Le garçon en talons hauts - 18

Publié le par Adrien Lacassaigne

Durant ces premières années de tournée, nous avons pleinement profité de la vie. Il était derrière nous, le temps des intrigues bruxelloises. J’étais beaucoup plus pondéré, et conscient surtout que notre succès était une réussite collective. Nous deviendrons l’une des troupes les plus demandées du marché des spectacles de transformistes pendant cinq ou six ans. Nous n’étions évidemment pas les seules, il y avait de très bons artistes. Je me souviens entre autres des « Opales », les « Doubles Faces », les « Aristocrates », les « Lord’s », les « Zigfield » et les « Incroyables » bien entendu. Toutes ces formations ont été au top à un moment ou à un autre. Il y avait du travail pour tout le monde et de ce fait très peu de rivalité. Nous étions très bien rémunérés, mais contrairement à Bruxelles, j’avais maintenant la sensation que nous ne faisions plus ce métier pour l’argent mais uniquement par passion.

Pinky, je me répète, était un excellent comique qui savait aussi émouvoir étonnement, comme tous les grands amuseurs. Maxine était « le » transformiste idéal, absolument parfait. Il avait autant de succès auprès des femmes que des hommes, ils en étaient fous. Lorsqu’il était sur scène, il avait la classe de Grâce Kelly, le corps de Cindy Crowford, et l’intelligence de Jodie Foster. Il savait tout faire à la perfection, faire rire, faire pleurer et séduire surtout.

Paradise était lui « le » garçon de la troupe. Il était très beau et de ce fait il est vite devenu la coqueluche des boites de nuit. Il avait ses groupies partout où nous passions. Cela me rendait même parfois un peu jaloux car il était encore mon compagnon « en titre ». Il en a brisé des cœurs.

Philippe & moi.

Philippe & moi.

Il me semblait pourtant qu’il manquait quelque chose pour que cette troupe soit vraiment au top. Un personnage étrange qui intriguerait le public avec un corps parfait et une voix mystérieuse, un transsexuel ! Réflexion faite, avec les facilités que j’ai à improviser le soir au micro avec le public, je me dis que si j’étais ce transsexuel je ferais un malheur ! Je suis tellement différent quand je suis en femme le soir, tellement à l’aise. Je me trouve séduisant en femme, alors qu’en homme pas du tout ! Je ne réfléchirai pas longtemps, je veux devenir ce personnage qui nous manque. Mes partenaires ne sont pas vraiment d’accord, mais je ne tiens absolument pas compte de leur avis. Je me fous pas mal des conséquences sur ma vie privée, je pense au spectacle et au succès de la troupe des Hirondelles.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.
En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

En tournée "Les Hirondelles" profitent de la vie.

Le hasard a voulu qu’à ce moment-là nous soyons de passage au Cap d’Agde. Deux créatures vont m’aider à réaliser ce délire. La première s’appelait Pascale. C’était un jeune travesti adorable qui après avoir été marin vivait de ses charmes et faisait un peu de spectacle.

Pascale & moi.
Pascale & moi.

Pascale & moi.

L’autre, avait un passé parisien relativement trouble. Elle se serait complètement transformée pour échapper à un destin ombrageux parait-il. Elle était un peu enrobée, très blonde, très impressionnante. Elle exhibait parfois les photos de toutes ses opérations, la métamorphose était spectaculaire. C’est elle qui m’a fait ma première piqûre de “Progynon”. Une hormone que l’on s’injecte pour faire pousser les seins. Cela fait d’elle ma “marraine”, elle me baptise Corinne ! Pourquoi ce prénom ? Elle me dit :

- Parce que quand tu travailleras au bois de Boulogne et que les flics arriveront, c’est un nom qui sonne bien, pour te prévenir les filles crieront : CORIIIIIINE !
Lorsque j’entends ce prénom aujourd’hui encore, je pense toujours à la carrière que j’aurai pu faire au bois !

Je commence donc à me transformer. Malgré ma peur viscérale des aiguilles, je me pique tous les quinze jours. Je me laisse pousser les cheveux, je m’épile partout, je prends “la pilule contraceptive” (il parait que ça accélère le processus). J’essaie de me glisser peu à peu dans la peau d’une femme. Mais très vite je constate que sans projecteur, sans robe à paillettes, sans l’illusion surnaturelle qui naît sur scène, le résultat est misérable. Je ne ressemble pas à une femme mais à une « chose étrange ».

Moi en 1986

Moi en 1986

Dans la rue on se retourne sur mon passage, je passe pour une folle excentrique. Au début je m’en moquais car quand on se pique aux hormones on est déjà dans un autre monde, mais bien vite je me suis rendu compte que quelque chose n’allait pas. Je ne savais plus qui j’étais. Les transformistes vous le savez maintenant sont des garçons qui travaillent habillés en femme et qui sortent parfois le soir dans leur tenue de combat, mais ce sont des garçons. Moi je ne voulais plus être un transformiste ! En réalité je n’étais plus rien.

