Le garçon en talons hauts - 23

Publié le par Adrien Lacassaigne

Immédiatement après l’enterrement de papa, « Les Hirondelles » ont pris la direction de Villeneuve Loubet dans les Alpes Maritimes pour faire l’ouverture d’un nouveau dîner spectacle, “Le Piano Blanc”.

Arrivés sur place, quelle ne fut pas ma surprise de voir un immeuble en construction, bien loin d’être achevé.

Le garçon en talons hauts - 23

Le propriétaire voulait absolument notre troupe pour son ouverture. Il a donc décidé de nous garder sur place. En attendant qu’il puisse ouvrir son lieu, il nous payait comme si nous avions travaillé tous les soirs ! Nous sommes donc rémunérés pour aller à la plage, et on ne va pas s’en priver. Ca tombe bien, j’avais vraiment besoin de me reposer. Des tas de questions me passent par la tête, la plus importante : qu’est-ce que j’ai envie de devenir ? J’ai déjà 32 ans. Inutile de vous dire que mon moral est au plus bas. Il va à ce moment précis, m’arriver un truc improbable. Juste au moment où je m’y attendais le moins, je n’y pensais pas, je n’en avais même pas envie, ça n’était pas le moment. Pourtant, je vais tomber amoureux !

Nous allions tous les jours prendre le soleil sur les bords de la Méditerranée. Pour ne pas nous mélanger aux touristes nous avions choisi la plage de la « batterie ». Elle était située le long de la ligne de chemin de fer qui longe la route du bord de mer. C’était un peu dangereux d’accès car il fallait traverser les voies mais l’endroit était connu pour son charme et sa discrétion si vous aviez envie de faire des rencontres coquines ! Tous les après-midis, nous étendions nos serviettes sur ces grands rochers posés là comme de multiples terrasses individuelles. Ce 7 juillet, j’avais emporté à la plage un sac de cerises. Un kilo de fruits rouges qui allait être déterminant pour le reste de ma vie. J’étais allongé, pensif, probablement un peu ailleurs, le casque de mon walkman sur les oreilles.
Je plongeais machinalement la main dans le pochon, je portais le fruit à ma bouche et je me débarrassais des noyaux en les balançant négligemment à la mer. J’ai fait ça tout l’après-midi. En voilà un événement palpitant, vous ne trouvez pas ?

Vers 17h, comme tous les jours, Maxime et Philippe qui n’étaient pas très loin de moi me criaient qu’il était temps de rentrer pour nous préparer. Nous prenions tous les soirs l’apéritif à Nice où à Cannes avant d’aller dîner et de sortir en boîte de nuit. Je me suis lentement levé de ma serviette et à ce moment là, j’ai constaté qu’un jeune homme était venu s’installer sur le rocher juste en dessous du mien. Assis en tailleur sur son drap de bain, il était totalement encerclé par mes noyaux de cerise, ceux-là même que je croyais jeter à la mer !

Le garçon en talons hauts - 23

Il m’a regardé avec un grand sourire avant de me dire :

-J’espère que demain, vous ne viendrez pas avec des pêches !

Je me suis littéralement décomposé avant de me répandre en excuses toutes les plus idiotes les unes que les autres.

J’étais abasourdi mais pas au point de ne pas remarquer la beauté saisissante du garçon.

L’histoire a beaucoup fait rire Maxine.

Le lendemain même heure, nous prenions la même destination. Arrivé au même endroit, je suis retourné sur mon rocher et là j’ai découvert que ma place était prise par le bel inconnu de la veille. Je ne me suis pas démonté, je suis allé le rejoindre et je lui ai dit :

-J’ai des pêches ! Il vaudrait peut-être mieux que je m’installe à vos côtés plutôt qu’en hauteur, non ?

Le garçon en talons hauts - 23

Il a ri. Il s’est un peu poussé pour me laisser une place pour étendre ma serviette de plage.

Il s’est présenté :

-Je m’appelle Pascal, et toi ?

D’autres questions ont suivi.

-Tu es en vacances ? Tu fais quoi dans la vie ?

J’ai bien évidemment répondu à toutes ses interrogations mais celle sur mon travail m’embarrassait énormément. Lui, il venait tout juste de terminer aux Etats Unis des études d’ingénieur en informatique, vous me voyez lui répondre :

-Je suis travesti !

Je n’avais pourtant pas d’autre choix, j’ai répondu un peu dans le vague :

-Je suis artiste…

Ses yeux se sont éclairés, je me suis dit, c’est toujours ça. Je donnerai les détails plus tard ! Cet après-midi là tout a été très vite, nous avons partagé un vrai coup de foudre et sommes tombés dans les bras l’un de l’autre avant notre départ de la plage. J’étais aux anges, je ne voulais plus le quitter.

