectant mon interlocuteur.

Ce n’est pas facile tous les jours, les gens ont tellement envie d’entendre ce qu’ils veulent entendre. Tenez par exemple, je déteste qu’un artiste me demande à l’issue d’un spectacle :

-Alors, tu as aimé ?

Si c’est oui pas de problème, et en général il n’a même pas le temps de me le demander. Mais si je n’ai pas aimé, il ne m’est pas possible de mentir, je dois m’en sortir avec une pirouette qui ne le blesse pas. De grâce amis artistes, ne demandez-jamais après un spectacle, à qui que ce soit si votre prestation a plu. Laissez venir à vous les louanges sans prendre vos spectateurs en otage !

Etre honnête et ne pas être méchant c’est devenu une équation quotidienne, presque un réflexe chez moi aujourd’hui. Le monde n’a pas besoin de fourberies gratuites en plus de son lot d’horreurs quotidiennes qu’il nous livre.
Je n’ai de leçon a donner à personne. Les gens s’en fouttent de ce que je pense et ils ont bien raison. Pourquoi vouloir à tous prix dire à cette amie qui semble si heureuse de poster sur Facebook des photos d’elle si jeune et si épanouie… Ma chérie, tu devrais arrêter la chirurgie esthétique. Je le pense bien entendu, mais si elle se trouve belle comme cela, qui suis-je pour donner mon avis. Elle ne m’a rien demandé !

Ce n’est pas à moi à rappeler à cet homme qui se répand en déclarations enflammées envers son épouse via Facebook, qu’il la trompe à tout vas avec des hommes très jeunes ! Je ferme ma gueule !

Bien entendu, cela m’agace toujours un peu quand les gens trichent, trompent et mentent autours de moi, mais je me calme très vite. Ce que font les autres de leurs vies ne me regarde pas. En revanche, si vous me demandez mon avis dans l’intimité, je refuse depuis des années de jouer au jeu de l’hypocrisie, vous êtes prévenus.

Improvisation au micro avec Maxine de Villeneuve.

Improvisation au micro avec Maxine de Villeneuve.

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depienne 22/06/2015 00:21

j' ai cru que ce texte avait été écrit sur moi c est horrible ce constat lol

Alors après quelques années, je n’ai plus fait la différence entre la nuit et le jour. J’étais tous le temps à l’affut du bon mot, de la réplique qui tue. Je donnais mon avis sur tout et sur tout le monde, peu importe que j’ai tort ou raison, peu importe que cela blesse gratuitement mon sujet. Plus ça faisait mal plus j’étais fier de ma réplique ! Le personnage sordide que j’étais devenu, était aussi mon fond de commerce.