Le garçon en talons hauts - 22

Publié le par Adrien Lacassaigne

Julien, le patron de l’établissement et mes deux partenaires ont été formidables. Ils ont préparé dans les moindres détails mon départ immédiat en avion pour la Belgique. Hélas, malgré tous leurs efforts, il n’y avait pas de vol avant le lendemain matin. Vers 19h, ils ont décidé que je ne participerai pas au spectacle du soir. Philippe et Maxine allaient pouvoir se débrouiller sans moi. Les heures qui ont suivi, je suis resté seul dans ma chambre sans comprendre vraiment ce qui m’arrivait. Je n’arrivais pas à pleurer, j’étais comme assommé. Vers 23h je me suis dis que laisser mes amis dans l’embarras ce n’était pas la bonne solution. Je les ai convaincus de me laisser les rejoindre et à minuit, je suis donc monté sur scène avec eux. Je donnais une réelle signification à la fameuse expression : “Que le spectacle continue.”

Je suis rentré en Belgique pour retrouver ma famille endeuillée et sous le choc de cette disparition tragique. J’ai voulu voir l’endroit où avait eu lieu le drame. C’était une cave sombre et infâme, la réserve à pneus du garage de papa.

Le garçon en talons hauts - 22

Il avait écrit quatre lettres, une à ma mère, une à mon frère, une à sa sœur et une dernière pour moi. Il nous expliquait qu’il n’en pouvait plus, il s’excusait ! Il avait ensuite installé son fauteuil dans cette funeste pièce, il s’y était assis, son fusil entre les mains. Le canon sous le menton, à quoi pensait-il quand il a appuyé sur la gâchette ?

Il est mort là, dans cette pièce à l’image d’une région que mon père estimait tant : « Le Pays Noir ».

Comme tous ceux qui traversent ce genre de drame, j’ai voulu comprendre, essayer de comprendre, mais rien n’y a fait. Il n’y a pas de réponse, pas d’explications face à un suicide.
Il vous laisse toujours un goût d’impuissance, d’incompréhension. Et on se dit, les choses auraient été si simple. Si… « Si » ! On refait l’histoire avec des « si », une histoire qui aurait toujours la même fin, papa serait vivant !

Sur place, je me suis même assis dans son fauteuil pour vivre sa dernière vision, c’était effroyable. Ma mère n’était pas encore descendue dans cette pièce, alors pour qu’elle ne voie pas ça, mon frère et moi avons nettoyé les traces de sang de notre père.

A un moment, j’ai regardé mes mains. Elles étaient d’un rouge ardent, j’avais la sensation qu’elles brulaient. Ce sang était aussi un peu le mien. D’un seul coup une cassure irrémédiable était née. Je n’avais plus de père. La petite part d’enfant qui vivait encore en moi venait de disparaître à jamais. Je n’avais pas vu le temps passer.

Comme beaucoup de garçons, j’avais toujours eu envie que papa soit fier de moi. Il ne m’avait jamais parlé de mon travail de transformiste. Il m’avait simplement laissé faire. Etait-il déçu que ma carrière de comédien ait été avortée au profit de celle que je menais depuis quelques années ? Il ne m’en a jamais parlé. Une seule fois, à l’issue d’un spectacle que « Les Hirondelles » avaient présenté en Belgique, un ami de mon paternel est venu me voir en coulisses. Après m’avoir dit tout le bien qu’il pensait de notre revue il me dit :

-J’ai croisé ton père dans la salle, qu’est-ce qu’il est fier de toi !

J’ai été très étonné, troublé même. Mais de la part de papa, rien, jamais. Comme dit maman, c’était un taiseux.

Rares instants de complicité avec mon père.
Rares instants de complicité avec mon père.

Rares instants de complicité avec mon père.

J’aurais pu vous éviter cet épisode sordide de ma vie pensez-vous. Il est vrai qu’à priori la mort de mon père n’a rien à voir avec ma carrière de transformiste. Pourtant c’est à partir de ce moment-là, j’en suis certain que j’ai voulu cesser de faire ce métier.

Je suis absolument persuadé que même si un père ne veut que le bonheur de son enfant, avoir un fils « travesti » ça ne doit pas être facile tous les jours à assumer! Une amie de mes parents m’a même dit un jour :

-Tu ne crois pas que c’est à cause de toi qu’il s’est tué ?

Et le pire c’est qu’elle a réussi à éveiller quelques soupçons en moi. Je me suis posé la question. Après sa mort, je me disais, maintenant qu’il n’est plus là, jamais plus je n’aurais l’occasion de lui permettre d’être fier de moi.

Par la suite je n’ai donc eu de cesse dans les aventures professionnelles et citoyennes qui suivront de me dire :

  • Bon, là tu serais fier de moi, non ?

Je regarde les étoiles, hélas je n’aurai jamais de réponse.

Après les obsèques de papa, je n’avais envie que d’une chose, un sentiment fort et inexplicable de solitude est né en moi. J’imaginais quitter la troupe avec laquelle je travaillais depuis notre départ de Charleroi. Je voulais me retrouver seul. Pour quoi faire, je n’en sais rien. Je voulais probablement essayer de me reconstruire. Je m’en voulais d’être monté sur scène le soir où j’ai appris la mort de mon père. Je trouvais mon travail inutile, je n’avais plus envie d’être celui que j’étais.

Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.
Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.

Aux obsèques de papa avec mon frère Alain.

Malheureusement il y avait encore pas mal de contrats à honorer. Je ne pouvais pas laisser tomber Maxine et Philippe maintenant, mais l’idée commençait à germer.

Mon père.

Mon père.

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mymi 03/08/2014 19:42

Mon cher Adrien ,je n ai aucun doute sur le faite que ton papa soit fier de toi ,il a toujours été et le sera toujours .
Amicalement Mymi