-Tu fais quoi ce soir ?

A cette minute, Pascal a fait partie intégrante de ma vie.
Il ignorait tout du monde de la nuit, du milieu gay et encore plus de l’univers des transformistes. Il avait 26 ans et avait consacré toute sa jeunesse à ses études. Avec moi, il s’enivrait de tous nos instants. Il était bien décidé à rattraper le temps perdu pendant cet été 88.

En attendant que « Le Piano Blanc » ouvre ses portes, nous faisions quelques galas. Nous nous produisions par exemple à Nice dans une discothèque gay « Le Blue Boy ». Pascal ne me lâchait plus, il était à mes côtés jours et nuits. Il a découvert très vite quel était le genre artistique que je pratiquais sans en être effrayé. Lorsque je me préparais pour notre spectacle, il restait à côté de moi dans la loge, s’émerveillant de la facilité que j’avais à maquiller mon visage. Comme tous les touristes de passage dans notre univers, il a même essayé toutes les perruques que nous avions. A ma grande surprise apparemment mon travail ne le gênait pas, je dis bien apparemment.

Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.
Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.

Pascal me suivait dans la loge, il prend ces photos.

Nous étions fous amoureux. Maxime voyait les choses d’un bon œil se disant probablement que c’était ce qui pouvait m’arriver de mieux après la tragique disparition de mon père. Il me voyait reprendre goût à la vie et au spectacle. Sur scène en effet, je faisais tout pour séduire mon nouvel amant, pour qu’il soit fier de moi. Philippe, lui de son côté avait rencontré Stéphane, un jeune coiffeur breton. Il ne manifestait plus aucune émotion à mon égard, il était totalement indifférent à ce que je vivais. J’en ai souffert, j’aurais tant voulu garder l’amitié de Philippe. Nous étions devenus de simples collègues et par la suite je crois même qu’il s’est mis à me détester.

Evidemment, Pascal était très beau mais ce qui me séduisait surtout chez lui s’était son instruction. Même si son niveau d’étude ne faisait que mettre en évidence mes lacunes. Je me disais, comment un garçon aussi brillant peut-il tomber amoureux d’un type comme moi ?
Vous pensez que j’exagère ? Sachez qu’en 1988, je n’avais lu aucun livre, j’étais d’une ignorance absolue dans tous les domaines. Excepté peut-être dans la couture des paillettes, l’enfilé de bas résilles et le collage des faux cils !

Autre exemple, nous étions venus travailler à Tours. Le patron de l’établissement nous avait trouvé un logement rue Racine à Amboise, à deux pas du château. Pensez-vous qu’il me soit venu à l’idée de visiter ce dernier ? Non, pas du tout, j’ignorais même l’existence du Clos Lucé, la dernière résidence de Léonard de Vinci. Et des exemples comme ceux-là j’en ai des tonnes. Je vivais totalement fermé sur le monde qui m’entourait, je ne pensais qu’au spectacle, à rien d’autre. Pascal va m’ouvrir les yeux et l’esprit. Il va me sortir. Puisque nous sommes dans le sud, il me propose de visiter le mont Boron à Nice, Saint Paul de Vence, Antibes, l’île Sainte Marguerite en face de Cannes, etc. Les soirs où je ne travail pas, il m’invite aux concerts. Celui de Charles Aznavour ou encore celui de Barbara. Evidemment, je connaissais l’interprète de « l’Aigle Noir » mais j’étais loin d’imaginer le choc que j’allais ressentir en vivant le concert de « Madame ». Je m’étais déjà essayé à cette imitation dans mon spectacle mais en découvrant l’original, je me suis dit : mon pauvre garçon tu n’as rien compris au personnage ! Il ne suffit pas d’un costume noir, d’un faux nez, d’une paire de lunette et d’un « Rocking Chair » pour lui ressembler. J’ai pris une fameuse claque !

J'ai toujours adoré imiter Barbara.

J'ai toujours adoré imiter Barbara.

A travers tous ce que je découvrais avec Pascal, je prenais conscience de ma propre médiocrité. Il ne se passait pas une journée sans que j’apprenne quelque chose. C’est parfois douloureux de se réveiller, mais en même temps je me disais que tout était peut-être encore possible.
Bien qu’il soit instruit, Pascal n’a jamais été méprisant envers moi. Il me disait toujours :

-Tu vas apprendre, ne t’en fais pas. Tu es intelligent.

Et ces mots m’ont permis de prendre confiance en moi.

Tout ça grâce à un kilo de cerises !

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