Le garçon en talons hauts - 26

Publié le par Adrien Lacassaigne

Je retrouve donc mes deux complices à Genève. Ils sont en contrat à « La Garçonnière » pour un mois. L’appartement qui est réservé aux artistes, avenue François Adolphe Grison à Chêne Bourg est suffisamment grand. Ils se proposent de m’héberger. Ils seront extrêmement discrets quand à l’échec amoureux que je venais de vivre. Dans les mois qui vont suivre, Philippe envisage de poursuivre sa route en solitaire. Maxime a dans la tête de créer sa propre troupe. Je comprends donc très vite que les « Hirondelles » ne renaîtront jamais. Je suis pris à mon propre jeu. Maxime donnera comme nom à sa nouvelle compagnie, « Les Particules ». Il sera rejoint par Patrick, alias Gloria Von Strass. Un garçon extrêmement doué avec qui nous avions déjà travaillé à Bruxelles. Son seul défaut était de ne pas être très sûr de lui alors qu’il avait un talent fou.

A son propos, je me souviens de cette anecdote à Bruxelles. J’avais parmi les artistes que je dirigeais au moins trois garçons capables d’imiter parfaitement Sylvie Vartan. C’est pourtant à Patrick que j’avais demandé d’interpréter ce rôle. Il était très doué en maquillage, la ressemblance serait parfaite. Seul petit souci, Patrick avait des rondeurs ! C’est justement cela que je trouvais intéressant. Je voulais proposer une Sylvie Vartan « décalée ». Il avait été étonné de mon choix mais avait accepté de se prêter au jeu. Toutefois, je sentais que malgré l’énorme succès qu’il remportait avec ce numéro, quelque chose le chagrinait. Je lui ai demandé pourquoi il semblait si malheureux d’imiter Vartan et il m’a répondu :

-J’aime bien ce numéro mais les gens rient de moi !

Je lui ai rétorqué immédiatement :

-Non Patrick, les gens rient grâce à toi ! C’est très différent.
Bref, le choix de Patrick pour constituer sa nouvelle troupe ne m’a pas surpris venant de Maxine.

Patrick et Maxine préparent les nouveaux costumes des "Particules" dans l'appartement des artistes à Chêne Bourg en Suisse.

Patrick et Maxine préparent les nouveaux costumes des "Particules" dans l'appartement des artistes à Chêne Bourg en Suisse.

En revanche j’étais plus circonspect quand à la troisième personne, un certain Marc Lorens, qui sortait de nulle part. Là, j’avoue n’avoir jamais compris.

Le soir de mon arrivée en Suisse, je suis évidemment allé les applaudir à « La Garçonnière ». Le patron, Frédéric Richner m’aperçoit au bar et il me dit :

-Mais qu’est-ce que tu fais là ? Pourquoi n’est tu pas sur scène avec tes partenaires ?

Je lui ai sommairement raconté mes mésaventures amoureuses. Frédéric m’a dit :

-Si tu veux travailler, tu commences dès demain.

Je suis donc remonté sur scène avec Maxine et Philippe pendant quelques jours.

A ce même moment, Jacques Villeret était en tournée avec la pièce « C'est encore mieux l'après-midi » de Ray Cooney, mise en scène de Pierre Mondy. Villeret et la troupe étaient installés pour plusieurs jours au Grand Théâtre de Genève. Un soir, un des serveurs de « La Garçonnière » nous dit que les comédiens du grand théâtre avaient prévu une sortie. Ils avaient réservé une table pour ce soir. Il y avait souvent des personnalités dans ce club, il en fallait plus pour nous impressionner.
Nous avons donc débuté notre spectacle comme d’habitude. Et là, sur scène j’ai eu un choc. Il était assis juste à côté de Jacques Villeret. Je venais de reconnaitre mon compagnon de cours de théâtre. Nous étions sortis ex aequo avec un premier accessit du cours Jacques Fontan à Paris, il y a dix ans. Jean-Pierre Rochette me regardait me déhancher en faisant du play-back ! Le sentiment de honte que j’ai vécu à ce moment-là est indescriptible. Je me suis à peine risqué à un petit clin d’œil pour lui signifier que je l’avais reconnu et surtout qu’en effet c’était bien moi !