Je n’étais pas non plus considéré comme une « hormonée ». Le terme est amusant, c’est comme cela que l’on appelait à l’époque des garçons qui avaient entamé la transformation. Ils avaient des seins, plus ou moins développés, mais toujours leur sexe d’homme. Elles ou ils comme vous voudrez, avaient souvent le rôle de strip-teaseuse dans le spectacle. Dans certains cabarets allemands, ils finissaient même souvent leur strip-tease, seins nus et la zigounette à l’air. C’était prévu dans le contrat. Un peu bête de foire, je trouve.

Et il y a celles qui sont passées par l’opération irrévocable, ces nouvelles femmes. Elles ont connu leurs heures de gloire au milieu des années cinquante, les grandes années du « Carrousel de Paris ». Le plus souvent, elles essaient de quitter le milieu du spectacle pour fondre leur féminité dans une société anonyme. Toutefois, certaines ont eu des carrières colorées. Il m’a été donné de rencontrer par exemple, la première d’entre-elles, la plus célèbre, Coccinelle. Une personne d’un humour décapant, d’une grande simplicité et d’une grande gentillesse. Une carrière hors du commun, des tournées dans le monde entier, l’Olympia en vedette, mariée en blanc à l’église de la Madeleine… Je ne vais pas vous raconter d’anecdote à son sujet, elle a écrit un livre que je vous conseille. Rien que son chapitre sur une certaine Péki d’Oslo, chanteuse et comédienne énigmatique vaut le détour.

Le livre de Coccinelle.
Le livre de Coccinelle.

Le livre de Coccinelle.

De cette époque, j’ai aussi rencontré « Kiki Moustic », elles avaient curieusement des noms d’insecte. Lorsque je l’ai croisée, elle s’était isolée du monde du spectacle et vivait une retraite paisible à Cannes. Lors du passage des « Hirondelles » dans la ville festivalière, elle avait entendu parler de nous et avait souhaité nous rencontrer. Elle n’est pas venue voir notre spectacle. Elle ne sortait plus jamais le soir. C’est par connaissance interposée, qu’elle nous a invités à déjeuner. Nous sommes arrivés tous les quatre au restaurant sans savoir véritablement avec qui nous avions rendez-vous. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir une personne d’un certain âge certes mais absolument admirable. Elle était très élégamment vêtue, chignon de cheveux gris, lunettes demi-lune pendant au bout d’une chaîne en or, elle avait une classe folle. Elle ressemblait à une femme médecin, magistrat, députée! Ses anecdotes étaient aussi croustillantes que celles de sa consœur Coccinelle. Elles avaient fait toutes deux les même tournées et rencontré les mêmes milliardaires.
Certaines histoires se contredisaient ce qui leur donnaient encore d’avantage de piment et de mystère. Kiki était une grande dame.

Ces deux-là doivent bien rigoler là-haut.

Kiki Moustic

Kiki Moustic

Il y avait aussi « Bambi » alias Marie-Pierre Pruvot qui a écrit le très joli livre « Marie, parce que c’est joli » où elle raconte son incroyable parcours, des scènes de Cabaret aux salles de classes où elle enseignait les lettres. Elle a même été décorée des palmes académiques. Je n’ai jamais vu Bambi sur scène ni même travaillé avec elle. C’est plus tard, alors qu’elle était l’invitée d’honneur d’un festival de cinéma à Tours que j’ai eu l’occasion de l’interviewer dans le cadre de mon travail à Radio France. En début d’entretien je lui ai discrètement glissé que j’étais issu du cabaret, elle a gentiment souri, cela nous a rapprochés immédiatement.

Quelle femme étonnante, Sébastien Lifshitz ne s’y est pas trompé, il lui a consacré un film sympathique qui a même été nommé aux Césars du cinéma Français.

Bambi.

Bambi.

J’ai aussi rencontré celle qui plus tard deviendra la reine des nuits du “Queen” à Paris, Galia. Il est évident que cette femme absolument divine ne doit pas se souvenir de moi. Elle a du en croiser du monde qui s’est ému sur son passage. Mais moi, modeste petit artiste de tournée, comment oublier un tel choc. Un soir j’étais assis à ses côtés à la table d’un grand restaurant de Courchevel. Nous étions avec d’autres dames.
Un enfant s’approche de l’une d’elle et lui dit :

-J’aime pas ton zizi !

Galia dit :

-On peut tromper pas mal de monde mais pas les enfants. C’est la raison pour laquelle quand je vois des bambins je leur donne de l’argent et ils me disent:

-Merci MADAME! Au revoir MADAME !

