Le garçon en talons hauts - 32

Publié le par Adrien Lacassaigne

Ces années-là, ma vie affective est réduite à néant. Depuis ma séparation avec Mister Paradise et ma désillusion amoureuse avec l’ingénieur en informatique, je ne voulais plus tomber amoureux. Il n’était même pas questions d’y penser. J’avais suffisamment de jeunes gens qui me tombaient dans les bras toutes les nuits, je n’allais pas m’encombrer d’une relation sérieuse. Et de toute manière, je savais que je ne pouvais pas m’abandonner aux charmes d’une personne qui idolâtrerait le pseudo artiste que j’étais. Pour me séduire, il fallait m’aimer moi et pas mes strass, mes perruques et mes talons aiguille !

Le garçon en talons hauts - 32

J’ai pourtant rencontré des spectateurs adorables qui ont retenu un instant mon attention, comme ce petit cuisinier de l’hôtel des Flots Bleus sur la plage de Saint Clair. Il s’appelait Joël. C’était un jeune garçon qui se croyait ordinaire. Il avait à peine 20 ans et ignorait totalement sa beauté. Il faut dire qu’il travaillait énormément, comme souvent les cuistots dans ces restaurants pour touristes en pleine saison. Il n’avait ni l’argent pour faire les boutiques à la mode, ni le temps pour se faire bronzer à la plage. Sortant de sa cuisine, il avait souvent les cheveux gras lorsqu’il débarquait au Flamenco, à 1h du matin pour voir le spectacle. Après le show, il m’offrait parfois un verre au bar. Il était un peu comme le vilain petit canard au milieu des jeunes ados branchés. Il n’avait pas grand-chose à me dire, il me regardait avec ses grands yeux brillants et un sourire innocent. Il était émouvant de naïveté dans cet univers chimérique. Un soir, où je devais avoir bu un peu plus que d’habitude, je l’ai laissé me faire de timides avances et il est arrivé ce qui devait arriver, il a passé la nuit à la maison. Le lendemain matin, il dormait encore quand j’ai ouvert les yeux. Dans pareil cas, il m’arrivait parfois de me dire : « c’est qui ça ? ». Il fallait alors que je trouve précipitamment une solution pour que mon coup du soir disparaisse au plus vite. Oui, je sais c’est moche !

Ou alors, je me souvenais très bien du garçon, mais je n’étais plus du tout dans l’ivresse de la nuit, je voulais qu’il parte juste après son petit café. C’était la majorité des cas.

Là, je ne sais pas pourquoi, j’ai savouré cet instant. La lumière était belle sans doute, je l’ai observé minutieusement. Rien ne pressait, je n’avais pas forcément envie qu’il s’en aille. Je suis sorti délicatement du lit. En buvant mon café dans la cuisine, je me suis dit : et si je lui préparais un petit déjeuner ! J’allais lui jouer une scène de film romantique comme l’aurait fait Hugh Grant pour Kristin Scott Thomas…Heureusement je n’en ai pas eu le temps. Je ne l’avais pas entendu arriver, mais au moment où je me suis retourné vers la porte pour lui apporter son plateau, il était là. Il m’a offert un des plus beau sourire que je n’ai jamais vu. Il a simplement dit « bonjour » et moi comme cette idiote de Bridget Jones j’ai souri sans rien dire mais en pensant très fort : Comment vont tes amours Adrien?

A Bormes avec mon chien Caïus.

A Bormes avec mon chien Caïus.

Les néons de la discothèque et l’alcool m’avaient jusqu’ici caché la véritable nature de Joël. Mon dieu que ce garçon était beau et charmant. Nous nous sommes beaucoup vus par la suite mais je ne voulais absolument pas d’une relation sérieuse, il n’en était plus question ! Je pensais comme un idiot écervelé : « non, je ne veux plus souffrir ! » Si je l’avais écouté, il se serait installé chez moi. J’ai préféré lui dire que ce n’était pas envisageable à cause de mes horaires impossibles. Une à deux fois par semaine, je lui permettais de me rejoindre, mais seulement quand moi je le décidais. Un soir, après le spectacle, vers 4h du matin alors que je rentrais chez moi, je l’ai trouvé en larme dans une petite ruelle qui longeait le Flamenco. Je lui ai dit :

-Mais que fais-tu là ? Pourquoi n’est tu pas venu voir le spectacle?

Il m’a répondu, les yeux noyés de larmes :

-Mon petit frère a eu un accident, il est mort. Je peux dormir chez toi ?

Je l’ai évidemment serré dans mes bras sans rien dire. Il est venu dormir à la maison et s’est abandonné cette nuit-là comme un animal blessé. Il avait le chagrin franc, noble, digne, cela m’a fendu le cœur.

Le lendemain matin, je l’ai conduit en voiture jusqu’à son travail. Avant qu’il ne referme la portière je lui ai dis :

-Tiens prend ça, si jamais… Tu viens quand tu veux.

Je venais de lui glisser le double des clefs de chez moi dans la main. Les semaines sont passées, il était charmant. Un soir je lui ai dit :

-Bon écoute, on va s’amuser un peu à changer ton look, ok ?