Jean-Pierre Rochette

Jean-Pierre Rochette

Jean-Pierre est forcément venu me rejoindre en coulisses après le spectacle. J’ai eu droit à l’inévitable question :

-Mais qu’est-ce que tu fous là ?

Alors je lui ai dit :

-Je donne un coup de main à des amis à qui il manquait un artiste et je rentre préparer une nouvelle pièce à Bruxelles. Le gros mensonge ! Je sais c’est moche, très con et très lâche. ! J’ai vécu cet épisode comme une déchéance. Jean-Pierre, lui avait trouvé notre spectacle superbe. Jacques Villeret aussi, mais ce n’était pas un homme facile à aborder.

Une chose est certaine, je ne m’assume plus du tout. Rien ne va plus, ni dans ma vie privée, ni sur scène.

J’imite encore Mylène Farmer qui chante :

-Bulle de chagrin, boule d'incertitude. Tant de matins, que rien ne dissimule. Je veux mon hiver m'endormir loin de tes chimères. Je sais bien que je mens, je sais bien que j'ai froid dedans…

Les nouveaux partenaires de Maxine, eux arrivaient pour répéter avec lui. J’assistais à la naissance de leur troupe sans véritable émotion, ni joie, ni peine, ni colère ni regrets. A la fin du moi, Frédéric Richner, le patron de la Garçonnière m’a dit :

-Tiens, voici un contrat, il est signé de ma main, il ne manque que les dates. Tu es ici chez toi, tu viens quand tu veux ! Un seigneur Monsieur Richner, mais j’espérais bien ne jamais devoir me servir de ce cadeau.

J’ai toujours le contrat au fond de ma boîte à souvenirs...

A la fin du mois, je n’avais rien d’autre à faire que de rentrer en Belgique. Juste avant de reprendre la route, je me suis un peu promené dans Genève. J’adore cette ville et je me disais que je n’y reviendrais peut-être pas de si tôt. A un moment mon attention s’est portée sur un livre posé sur la plage arrière d’une voiture en stationnement. La couverture était orange et jaune. Il y avait le visage d’un homme, cheveux très court, portant des lunettes. Le titre c’était, « Au loin la liberté » le livre était signé du Dalaï Lama. Je me suis immédiatement rendu dans la librairie la plus proche pour me le procurer. C’est le premier bouquin que j’ai acheté. J’y ai probablement vu un heureux présage pour l’avenir.

A Charleroi en Belgique, je retrouve Jean-Michel Thibault, mon ami, metteur en scène et depuis peu propriétaire du théâtre du Vaudeville. Depuis l’époque de « La Comédie », il m’avait gardé en amitié. Je vais bien entendu lui raconter tous mes malheurs, sentimentaux et professionnels.
-Tu sais Jean-Michel, rien ne va comme je l’avais imaginé. Je rêvais avec Philippe d’avoir une vie de couple comme celle que tu vis avec Jean-Louis, et Philippe aujourd’hui ne fait plus partie de ma vie. Je voulais faire une carrière de comédien, et tu vois où j’en suis…

Jean-Michel m’a répondu :

-Tu sais bonhomme, je n’ai pas l’habitude d’étaler ma vie privée mais là, il le faut. Tu es quand même un peu naïf ! Depuis des années ma vie est un enfer. Jean-Louis est alcoolique ! Depuis vingt cinq ans j’ai tout essayé. Je n’en peux plus et je viens de prendre la décision de le quitter.

Je n’en revenais pas, un couple si parfait ! Et Jean-Michel ajouta :

-Et ta carrière !!! Mon dieu ta carrière… Tu as à peine 30 ans!

J’ai répondu :

-32 !

A cet âge-là, deux ans ça compte.

-J’ai peut-être une idée. Tu as envie de refaire du théâtre ?

-Oui, j’adorerais ça.

-Cela fait longtemps que j’ai envie de monter « Pauvre France » la pièce de Sam Bobrick et Ron Clark adaptée en français par Jean Cau. Tu serais parfait dans le rôle de José.

-Mais c’est une idée géniale.

-Nous pourrions même proposer le rôle du père à Gérard Gilles. Cela serait formidable de recréer votre duo de « La Comédie », non ?

-Et comment !