Si un jour, vous vous demandez comment allier humour, séduction et majesté, allez dont boire un verre « où vous savez » à Paris et observez Galia.

Galia.
Galia.

Galia.

Mais ne vous y trompez pas l’humour et la beauté ne vont pas toujours forcément de paire chez ces “demoiselles”. Il y a aussi de belles idiotes, j’ai la liste.

Revenons à ma transformation. Malgré mes traitements aux hormones qui ont duré plusieurs mois, je n’arrivais vraiment pas à me glisser dans la peau d’un transsexuel. Je me voulais femme pour le spectacle le soir, mais en journée je ne me sentais bien qu’en jeans, baskets et tee-shirt. Je n’avais pas envie de me pomponner. Cette métamorphose représentait trop de contraintes pour moi. Vivre vingt quatre heures sur vingt quatre dans la peau d’une femme m’était tout simplement impossible. A un moment j’ai craqué. Je me suis vu devenir une personne que je ne connaissais pas, qui ne répondait à aucun critère personnel, aucune réelle envie, même plus celle d’être un artiste original ! Un soir, je me suis disputé avec un transsexuel qui me dit de façon péremptoire:

-Nous sommes des femmes « chéri » !
Elle ne plaisantait pas ! J’ai été effrayé, je ne voulais pas devenir comme ça.

Je me suis trompé, j’avais de mauvaises raisons, ce n’était pas pour moi. Ou alors n’étais-je pas suffisamment fort et courageux que pour aller au bout de ma démarche.

Je n’avais pas informé ma famille de mon entreprise de transformation. Je ne les voyais pas souvent, ça m’arrangeait bien. Mais un jour ma mère décide de venir me rendre visite à Cannes. J’avais beau porter un pull très large la journée, elle finirait par voir le spectacle et par conséquent découvrir les petits seins qui m’étaient poussés. Que faire ?

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Calage avant spectacle sur la scène de la Taverne du Puisatier. Des formes naissent sous le vêtement.

Je vais la chercher à l’aéroport, les retrouvailles sont agréables, nous allons dîner dans un restaurant de la croisette et à l’apéritif elle me demande:

- Et alors tes hormones, tu continues ?

Comment avait-elle su ? J’étais sauvé je n’avais plus à lui en parler, que de répondre :

- Non, c’est terminé !

Une mère c’est incroyable.

Bon OK, je ne deviendrai pas transsexuel, mais je suis toujours obsédé par le succès des « Hirondelles ». Je me demande ce qui pourrait bien faire la différence entre nous et les autres. En 1987, c’est en visite à Monaco alors que nous assistions au festival international de magie que l’idée m’est venue. De la magie, mais bien sur, c’est évident!

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Philippe, Maxine et moi à Monaco.

Notre réputation est excellente mais artistiquement j’avais un peu peur de m’essouffler. La troupe doit prendre un nouveau tournant pensais-je.

Maxime, Philippe et Pinky cette fois adhèrent à ma nouvelle lubie. Il est probablement plus facile, se disent-ils de faire apparaître une colombe que de faire disparaître un petit oiseau !

Je fais rarement les choses à moitié, j’ai immédiatement acheté en Belgique du matériel de grande illusion. Il s’agissait de deux numéros de lévitation, et la célèbre “Malle des Indes”. A ma connaissance aucune troupe de transformistes ne présentait des numéros de ce genre. Voilà une façon de nous démarquer des autres spectacles et d’avancer.

Blanche neige, lévitation.
Blanche neige, lévitation.

Blanche neige, lévitation.

Au début de l’année 1987, mes préoccupations professionnelles ne sont pas les seules. Les tournées commencent à me peser. Toujours faire et défaire les malles. Ne pas avoir de réel chez soi, pour y entasser nos souvenirs, j’ai envies de stabilité. Je me dis qu’avec un beau numéro de magie, nous pourrions peut-être intégrer le spectacle d’un grand Music-hall. Je me voyais bien au Paradis Latin !

Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.
Philippe & moi, la malle des Indes.

Philippe & moi, la malle des Indes.

Je rêvais de me produire sur une grande scène, et ça tombe bien, nous allons signer un contrat d’attractions internationales.

Le garçon en talons hauts - 18
Maxine et moi, numéro de lévitation.

Maxine et moi, numéro de lévitation.

Le garçon en talons hauts - 18
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Commenter cet article

auto école 92200 17/07/2014 00:37

Je vous vante pour votre article. c'est un vrai état d'écriture. Poursuivez .

chantal 12/07/2014 10:55

j adore tous de bernard bisous

auto ecole paris 19 11/07/2014 06:30

Je vous applaudis pour votre recherche. c'est un vrai état d'écriture. Développez .