L’idée l’a amusée. Il s’est lavé les cheveux et je l’ai coiffé autrement qu’avec son éternelle raie sur le côté, les cheveux en bataille. Je lui ai passé quelques fringues branchées. Et comme touche finale, un peu de mon parfum de l’époque, une fragrance rare qui m’était livrée directement depuis le Japon : « Tactics » de SHISEIDO. Le garçon était métamorphosé. Mes amis ne l’ont pas reconnu lorsqu’il est arrivé avec moi le soir au cabaret.

En d’autres temps, d’autres lieux je me serais peut-être rendu compte que je tombais amoureux mais là, rien. Je ne pensais qu’à la fête et au spectacle. Avec son nouveau look, Joël a immédiatement eu beaucoup de succès. Un autre garçon lui a évidemment très vite offert ce que je me refusais à lui donner. Nous nous sommes éloignés l’un de l’autre, petit à petit. Je suis probablement passé à côté d’une belle histoire.

Le Lavandou 1989.

Le Lavandou 1989.

Quelques mois plus tard, un client de passage m’a invité à dîner dans un restaurant branché à Toulon. Il avait réservé une table en précisant bien qu’il serait accompagné d’un artiste du Flamenco ! Il devait penser que cela lui assurerait un service privilégié…Nous étions en effet très bien placés, au centre du restaurant, c’est à peine s’il n’a pas demandé aux clients médusés de m’applaudir lorsque je me suis assis ! Je me suis dit : - Je vais passer une soirée affreuse, car ce type me dégoûte et en plus je suis certain qu’il va me faire des avances ! Et comme souvent je pensais : -Mais pourquoi ai-je dit oui à cet individu ?

Heureusement, la réputation du chef de l’endroit était excellente, je devrais au moins me régaler. J’étais assis face à la porte d’entrée. L’apéritif était à peine servi lorsque je l’ai vu entrer. Plus magnifique que jamais, accompagné il faut bien le reconnaitre d’un jeune homme un peu plus âgé que lui mais aussi très séduisant. Ils formaient un joli couple. J’ai observé leur entrée. Ils se sont présentés simplement au maître d’hôtel, sans hâblerie. Exactement à l’inverse de ce que nous venions de faire, moi la pseudo star de nuit et mon empâté d’admirateur. Toutes sortes de sentiments me sont passés par la tête… Quitter la salle, me sentir mal, l’ignorer…J’étais blessé et fou de jalousie. Heureusement je n’avais pas encore atteint la dose d’alcool suffisante que pour me ridiculiser dans une scène théâtrale et pathétique dont j’avais le secret en de pareilles circonstances à l’époque !

J’ai décidé d’ignorer sa table du regard, évitant ainsi de plonger mes yeux dans les siens. A un moment je suis allé aux toilettes. Quand j’ai quitté ma place j’ai su qu’il m’avait vu, je l’ai senti me suivre du regard ! J’étais devant l’évier, occuper à me laver les mains lorsqu’il est entré. Je ne me suis pas retourné. Il m’a dit bonjour avec ce charme et cette douceur qui était sienne. J’ai marqué un temps avant de lui faire face. Je lui ai dis bonsoir, un peu comme si je m’adressais à une personne étrangère croisée par hasard. Pas méchant, pas joyeux, juste blasé, comme je sais si bien le faire. Je l’ai senti bouleversé, il m’a dit :

-Mais tu ne me reconnais pas ?

Et là, pour que ma perfidie soit parfaite j’ai joué les fausses notes !

-Mais si bien entendu… j’ai juste oublié ton prénom…

Au moment même où je prononçais ces mots, une petite voix dans ma tête me disait « Connard » ! C’est ce qu’il aurait été en droit de me dire lui aussi, mais au lieu de cela il m’a simplement répondu :

-Joël, je m’appelle Joël !

Je l’ai regardé fixement sans rien dire. Après quelques secondes, j’ai posé délicatement mes lèvres sur sa joue comme pour soigner la blessure que je venais de lui infliger. Exactement comme on le fait à un enfant qui pleure après une cabriole en lui disant « voilà maintenant tu n’as plus mal… ». Il m’a souri. M’étant approché de sa nuque j’avais reconnu son parfum, je lui ai dit :

-Toujours « Tactics » de SHISEIDO ?

Il m’a répondu :

-Oui, évidemment.

Il ne savait pas quoi dire, je le sentais mal à l’aise c’était de toute évidence à moi de trouver la chute de cette rencontre imprévue. Ma petite voix intérieure me disait « ne joue pas ! il n’y a pas de public, sois honnête ! »

Le temps passait, j’avais à peine quelques secondes devant moi. Les mots sont sortis les uns après les autres sans contrôle :

-Je n’avais pas oublié ton prénom, je te trouve magnifique, je suis troublé de te voir avec un autre garçon. Je te demande pardon…

Il n’a rien dit, je ne lui en ai pas laissé le temps. J’ai posé rapidement mes lèvres sur sa bouche en fermant les yeux et je suis sorti des toilettes. J’ai rejoins mon affreux compagnon et j’ai commencé à boire, à beaucoup boire. Pour supporter la nuit que j’allais probablement passer avec ce garçon prétentieux et surtout probablement pour oublier Joël, cet ange

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