L’opportunité est trop belle, je n’hésite pas une seconde à dire oui. Dans l’élan, Jean-Michel va même me faire une proposition originale.

-Nous pourrions programmer la pièce tous les soirs à 20h. Après la représentation, il y aurait un entracte pour que les gens profitent du bar. Ensuite nous pourrions proposer un spectacle de transformistes ! Décidément pensais-je, on y revient toujours. Je n’ai pas caché mon hésitation à Jean-Michel. Il me dit :

-Ce soir, j’organise un petit diner à la maison avec quelques amis, viens nous en reparlerons.

Je suis arrivé vers 20h à la propriété de Jean-Michel et Jean-Louis à Marcinelle Bruyère. Il y avait là quelques messieurs forts sympathiques. A l’apéritif, l’un d’eux s’est approché de moi, sa coupe de champagne à la main. Il me dit :

-Alors, il parait que vous hésitez à nous monter votre revue au théâtre du Vaudeville ?

Pour savoir cela il devait être un intime de Jean-Michel. Et il continua :
-Je suis très déçu, moi qui croyais découvrir votre travail. Nous sommes tous les deux de Charleroi mon garçon, et l’on m’a rapporté que vous étiez « mon successeur ». On a du se tromper, moi j’aurais dit oui immédiatement ! Au fait excusez-moi, je ne me suis pas présenté, je m’appelle Guy. Mais on m’appelle plus souvent « Zoa ».

Oh mon dieu !

-Vous êtes « la » ZOA ?

-Oui, il parait. Ferme la bouche mon garçon !

La Grand Zoa, le Roi des nuits Bruxelloises des années "70".

La Grand Zoa, le Roi des nuits Bruxelloises des années "70".

Jean-Michel nous observait de loin, il est venu nous rejoindre.

-Je vois que les présentations sont faites. Alors, cette revue avec les Hirondelles, on la présente oui ou non ?

C’est Zoa qui a répondu pour moi.

-Mais évidemment, ce n’est pas quatre « travelottes » qui vont nous emmerder ! Va on trinque ! A ton succès ma grande !

Et il a ajouté :

-J’ai beaucoup entendu parler de toi. Tu es un emmerdeur il parait, mais ton travail est excellent. Il fallait que la relève vienne de Charleroi. Bravo ma fille !

Pour tenir de tels propos, je suppose que Zoa n’était pas à sa première coupe de champagne, mais comment voulez-vous après ça que je refuse de jouer avec les Hirondelles au Vaudeville ?

J’ai trinqué avec lui, fier comme Artaban.
Après réflexion, c’était pour moi une belle occasion de réunir une dernière fois les « Hirondelles » au grand complet. La pièce étant un vaudeville sur fond d’homosexualité, un spectacle de transformistes n’était pas totalement déplacé.

Marché conclu avec le directeur du théâtre, il ne me reste plus qu’à convaincre Maxine, Philippe et Pinky. Ces trois-là ne vont pas se faire prier et, il a été convenu que nous présenterions la revue des « Hirondelles » pour la dernière fois en novembre 1988 à Charleroi en Belgique. La boucle était bouclée.

Il fallait que je sois en bonne condition physique car après avoir joué la pièce, je n’avais que trente minutes d’entracte avant d’enchainer avec la revue des Hirondelles. Et dans les deux cas, mon rôle n’était pas des moindres.

Mon prénom n'avait pas encore été changé.

Mon prénom n'avait pas encore été changé.

J’ai eu énormément de plaisir à me remettre au théâtre. Le duo que je formais avec Gérard Gilles fonctionnait de nouveau à merveille. Il faut dire que le rôle de José c’était du « sur mesure » pour moi. C’est une grande gueule efféminée… Les critiques étaient encourageantes :

-Adrien Lacassaigne est une réelle personnalité théâtrale. Très présent et professionnel dans le rôle du petit ami José, Adrien Lacassaigne est surtout brillant dans son remarquable « duo », tour à tour tendre et rosse avec Gérard Gilles au début du deuxième acte, où règne une chaleureuse complicité d’acteurs. Michel N’Diay

-Adrien Lacassaigne a toute l’exubérance envahissante qui convient pour donner son relief au personnage délicieux de José. Claude Destabel.

Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.
Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.
Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.

Gérad Gilles et moi dans Pauvre France.

Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.
Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.

Emmanuelle Peppe et moi dans Pauvre France.

Pauvre France , Gérard Gilles, Roland Michaux et moi.

Pauvre France , Gérard Gilles, Roland Michaux et moi.

Je règle les éclairages du théâtre du Vaudeville, juste avant la revue.

Je règle les éclairages du théâtre du Vaudeville, juste avant la revue.

Sur la scène du Vaudeville avec E.T.

Sur la scène du Vaudeville avec E.T.

Cette période a donc été une formidable transition. Après ce spectacle, mes trois collègues ont repris la route. Moi, je suis resté dans ma ville natale. J’ai posé mes valises chez ma tante, que tout le monde autour de moi appelait « Marraine Renée ». La sœur de papa était veuve depuis quelques années. Ils n’avaient pas eu d’enfant, de ce fait, Marraine Renée nous avait toujours considéré mon frère et moi comme telle. Elle souhaitait que j’arrête de bouger, que je trouve un bon travail et que je m’installe à Charleroi. Son mari ayant été président du parti socialiste de Charleroi, elle avait encore quelques relations. Elle se proposait de m’aider à trouver un poste d’employé à « La Mutualité » ! Elle me dit en plus :

-Et quand je ne serai plus là, tu hériteras de cette maison, tu habiteras Gozée ! Rien ne t’empêche de faire un peu de théâtre de temps en temps pour t’amuser…

J’adorais ma tante mais sa vision de mon avenir m’a effrayé. Pas question pour moi de me retrouver derrière un bureau. Je me suis dis : bon, je fais quoi ?

Marraine Renée.

Marraine Renée.

Hélas, très vite je vais me rendre compte que sur le plan professionnel, personne ne m’attend. Je ne trouve pas de travail. Je ne suis plus du tout capable de danser, ce n’est même pas la peine d’envisager un retour au Palais des Beaux arts. De toutes manières je n’y connais plus personne. La télévision belge me propose de temps en temps un petit tournage, sans plus. J’ai bien fait quelques auditions pour jouer au théâtre à Bruxelles mais sans succès. Le pire, il faut bien l’avouer, c’était de vivre en Belgique. Je n’avais plus ma place à Bruxelles. Charleroi me semblait triste à mourir. C’était difficile après avoir vécu à Paris, Marseille, Cannes, Aix-en Provence, Toulouse, Genève…
D’autant que la capitale du pays noir n’avait vraiment rien de sexy ! Je suis perdu, je suis libre mais je ne sais pas quoi faire de cette liberté.

Pendant ce temps-là, Maxine, Philippe et Patrick assurent les tous derniers engagements qui avaient été signés il y a plus d’un an sous le nom des “Hirondelles”. Ils arrivent à Courchevel mais là, le patron de l’établissement leur fait une grosse colère. Il ne me voit pas au programme et menace de rompre le contrat si je ne viens pas immédiatement les rejoindre.

Maxine me téléphone pour m’exposer la situation. Je décide de mon côté d’appeler le propriétaire de la discothèque en question et je lui propose un marché. Il garde Maxine, Philippe et Patrick pour décembre et moi je viendrais en janvier. Le marché est conclu.

Je suis satisfait de cet arrangement même si il m’oblige à rechausser mes talons hauts. De toute manière, je n’ai pas vraiment d’économies, l’argent se fait rare il fallait que je trouve du travail, et vite. Un constat s’impose, la seule chose que je sache faire vraiment et pas trop mal dans l’immédiat c’est le transformiste. Je me suis dit, tu n’as pas vraiment le choix !

A mon départ, marraine Renée me confiera que si elle souhaitait que je reste ce n’était pas vraiment pour que je trouve un bon travail. Elle me dira :

-Je t’ai vu sur scène, tu es bien. Tu trouveras toujours du travail. Mais… Je me sens si seule. Je n’avais pas d’autres choix que de lui répondre :

-Ecoutes, je vais un mois à Courchevel, je reviens et on en parle, OK ?

-“Take it easy boy”…

M’a-t-elle répondu.

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GRETA 07/08/2014 10:38

superbe a quand le passage ou nous avons travailler ensemble